Faits divers

ASSISES DE SAONE-ET-LOIRE : Accusé d'avoir tué un avocat mâconnais, le sexagénaire Chalonnais conteste les violences volontaires

C'est un procès bien particulier qui s'est ouvert ce mardi devant les assises de Saône-et-Loire, où le poids des mots sera sans doute encore plus fort que pour d'autres procès... Ce jeudi, c'était la 3e journée du procès.

Le 18 décembre 2012 sur le parking d’un restaurant de Tournus, une altercation.

 

Les gendarmes recueillent les premières déclarations de la victime : maître Patrick Dumont, du barreau de Mâcon, explique avoir déjeuné avec une de ses clientes (dont le commerce fait l’objet d’une procédure de redressement judiciaire). Au sortir du restaurant, le mari de la cliente surgit et l’agresse, le fait tomber, le frappe.
Les gendarmes, à leur arrivée, ne constatent pas de blessures mais l'état général de l'avocat se dégrade très rapidement. Le lendemain un médecin légiste constate deux hématomes sous-duraux aigus : le pronostic vital est engagé. Patrick Dumont, 54 ans, a sombré dans le coma, il décède 4 jours plus tard. Ce mardi 13 mars 2018 s’ouvre aux assises de Saône et Loire le procès de son agresseur, accusé de « violence sur un avocat ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». L’accusé encourt, s’il était reconnu coupable, 20 ans de réclusion criminelle, car la qualité d'avocat de la victime est un facteur aggravant qui majore de 5 ans la peine.
?Anthony M'Charek, 61 ans aujourd'hui, comparaît libre, il fut placé sous contrôle judiciaire le 5 septembre 2013, après 36 semaines de détention provisoire. Il conteste « absolument » les violences volontaires. Il se tient longuement à la barre pour raconter la funeste journée du 18 décembre 2012, et prend soin de toujours appeler la victime « monsieur Dumont » : « je n’ai pas intégré ce jour-là que monsieur Dumont était avocat, jusqu’à ce qu’il se présente aux gendarmes. »
?Autre enjeu : la corrélation entre les coups portés et le décès d’un homme qui souffrait de problèmes cardiaques et dont le traitement d’anticoagulant a « aggravé les conséquences des lésions traumatiques ».
Dans la salle, les parties civiles, la veuve de maître Dumont, ses enfants, son frère, sa mère : le temps leur paraîtra sans doute long jusqu’à ce qu’ils puissent s’exprimer. Présidente de la cour, Caroline Podevin rappelle à l’accusé le principe de l’oralité des débats : les jurés et les juges assesseurs vont découvrir le dossier au fur et à mesure des débats, et elle prend soin de préciser que le rapport qu’elle s’apprête à lire (qui expose ce qui a conduit à la mise en accusation d’Anthony M’Charek devant la cour d’assises de Saône et Loire) « ne permet pas de préjuger de votre culpabilité ».

« Ma famille a été jetée en pâture sur des faits que personne n’a encore prouvés »


Être accusé de violences « ayant entraîné la mort sans intention de la donner » est quelque chose qui doit être difficile à vivre : on n’a jamais voulu tuer quelqu’un, personne ne conteste cela, mais pourtant quelqu’un a perdu la vie dans cette histoire, il y a de l’irréversible.
« 5 ans et 3 ans d’attente pour discuter de cette dramatique affaire qui a porté la peine à la famille Dumont, peine à laquelle je le suis associé, dès le début. Je vis un calvaire, ma vie a été exposée sur le net, mes enfants ont été quasiment poussés au suicide. Vous pouvez compter sur ma collaboration totale. Aujourd’hui je ne comprends pas ce qui s’est passé. Monsieur Dumont est mort, paix à son âme. Ma famille a été jetée en pâture sur des faits que personne n’a encore prouvés. J’ai toujours crié mon innocence, je n’ai jamais été différent dans mes auditions. » Sur ce point la présidente relèvera que, non, monsieur M'Charek n’a pas « été linéaire » au cours des auditions successives.

