Chalon sur Saône

Un 9e livre pour le givrotin d’adoption Laurent Vignat !

L’auteur signe un neuvième ouvrage intitulé « Antonin Artaud Le visionnaire hurlant ». Cette biographie captivante qui se lit comme un roman, nous plonge dans la complexité de ce fascinant personnage et dans une époque riche et trouble de l'entre-deux guerres, qui l’est tout autant avec son lot d’artistes, de penseurs, de psychiatres poètes qui maîtrisent mal les conséquences des électrochocs… une époque encore bientôt marquée par une guerre aux maux indicibles. Laurent Vignat, professeur de lettres dans le chalonnais, nous dévoile ses secrets de romancier et nous parle de ce livre, sorti en mars aux Éditions du Jasmin, si passionnant qu’on le dévore. L’interview…

Vous êtes un auteur prolifique, déjà 9 ouvrages dont un roman pour adolescents, quel est votre secret ?

Le travail, la passion et la nécessité d’écrire. Écrire est un exercice quotidien. Je m’y astreins 1h par jour pour accumuler des matériaux, au lieu de rester dans le rien. Écrire, c’est un artisanat. Comme l’écrivait Perec dans une lettre adressée à Jacques Lederer  : « écrire tous les jours, génie ou pas ». L’inspiration se provoque, se travaille ; une bonne idée ne fait pas forcément un bon roman, parfois elle tourne en rond. […] Je suis un fou de mots, de combinaisons de mots. Lorsque j’écris un roman, je n’ai pas de plan, je pars d’une idée, d’un détail puis ça se construit. Pour Le Cri de Job par exemple , c’ est un roman né d’une expérience peu banale car lorsqu’ on est romancier, on a une petite veilleuse, toujours allumée et c’est lors d’un voyage dans une déchetterie proche de Chalon-sur-Saône que l’idée de ce livre m’est venue. Sur place, observant les lieux et les personnes qui allaient et venaient, tout comme moi, je me suis dit que ce que nous jetions était révélateur de ce que nous sommes. Écrire, c’est encore se confronter à l’angoisse mais c'est une angoisse qui fait du bien.

« Écrire me permet de me situer dans le monde, d’arrêter le temps, de le cristalliser.»

[…] Nous sommes confrontés également à une raréfaction du lectorat. Quand le livre est là, il faut partir à la recherche de lecteurs, provoquer la rencontre. Mes livres sont édités à compte d’éditeur, même si c’est l’assurance de qualité, il faut assurer leur promotion ; faire vivre ce livre alors que le prochain est déjà bien souvent en préparation dans la tête et voudrait accaparer tout ce temps.

Vous avez découvert Artaud à 17 ans, pouvez-nous nous raconter dans quelles circonstances ?

C’était en classe de philosophie lors d’un cours sur la conscience. Le professeur nous a fait lire la correspondance d’Artaud avec Jacques Rivière. J’ai arpenté les quais à Paris pour m’offrir le volume paru Chez Gallimard et lorsque je l’ai lu, les mots sont entrés dans mon corps, remettant en cause mon intégrité physique et morale. Ces mots faisaient écho à ma vie :  la poésie d’Artaud avait été refusée par la NRF (La Nouvelle Revue Française) comme mes premiers textes avaient été rejetés par des éditeurs. J’ai rencontré Artaud à un moment où, précisément, je tâtonnais dans l’écriture et c’est ce dont il était question dans cette correspondance avec Rivière.
Ecrire une biographie, surtout sur Artaud, c'est inévitablement parler de soi mais pour éviter toute complaisance égocentrique, je me suis glissé dans un troisième personne du singulier, "le biographe".

À 23 ans, vous lui consacrez votre mémoire de maîtrise, 25 ans plus tard qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir sur le sujet ?

C’est une proposition éditoriale. Les Éditions du Jasmin, avec lesquelles je travaille depuis Monsieur i , mon roman pour adolescents sorti en 2017, ont développé une série « Signes de vie » dont la ligne éditoriale est de proposer des biographies se lisant comme des romans. Cela m’a beaucoup plu et j’ai proposé d’en écrire une sur Antonin Artaud qui était soit cantonné au domaine universitaire, soit psychiatrique, alors qu’il a traversé les avant -gardes de ces années de l’entre-deux-guerres. De plus, je voulais vivre cette expérience de m’installer dans une vie et d’essayer de réparer le déficit de reconnaissance à son endroit. Artaud est, je pense, l'un des esprits les plus novateurs et inventifs du XXème siècle.

La préface de votre livre est signée par Serge Malausséna, neveu d’Antonin Artaud, l’avez-vous rencontré et pourquoi était-il important qu’il vous fasse un retour sur le texte ?

