Chalon sur Saône

Ils sont Gilets Jaunes et témoignent à l'heure du passage en 2019 (1)

Les Gilets jaunes : mouvement populaire encore insaisissable en dépit des analyses qui fleurissent partout. Nous en avons rencontré trois, pour comprendre ce qui de leurs vies singulières s’articule à ce collectif. Comprendre ce qui les fait engager de leur temps, de leurs énergies, de leurs vies de famille parfois, et aussi de leurs moyens, dans une protestation née autour des ronds-points le 17 novembre dernier, et qui depuis, persiste, insiste. Portrait 1 : Chris.

« On va où ? On sait pas, et on a peur d’aller dans le mur. » Chris a quitté l’école en 3ème mais d’expériences professionnelles en formations, il s’est forgé un savoir et il travaille en CDI. Il fait un métier qu’il aime, un métier qui répond à ses aspirations. Le prix du carburant, les questions environnementales, les relations avec les autres : tout lui parle, et sur les ronds-points il aime discuter et pointer « les aberrations ». « La loi sur le glyphosate, les industries pharmaceutiques, les lobbies, le CAC 40 ! Tout est opaque. T’as du fric, alors t’as le droit ? ça me gêne, ça. »

Comme S., Chris vient dire que la grogne ne date pas d’hier. S’il est finalement logique qu’une affaire de carburant ait fait flamber la colère, ça faisait un moment que les braises chauffaient. « Si je n’avais pas de véhicule de fonction, je ne pourrais pas aller travailler : je vis à un endroit, je bosse à un autre, comme tant de gens dans le département, et mon salaire n’y suffirait pas. » Dans « le mouvement », dit Chris, une majorité de travailleurs et d’anciens travailleurs : « Les retraités nous relaient. Ils pensent à leurs enfants, leurs petits-enfants, et nous on pense à eux, nos anciens. » Même si la classe dite « moyenne » fait le gros des troupes, on y trouve des pauvres, des très pauvres, mais aussi de plus aisés : « Que des privilégiées suivent le mouvement, ça nous intéresse. »

Il est tatoué, ce Chris. Un festivalier. Un cœur tendre, aussi, nourri à la fois de ce qu’il reçut et de ce qui lui a manqué, petit. « On dit que je suis bisounours (il sourit), mais je suis surtout pacifiste à fond, et je crois au dialogue. » Du coup, les heures passées en manif, aux ronds-points, à la cabane, tissées de discussions, sont des heures riches : « On rencontre tant de nouvelles personnes, on essaie de comprendre leur ras-le-bol, leurs difficultés. On n’a pas tous les mêmes, on n’est pas sensibles aux mêmes choses et pourtant on est ensemble. Ça fait bateau de dire ça, mais on est beaucoup à vouloir un monde meilleur, pour notre santé, pour l’environnement. On parle de jardins solidaires et de tout ce qui permettrait d’améliorer l’écologie et nos vies personnelles avec. »

« Ce qui m’offusque c’est que le système général n’est pas équitable. Trop de richesse pour une petite partie, c’est limite sectaire. Un peu comme un oiseau qui lâcherait un morceau de pain, et débrouillez vous avec les miettes. Il faut des gens instruits et cultivés, mais il y a trop de profit là-dedans et aucune empathie. » Chris dit qu’il n’est pas encarté, et qu’il est modéré : « On voit bien dans les gilets jaunes qu’il y a toutes les cultures politiques, ce mouvement n’a pas de parti et c’est aussi sa force. On s’est battu pour ne pas être ramenés à ceci ou cela, mais on ne cherche pas à changer les gens. Chacun peut venir se faire son avis, il verra bien qu’il n’y a pas d’extrêmes qui mènent les autres. »

« Depuis le début de l’entretien, vous voyez, j’ai pas cité Macron une seule fois. C’est pas lui qui a foutu la merde en 18 mois, ça vient de loin. Mais c’est vrai aussi qu’on n’a plus confiance. Pour la plupart on est des gens qui travaillent, qui ont une famille, mais c’est comme si on n’avait rien à perdre, parce qu’on est arrivé à une limite : beaucoup ne peuvent plus absorber les hausses de tout, les règles absurdes qui nous coûtent de l’argent et qui finalement rendent le quotidien plus dur, et donc la vie plus dure, alors qu’on est dans un pays qui a ses richesses. Alors on veut bien changer de façon de vivre, nous adapter aux changements inévitables, mais pas que nous : tout le monde, les riches et les gouvernants aussi. Oui, on veut que l’ordre établi change, mais par infusion, par diffusion, pas avec brutalité. C’est pour ça qu’on prend le temps, qu’on est dans la durée, le mouvement est loin de s’arrêter. »

Chris n’aime pas l’expression « faire prendre conscience », il préfère « s’ouvrir aux autres », il pense que « c’est comme ça qu’on avancera. » Il a voté pour l’action « maraude » sur Chalon, une sortie soupe/biscuits/vêtements/échanges les soirs où le SAMU social ne passe pas. La collecte préalable de vêtements chauds, mais aussi de jouets - « ma fille de 4 ans a trié ses peluches, pour en donner » -, a eu un succès immédiat. En bas du tract qui appelait aux dons : « Rhabillons le peuple mis à nu ».

Florence Saint-Arroman

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