Un couple séparé mais uni par les dettes et le ressentiment


L'accusé raconte. Il raconte un couple qui n’existait plus « depuis des années ». Une épouse infidèle, à qui il permet cependant, en se portant caution pour un commerce de prêt à porter, de se refaire une situation à la suite d’un licenciement brutal (sur lequel la cour reviendra ultérieurement).
Il avait eu recours à un détective privé pour les adultères. Il raconte que ce matin-là il découvre plus de 200 000 euros de dettes. « J’étais obnubilé par cette faillite qui allait occasionner un désastre », plus loin il répète « cette dette me gangrenait la cervelle ».?Une requête en divorce est introduite en 2012, le couple s’était mis d’accord pour un divorce à l’amiable mais son avocat lui aurait dit qu’un constat d’adultère ferait avancer le schmilblic, et l’époux va voir dans la configuration du jour une occasion d’en avoir un. 
C’est ainsi qu’il appelle les gendarmes de Tournus, lesquels ne sont pas compétents, puis un huissier qui arrivera « dans deux heures ». « Qu’est-ce que je peux faire pour les retarder ? » Il crève deux pneus à chaque voiture, celle de son épouse, celle de l’avocat.

Il avait suivi sa femme dès le matin, ce jour-là


« Quand on a une situation de dette à ce point, avec trois enfants et mes parents à charge... j’ai vu la situation basculer, j’étais dans le noir, j’avais absolument besoin de cette preuve. » C’est le seul moment où cet homme dit avoir été « dans le noir ». Pour le reste il décrit un comportement parfaitement maîtrisé, une attitude courtoise, « sans animosité », car, voyant son épouse sortir d’un restaurant suivie de son avocat qui était au téléphone, il voit en « monsieur Dumont » un allié possible, qui confirmerait un adultère.
Il ne l’a jamais frappé, a juste voulu « poser une main amicale sur son épaule », puisque somme toute c’était la deuxième fois qu’il le voyait ce jour-là et qu’il « est d’usage de ne pas saluer deux fois dans la même journée » : il avait suivi sa femme le matin même jusqu’au point de rendez-vous avec son conseil juridique pour la liquidation judiciaire de son commerce, il avait serré la main du dit conseil, et s’était assuré de son identité auprès du cabinet comptable de sa femme.

Le gendarme : « lui tenir les mains et lui parler sans cesse pour l'empêcher de sombrer »


Un peu éprouvante bien sûr la scène où maître Dumont tombe, « il était tremblotant, il m’a dit ‘ne me frappez pas, j’ai été opéré à cœur ouvert’. Ça m’a surpris, qu’il dise ça, je l’ai rassuré comme on rassure un enfant. » Eprouvant pour éprouvant, le pire est à venir car bientôt les médecins experts témoigneront, et l’on sait déjà, par le rapport lu ce mardi matin, que « la version donnée par monsieur M’Charek n’est pas compatible » avec les conclusions de l’expertise médico-légale.
Les deux gendarmes de la brigade de Tournus qui déposent à la barre ce mardi après-midi disent que l'avocat était « choqué et apeuré », que l'agresseur désigné était « énervé par l'adultère ».
Très vite Patrick Dumont fait un malaise. L'opérateur du 15 demande à l'adjudant de gendarmerie de « lui tenir les mains et de lui parler sans cesse pour l'empêcher de sombrer ».
Anthony M'Charek et sa femme s'écharpent, et lui, il vient jeter à l'homme qui déjà ne peut plus prononcer un mot, « je ne vous ai pas touché ». Le gendarme lui demande de quitter les lieux : le secours à la victime est prioritaire sur toute autre considération à cet instant.

« On est dans la merde, il faut qu’on trouve une solution »


Le 18 décembre 2012 vers 17 heures monsieur M’Charek rentre donc chez lui, à Dracy le Fort, mais la gendarmerie le rappelle : il doit revenir, toutes affaires cessantes. L'avocat a sombré pendant son transport en hélicoptère, le profil de l'altercation prend une autre tournure.  Anthony M'Charek appelle son fils, et lui dit, c’est lui qui raconte à la barre : « Ta mère a encore fait des siennes, on est dans la merde, il faut qu’on trouve une solution. » Il est alors placé en garde à vue.