J’ai écrit très vite ce livre, il est sorti de moi comme une torpille, en 1 an et demi ! Alors qu'habituellement il me faut deux ou trois ans de travail.  Pendant la rédaction, j’avais pris contact avec l’association Rodez - Antonin Artaud afin de pouvoir bénéficier du centre de recherche sur place. J’ai rencontré sa Présidente, en juillet 2017, à laquelle j’avais envoyé les premières pages du livre qu’elle a envoyée, à son tour et sans que je le sache, à Serge Malausséna. Tous deux étaient heureux et enthousiastes que cette biographie puisse rendre cette vie accessible à tous. En octobre 2017, j’ai donc pu le rencontrer à Paris et consulter ses archives afin de compléter mes recherches, effectuées également à la BNF. Cette préface est là pour marquer notre lien et je le prends comme une forme de reconnaissance.
Le livre est sorti vite  car nous fêtons cette année les 70 ans de la mort d'Artaud. Je l'ai présenté à Rodez, le 3 mars, à l'occasion d'un colloque, le jour même de cet anniversaire.

La complexité du personnage a-t-elle donné du fil à retordre au biographe ?

Oui et non.

Oui, cette vie compliquée est difficile à aborder parce qu’elle est traversée par la douleur. Antonin Artaud fait sa première crise nerveuse à 4 ans ; s’ensuit une vie de souffrance - souffrances qu’il finira toujours par transformer en puissance de vie, en puissance créatrice. Il n’oublie jamais ce qu’il doit donner au public. […] Dans une société de plus en plus normative, de par sa vie, ce funambule fait exploser les étiquettes.

Ensuite, non, car quand j’ai commencé cette biographie, c’est comme les sédiments, il y a des choses qui étaient posées. Dans l’écriture, elle-même, c’est écrit comme un roman s’appuyant sur des faits avérés ; pour ceux qui ne l’étaient pas, le récit s’appuie sur des faits vraisemblables. Quand je raconte, en 1926, son exclusion des surréalistes, je m’appuie sur des témoignages. Les paroles échangées sont rapportées par Artaud lui-même. Le biographe reconstitue le décor, le peaufine. Il y a certes une reconstitution historique mais elle bénéficie du souffle de la narration afin de transporter le lecteur dans le récit.

À qui s’adresse cette biographie qui se lit véritablement comme un roman ?

Aux jeunes adultes, aux étudiants, aux personnes curieuses d'histoire, d'histoire des mentalités... Sa vie et ses intérêts étaient multiples : il a pensé le cinéma bien avant Deleuze, le théâtre bien sûr avec Le théâtre et son double , la peinture mais aussi les civilisations amérindiennes, l'alchimie. Par sa souffrance aussi, ses troubles psychiatriques, on découvre un des aspects de la Solution Finale nazie. Interné à Paris entre 1940 et 1943, Artaud a subi les restrictions alimentaires des plus drastiques ordonnées par le gouvernement nazi, conformément au programme d'extermination des malades mentaux.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cet homme ? Je veux dire : 25 ans après, ce regard est-il le même ?

Mon regard a beaucoup évolué. À 17-25 ans, j’étais impressionné par son côté radical, provocateur, inquiétant aussi.
Aujourd'hui, je retiens son côté visionnaire et libérateur.  C'est-à-dire que sa vie, son corps, son oeuvre sont une contestation des ordres établis. De par sa condition de "malade", il a éprouvé radicalement les contraintes sociales - contre son gré, il a subi les électrochocs. Et cette expérience lui a permis d'acquérir une clairvoyance sur notre société, qu'il jugeait de plus en plus sous surveillance. Artaud a renvoyé dos à dos le communisme et le nazisme, il a aussi remis en cause profondément le productivisme capitaliste, l'injonction de la production qui épuise la planète et les hommes. Tout cela, Artaud l'a pressenti, dès 1930. Tous ces aspects de son oeuvre ne sont pas assez mis en exergue. J’ai souhaité également réhabilit er le Docteur Fermière, perçu comme le vilain psychiatre tueur de génie et que l’on aperçoit en 1977 aux côtés de Charles  Bukowski dans l’émission de Bernard Pivot. Cavanna l’avait accusé d’avoir tué Antonin Artaud, or, c’est tout le contraire, il l’a sauvé de la mort.

Laurent Vignat travaille déjà à son prochain livre : un roman qui sera une utopie burlesque. Venez à sa rencontre le samedi 25 mars, à partir de 15h, à la librairie Gibert Joseph à Chalon-sur-Saône.



‘Antonin Artaud Le visionnaire hurlant’, Laurent Vignat. Éditions du Jasmin, 1er trimestre 2018. 250 pages. 16 euros.

SBR

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