Chalon sur Saône

Ils sont Gilets Jaunes et témoignent à l'heure du passage en 2019 (3)

Les Gilets jaunes : mouvement populaire encore insaisissable en dépit des analyses qui fleurissent partout. Nous en avons rencontré trois, pour comprendre ce qui de leurs vies singulières s’articule à ce collectif. Comprendre ce qui les fait engager de leur temps, de leurs énergies, de leurs vies de famille parfois, et aussi de leurs moyens, dans une protestation née autour des ronds-points le 17 novembre dernier, et qui depuis, persiste, insiste. Portrait 3 : Sofia

« Je pense que mon témoignage peut parler à beaucoup de gens », nous dit sa voix douce au téléphone, alors on s’est rencontrées. Sofia n’a que 24 ans, elle a arrêté sa scolarité en BEP, elle s’est formée à la vente, elle travaille à temps plein en CDI, et elle élève seule son enfant : « Je gagne le SMIC, je travaille 6 jours sur 7 (horaires coupés), et je misère. »

Une fois tout payé, il lui reste 100 euros pour vivre, donc Sofia ne vit pas. « Heureusement que j’ai une aide pour le logement, et une aide pour la garde d’enfant, mais malgré ça mes parents me font des courses, me paient un plein d’essence. » Comme Chris, elle vit à un endroit et travaille à un autre. Sans voiture, c’est le chômage. « Avec mes parents, on a toujours vécu entre ‘pauvres’ et ‘modestes’, mon père travaillait, ma mère s’occupait de nous. Moi je travaille mais sans eux je ne mangerais pas. » Elle a songé à aller aux Restos du cœur, elle a préféré pendant un temps cumuler deux emplois : « 60 heures par semaine. Là, j’avais suffisamment d’argent, c’est sûr, mais je voyais à peine mon enfant, et j’étais épuisée. »

Elle n’a pas voté lors de la dernière élection présidentielle. « Macron ou Le Pen », pour elle, ce n’était pas un choix. Engagée de la première heure sur le bitume le 17 novembre, Sofia s’initie à la vie publique ainsi qu’à la chose politique, et l’initiation est à la fois rude et douce.

Rude : les confrontations aux forces de l’ordre, l’apprentissage de la vie juridique et de ses enjeux, le constat que « certains ne sont pas patients, dans le mouvement », la crainte que l’emportement provoque davantage de heurts. Douce : « J’allais mal, en octobre, un peu en dépression, et j’avais perdu plus de cinq kilos. Faut dire que quand tu manges mal, que tu sautes des repas et que tu ne vois pas comment t’en sortir puisque tu travailles déjà à temps plein, ça oppresse. Et puis il y a eu les gilets jaunes, et je me suis aperçu que je n’étais pas la seule du tout à misérer, que je n’étais pas responsable de tout dans ma situation, et ça m’a redonné le moral, j’ai eu à nouveau envie de prendre soin de moi. Je suis sortie d’une forme d’isolement : j’ai les mêmes problèmes qu’avant, mais mentalement ça va mieux ! »

« Je n’ai plus la même façon de penser : je me renseigne, j’essaie de démêler le vrai du faux, je me rends compte de tas de choses dont je n’avais pas conscience avant. J’ai fait de nouvelles connaissances, on échange à foison, on est tous ensemble. » Et ce constat, toujours entendu : « C’est clair qu’on n’a plus confiance. Les politiques qui gouvernent ne sont pas clairs, ça attise la colère ça aussi. On est dans le point d’interrogation tout le temps et on nous dit d’arrêter de manifester ? Mais pourquoi on arrêterait ? » Le point d’interrogation va se loger dans un rond-point, et c’est de là qu’il ne cesse d’insister. Sofia a la fraîcheur de son âge mais aussi une jolie franchise, elle ne cherche pas à se faire valoir en récitant des analyses faites par d’autres, ou en adoptant des points de vue qui ne seraient pas vraiment les siens. Elle assume son ignorance, elle n’est pas docteur en sciences politiques, elle vient juste dire : je travaille, et je ne mangerais pas à ma faim sans mes parents, qui eux-mêmes sont dans le rouge chaque mois. « Dans le mouvement, il y a beaucoup de personnes comme moi. »

La jeune femme réfléchit, pour la première fois de son existence, à ce qu’est une lutte, aux moyens qu’on peut employer, à la violence que ça génère de fait, à celle qu’on voudrait éviter, aux cadres législatifs, à la légitimité d’une désobéissance civile, au prix qu’on est prêt à payer, à ce qu’on ne peut pas assumer. « Moi je suis pacifique et pacifiste, mais on n’a obtenu une réaction du gouvernement, du président de la République, que quand il y a eu des violences. C’est vraiment malheureux. Du coup, beaucoup pensent que si tout redevenait calme, l’État ne nous accorderait à nouveau plus aucune attention. » Elle réfléchit aussi à ce terrible constat, et n’élude pas sa peur. Elle fait la balance entre ses craintes et sa détermination. « Je sais que je cours des risques, dont celui de me faire arrêter, mais je me suis engagée pour que mon enfant ait une vie meilleure, alors je suis obligée de continuer. »

Elle voudrait une augmentation réelle, prégnante, du salaire minimum, et la baisse des coûts des produits de première nécessité. Elle voudrait vivre de son travail, éviter les Restos du cœur. Mais : « On n’a plus confiance », et elle répète, « c’est malheureux ». « Je suis contre la violence, mais comment faire ? »

Florence Saint-Arroman

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