2h40 d’audition de l’épouse : il faut lui arracher les mots au forceps


En ce mardi 13 mars, premier jour de ce procès prévu pour se dérouler jusqu’à vendredi, la cour entend en fin d’après-midi, cette mère, justement. Rhadia A., épouse M’Charek. Elle reste à la barre de 19 heures à 21h40, parce qu’il faut lui arracher les mots au forceps.
Flippante, elle est flippante, et semble en même temps complètement flippée, « terrorisée », « morte de peur », dit-on dans la salle. Rhadia M’Charek a fait plusieurs déclarations au cours de l’instruction, mais aujourd’hui c’est simple : rien. Elle ne dit rien, ne se souvient de rien, « je ne sais plus », « pas de souvenir », « peut-être », « s’il le dit… ».
La présidente Podevin s’agace. La témoin, elle, semble absente, on dirait une gomme, elle efface, elle annule, systématiquement, mécaniquement, ou alors elle se prend les pieds dans le tapis : « Madame, vous êtes-vous mis d’accord avec maître Dumont pour dire que votre mari l’avait roué de coups ? » Silence. Puis : « Oui. » « A quel moment de la scène que vous nous racontez, avez-vous pu le faire, alors ? - Quand les gendarmes ont demandé à monsieur M’Charek de partir. » Stupeur : à ce moment-là, maître Dumont n’était plus capable de prononcer le moindre mot. « Il ne pouvait plus parler ! » s’exclame Caroline Podevin.

« Madame, êtes-vous en pleine possession de vos moyens ? »


En 2012 la thèse du mari jaloux avait transpiré et les media avaient véhiculé l’idée de l’adultère, idée sur laquelle la témoin s’était montrée ambiguë puisque disant que « pour elle », l’invitation à déjeuner pouvait ressembler à une tentative de séduction. La présidente l’interroge franchement : « Aviez-vous un rendez-vous galant avec maître Dumont ? – Quand ? » Le temps de se remettre de cette réponse : « Avant son décès.  – C’était un rendez-vous d’affaire, pour moi. – Vous n’avez jamais eu de doute là-dessus ? – Non. – Pourtant vous avez dit le contraire au juge d’instruction. Madame, êtes-vous en pleine possession de vos moyens ? »

« 10 jours d’ITT le 10 octobre 2011, c’est le certificat médical d’une femme battue »


Quatre avocats représentent les nombreuses parties civiles. Maître Braillon, maître Mortimore, maître Molin, et maître Doyez. Ce dernier : « Est-ce que vous respectez la justice ? – Oui. – Est-ce que vous respectez la mémoire des morts ? – Oui. – Selon votre déclaration, maître Dumont a menti ? »
Elle regarde un coin de plafond, les bras croisés sur sa poitrine : « Je prends la responsabilité de mes actes et de mes dires, c’est tout. – C’est pas facile de dire qu’un mort a menti ! » tonne l’avocat qui exigeait une réponse qu’il n’aura eue que par défaut. « Depuis quand mentez-vous, madame ? » lui demande maître Braillon. Silence, puis « je suis là pour dire la vérité aujourd’hui. »
L’avocat énumère, et il sera renforcé par les questions de Philippe Chassaigne, avocat général, tous les épisodes de maltraitances qui sont décrits dans les plaintes posées. Plaintes ensuite retirées. « 10 jours d’ITT le 10 octobre 2011, dit l’avocat général, c’est le certificat médical d’une femme battue ! – Non. »
L’avocat de la défense termine le tour. « Est-ce que l’un ou l’autre de vos enfants a exercé des pressions sur vous ? Fussent-elles affectueuses ? » demande maître Nicolle. Rhadia M’Charek ne répond pas. Elle fait « non » de la tête. ?Chaque témoin, qu’il prête serment ou pas, a en principe le devoir de contribuer à l’émergence de la vérité. La déposition spontanée de l’épouse de l’accusé a duré 30 secondes montre en main, la cour et tous les avocats auront cherché à faire sauter les verrous que cette femme semblait tenir fermés, les bras croisés forts contre elle, pendant plus de 2 heures. La cour lui demande de se présenter à nouveau demain.

FSA

2e jour du procès 

« Un roman familial », voilà ce sur quoi, selon un des experts psychiatres commis auprès d’Anthony M’Charek, 61 ans, accusé de violences sur maître Patrick Dumont du barreau de Mâcon ayant entraîné sa mort sans intention de la donner, le 18 décembre 2012, s’est construit. Un roman qui exalte « l’honneur » dont l’accusé a fait le pivot central de sa vie, et qui sur bien des points en a le mérite, à ceci près que la médaille a un prix, un coût, un revers, et c’est sur ce revers que les regards se portent devant la cour d’assises de Saône et Loire. L’accusé nie « absolument » toute violence, son épouse, seul témoin direct de la scène qui avait spontanément témoigné de coups, s’est rétractée, a offert à la cour hier un spectacle édifiant, et, ce mercredi 14 mars, deuxième jour du procès, leur fils aîné est venu déposer à la barre un lourd fardeau.

« Cette histoire m’a pourri la vie »
Ce fils est né en 1989, c’est un jeune homme élégant, chef d’entreprise et père à son tour. Il tient à dire à la famille de Patrick Dumont combien sa mort l’a touché et le touche encore. Il tient à dire à la cour combien « cette histoire » lui a « pourri la vie », il tient à raconter les épreuves qui se sont emboîtées les unes dans les autres dès l’instant où son père fut placé en garde à vue, puis en examen, puis en détention provisoire. Témoigner du mal à voir les choses, plus ou moins justes, étalées dans les journaux, portées sur la place publique, colportées, déformées, dire la colère à regarder, impuissant, la présomption d’innocence sacrifiée sur l’autel du fait divers au nom si banal, si commun, qui habille de gris des passions pourtant hautes en couleurs. Cette violence, cette effraction.


« Dans le contrôle », et le contrôle « de ses proches aussi »
Un avocat est mort ! Un mari jaloux a voulu lui casser la figure mais la victime avait des problèmes cardiaques et elle est morte ! Il devait coucher avec la femme de l’autre ! ... Un « fait divers » dont l’opinion publique se saisit : le malheur est ailleurs, chez les autres. Toutes les parties se sentent salies, pour elles cela n’a rien de « divers », et c’est la foire d’empoigne pour rétablir l’honorabilité de l’un, faire respecter la mémoire de l’autre. Le fils meurtri ne manque pas de verser son tribut : « mon père a toujours été quelqu’un de droit, d’honnête, de respectueux envers la République. Il a toujours été mon idole, mon modèle ». L’examen de personnalité du père ne dira rien d’autre, d’ailleurs, sur son versant professionnel et social d’une manière générale. Les experts psychiatres y apporteront des bémols, rien de déshonorant, non, mais tout de même, cet acharnement à servir l’image de soi conduit à vivre « dans le contrôle », et le contrôle « de ses proches aussi ». En la matière comme pour tout, c’est une question de dosage.

 

Des époux rivés sur leurs enjeux personnels, divergents

« Monsieur M’Charek ne supporte pas que son image soit atteinte », « les choses seront vite vécues dans le sens d’un préjudice », « c’est une défense contre la dépression, il faut que la faute soit sur l’autre, absolument ». Ce dernier point éclaire peut-être pour une part l’absence d’empathie à l’égard du décès de Patrick Dumont suite à ses blessures (dont les effets furent aggravés par les anticoagulants qu’il devait prendre), qui a frappé tout le monde hier, tant du côté de l’accusé que de sa femme, rivés sur leurs enjeux personnels divergents, comme ils l’étaient visiblement le jour de « cet incident de la vie » (disait hier Rhadia M’Charek avec un détachement impressionnant), selon les témoignages des gendarmes. « Ce qui m’intéresse, c’est qu’on me voit comme quelqu’un d’honnête », répondait obstinément l’accusé. A quel prix ?

 

Patrick Dumont, victime collatérale

A ce stade du procès Patrick Dumont apparaît comme la victime collatérale d’une histoire qui ne le concerne pas. Sa route d’avocat a croisé celle d’une femme qui recherchait, via la chambre de commerce, un conseil juridique pour la procédure de redressement judiciaire dont son commerce faisait l’objet. Pouvait-il se douter de la place que cette liquidation avait prise dans un couple qui ne pouvait plus se supporter mais qui avait négocié cependant un semblant de vie, « les apparences » a dit l’accusé, « pour les enfants », mais aussi pour des considérations matérielles de toutes natures ? Et, enfin, parce que l’époux s’est senti « déshonoré » par le comportement de sa femme, qui, non contente de le cocufier souvent, avait été renvoyée pour faute grave d’un premier emploi, puis plantait le commerce dont il était caution. Il arrive un moment où à ce train les apparences prennent l’eau.

 

Un fils pris en otage par ses parents

Elles se sont noyées le 18 décembre 2012, sur un parking à Tournus, elles ont, dit l’instruction, coûté la vie d’un homme, et la justice voudrait connaître la vérité. Mais la vérité se porte mal, car Rhadia M’Charek hier n’a fait qu’avouer mensonge sur mensonge. La vérité s’était déjà vue amputée de quelques membres dans les courriers que l’accusé écrivit de prison à sa nouvelle « relation » (rencontrée plusieurs mois avant les faits) : il y dit avoir diligenté son fils aîné pour que son épouse « change sa version ». Et voilà le jeune homme convoqué par la justice, et interrogé par les avocats. Un fils pris en otage par ses parents. Un fils qui porte sa charge d’aîné avec un certain cran, qui assume l’amour fait de dévotion qu’il porte à son père, un fils qui récupère les plus jeunes le soir de la garde à vue, un jeune homme courageux, à n’en pas douter, mais coincé dans ce système familial, et qui commence tout juste à bouger les épaules, « j’en ai ras le bol », considérant que père à son tour, il est temps de s’émanciper. Ça ne se fera pas sur commande, il y a des loyautés qui ne sont que des prisons.

 

« Ma priorité est que mon fils réussisse à faire revenir sa mère sur son témoignage »

Maître Doyez, avocat de la mère et du frère de Patrick Dumont, tient des copies des courriers de détention d’Anthony M’Charek dans les mains, et il cite des passages impliquant le fils aîné. « Je sais que mon fils se démène pour trouver une solution », « pour l’instant ma priorité est que mon fils réussisse à faire revenir sa mère sur son témoignage, ce qui semble en bon chemin ». « Je pense qu’il est terrible d’être à votre place, poursuit l’avocat, mais il faut être à la mesure de l’homme qu’on veut être, et c’est le moment. – Mon père m’a toujours dit que ma mère avait menti, alors, oui, je lui ai dit de dire la vérité. » Maître Molin se lève alors : « Monsieur, c’est la vérité de votre père. – Exactement. » Plus tard, il confirme : « J’adopte la thèse de mon père, je crois mon père. » Sa mère, dit-il, n’a jamais voulu lui livrer sa version des faits.

 

Lésions du nez et de la face interne de la lèvre supérieure, des lésions sur les jambes

Hors de ce magma de passions d’intérêts et de calculs, et de considérations plus froides visant à les rendre présentables, l’enquête, l’instruction et la médecine ont établi que : le témoignage que maître Dumont a eu le temps de livrer fait état des coups qu’il a reçu, le témoignage initial de Rhadia M’Charek disait la même chose, la gendarme a vu se former l’hématome sous-cutané alors que la victime recevait des premiers soins sur le parking, la victime présentait des lésions du nez et de la face interne de la lèvre supérieure, des lésions sur les jambes. Le traumatisme crânien n’a pu, selon les médecins, être causé que par un ou des coups sur le côté gauche de la tête.

 

Arrêter les dégâts ?

L’accusé encourt une peine lourde. Il n’est pas accusé de meurtre mais des coups portés ont entraîné la mort de l'avocat, et l’écheveau de déclarations changées qui voudraient écrire un chapitre sinon honorable du moins convenable, du « roman familial » vient occulter la scène, comme si tout le monde était victime, oubliant celui qui est tombé dans le coma dans l’hélicoptère qui le transportait à Lyon. « Il faut arrêter les dégâts », enjoignait maître Doyez au fils. C’est ce que le père voulait faire, le 18 décembre 2012 : arrêter les dégâts, de son point de vue, sortir de ce mariage dont il semblait être devenu l’otage (décidément), mari trompé et endetté par son épouse, mais c’est tout le contraire qui est arrivé. Le malheur a frappé tout le monde, foudroyant les proches de l’avocat. La mère et le frère de Patrick Dumont auront la parole demain. L’avocat de 54 ans avait quatre filles.

 

FSA

 

Retour sur la 3e journée du procès

Le casier judiciaire d’Anthony M’Charek, qui est jugé devant la cour d’assises de Saône et Loire pour des violences « ayant entraîné la mort sans intention de la donner » sur la personne de Patrick Dumont, avocat au barreau de Mâcon, en décembre 2012 à Tournus, ne porte qu’une mention. En avril 2012, le tribunal correctionnel de Chalon-sur-Saône le condamne à une amende pour des violences sur une personne chargée de mission de service public. Qu’en pense l’accusé ? Eh bien qu’en fait, c’est la contractuelle du stationnement qui l’a insulté. Lui, il a dit « poliment au-revoir madame », et ensuite il a reçu une convocation. En janvier 2012 il est mis en examen pour des violences sur un avocat de Mâcon qui décède des suites, 5 ans plus tard il est jugé, et qu’en pense-t-il ? Eh bien qu’en fait, les relations entre eux ont été « courtoises, amicales, sans animosité ».

« Psychorigidité »

Revenons un peu sur les travaux des experts psychiatres, car l’accusé n’est pas fou, n’est pas malade mental, pas du tout, mais il a une personnalité particulière (loin d’être unique toutefois), faite de « psychorigidité » centrée sur l’image qu’il veut donner de lui - que ses enfants restituent parfaitement -, et d’une forme de paranoïa associée : il a, à la base, le sentiment que les gens lui veulent du mal, et si par malheur des éléments de réalité viennent alimenter ce moulin, alors il met le turbo. Cela le rend « incapable » de se représenter qu’il a des problèmes méritant des soins (pour l’un des experts, qui parle même d’une altération modérée du discernement au moment des faits), car c’est « toujours la faute des autres ». Donc il monte les murs. C’est ce à quoi on assiste depuis l’ouverture du procès. Anthony M’Charek est muré pour que jamais il ne puisse être librement dit qu’il est un homme comme les autres.

L’accusé est-il si « sage » que ça ?

Le 18 décembre 2012, Rhadia A. épouse M’Charek appelle son amant en fin d’après-midi. Un homme de 28 ans qu’elle fréquente depuis l’été. Elle lui dit qu’elle avait un « déjeuner d’affaire » avec « une personne », que son mari (l’amant apprend qu’elle est mariée) « en était venu aux mains avec cette personne » et que celle-ci avait « fait un malaise ». « Mon père est un sage », est venu témoigner sa fille, âgée de 19 ans aujourd’hui. On la croit, pour elle c’est ce qu’il est. Son amour pour son père est indiscutable. Pour autant, était-il « sage » de prendre sa femme en filature comme il le fit dès le matin du 18 décembre ? Etait-il sage d’envisager un divorce en 2010, d’avoir engagé un détective privé pour prouver ses adultères, puis d’aménager un mode de vie de cohabitation pour préserver « les apparences », dans une ambiance rongée par des accès de violences, qui qu’en fut à l’origine ? Est-il sage de vivre dans un huis-clos à ce point empoisonné, pour découvrir un matin qu’un redressement judiciaire est à l’ordre du jour, et en avoir « la cervelle gangrenée » ? On peut s’interroger.

Il lui est « impossible » de se remettre en question

Les experts ont bien pointé cet endroit-là, chez Anthony M’Charek, décrit comme « brillant, intéressant, affable, posé » par un de ses voisins. Les qualités de l’homme sont réelles, mais ce n’est pas la question pour la cour. La question est : a-t-il porté des coups à Patrick Dumont, dans un moment où, l’accusé l’a dit lui-même, il était « dans le noir » ? Non, bien sûr que non, puisque tout était conforme à l’image qu’il défend mordicus, une ambiance de club de gentleman, feutrée et chic, alors qu’il suivait sa femme depuis qu’elle avait quitté la maison. On veut bien, mais enfin ça ne sonne pas clairement. « Il est difficile, d’une manière générale, de se remettre en question, disait l’un des experts, mais pour lui, c’est impossible. » Et les enfants, éperdus d’amour pour ce père, viennent loyalement colmater ce qui des murs pourrait être ébréché à l’audience.

« Il en est venu aux mains »

Son épouse, « la menteuse » dit-il, et elle l’a en effet démontré à la cour, a tout de même, dans la spontanéité de son appel téléphonique à son amant, dit qu’il en était « venu aux mains ». Patrick Dumont avait employé l’expression « roué de coups », on a causé autour de ça. Le passionnant neurologue qui témoignait à la barre avait expliqué qu’il n’y a « rien de plus variable que le réseau veineux ». Nous sommes tous différents sur ce point, et vu le traitement que prenait maître Dumont suite à son opération du cœur, il pouvait suffire d’un coup malencontreusement mal placé (si toutefois il existe des coups bien placés) pour déclencher l’hémorragie qui l’a emporté. A partir de là on reste pantois devant la montagne qui s’érige sans relâche pour faire barrage à cette simple éventualité : un coup (se reporter à l’article d’hier pour avoir la liste des lésions). L’enjeu personnel est crucial pour l’accusé, c’est toute sa vie qui est en jeu, à en avoir fait un modèle « pour l’honneur », sur un mode qui à un moment donné finit par ne plus rien avoir d’humain, comme si la filature, elle, avait une quelconque noblesse.

« Un papa poule, toujours préoccupé de ses enfants »

Avec tout ça, c’est un peu au procès de tout le monde auquel on assiste, sauf celui de l’accusé. Le procès de sa femme, le procès du barreau, le procès de la presse, on n’est pas bien loin du procès de la victime mais tout de même, on se retient en audience. On ne s’est pas toujours retenu, et maître Nicolle, citant à comparaître comme témoin maître Loisy, ancien bâtonnier du barreau de Mâcon, mais à l’époque, dauphine, l’a finalement rappelé, tout en voulant dire à quel point "les rumeurs" avaient fait du mal à son client. « C’est toujours la faute des autres », disait l’expert. « J’ai le sentiment qu’on a oublié la victime. » C’est la veuve de Patrick Dumont qui s’exprime. Une femme de 54 ans (qui n’a pas eu d’enfant avec maître Dumont) qui raconte « ce jour-là », qui raconte « un papa poule, toujours préoccupé de ses enfants », « un homme pudique, qui parlait peu de lui-même », « un fou de voitures ». Elle évoque, à la demande de la présidente, un couple qui se cherchait, et elle dit dans quelle solitude l’a laissée « le départ » de son époux.

« Il était à moitié nu, et je vois les traces de coups »

« On va remettre ce dossier là où il doit être : un avocat, maître Dumont, est mort violenté dans l’exercice de ses fonctions. Et qu’avez-vous entendu ? Parler de divorce, de violence, d’un couple au fonctionnement particulier, d’argent, de dettes. Je suis choqué par ce système de défense : et Patrick dans tout ça ? Il aurait mérité plus de dignité. » Le frère de l’avocat est à la barre. Gilles Dumont est lui aussi avocat, à Lyon. Plus jeune de 5 ans, il vient dire l’amour et le respect qui les unissaient, et raconter, à son tour, « ce jour-là ». Gilles Dumont se réfère à son serment d’avocat pour que les jurés entendent que ce qu’il va leur dire est vrai : « Quand je suis arrivé à l’hôpital neurologique, mon frère était dans le coma, avec des tuyaux partout. Il était à moitié nu, et je vois les traces de coups. Quelques jours après il a fallu prendre la décision de le débrancher, il n’avait pas la moindre chance de s’en sortir. Il n’a plus l’image ni le son, a dit un des médecins. Le moment venu, je l’ai pris dans mes bras, j’ai à nouveau vu ces traces de coups, et j’ai pensé ‘il part parce qu’on l’a battu’. »

« Le sentiment qu’il a servi d’exutoire dans cette sale histoire »

Les jurés sont émus, la plus jeune davantage que les autres, c’est un récit éprouvant. Le frère de la victime parle ensuite de la maîtresse de l’accusé, madame P., qui a voulu lui témoigner de ce qu’Anthony M’Charek lui avait menti, l’avait manipulée. Il revient ensuite vers son frère aîné, « intelligent, drôle, disponible, généreux, un bel homme, un très bel homme ». Il fait exister, à la suite de sa belle-sœur, ses nièces, les 4 filles orphelines de leur père, et conclut : « Dans la vie, on fait parfois de mauvaises rencontres. Mon frère a rencontré des personnes d’une violence inouïe, un couple où le mari suit sa femme, où il est question de constat d’huissier, de surveillance, de violences, où l’on crie, où l’on insulte, et parce qu’il y a un climat de violence ancrée et paroxystique ce jour-là, on tape mon frère. J’ai le sentiment qu’il a servi d’exutoire dans cette sale histoire. »

« C’était mon petit »

Un peu plus tôt dans l’après-midi s’était présentée à la barre une petite dame aux cheveux tout blancs, une dame dont les sanglots pendant une suspension d’audience avaient rendu les visages graves autour d’elle. Une grand-mère âgée de 86 ans, appuyée sur une canne et portée par sa dignité, c’est la mère de Patrick Dumont, « qui attend depuis 5 ans, sans haine, que justice passe » disait Gilles. « La peine que vous allez purger, dit-elle à l’intention de l’accusé, ne sera jamais à hauteur de la mienne, qui est éternelle. C’était mon petit. »

FSA

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