Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - « Tous chasseurs », « tous mytho », ou tous impliqués dans un trafic d’armes et de stups ?

Le tribunal correctionnel rendra ses décisions en fin de semaine : le procès qui s’est ouvert ce lundi 18 mars durera 5 jours. Quinze prévenus, au moins autant d’avocats. On va juger le fruit d’une enquête qui a démarré en 2015 sur une information anonyme mettant en cause un dénommé E. K., 41 ans, de la communauté des gens du voyage, qui se livrerait à un trafic d’armes et de stupéfiants dans le secteur de Cuisery. Il est dans le box avec 3 autres prévenus.

Les armes ne manquent pas dans ce dossier. Toutes sortes d’armes : du fusil de chasse, dûment enregistré, à l’arme dite « de guerre » dont l’acquisition et la détention est absolument interdite. La présidente Therme lit les préventions individuelles et l’on entend des « on est tous chasseurs ! ». La juge précise que seulement 5 armes « de guerre » ont été trouvées, en revanche, beaucoup de munitions et d’armes de catégories B. La drogue ne manque pas non plus mais pour des raisons de clarté la présidente s’en tiendra aux armes, ce lundi.

« On est tous chasseurs ! »

E. K., tête de réseau présumée, ouvre le bal et pose les jalons que tous les prévenus vont suivre : « Pour les stups, j’avoue. Mais pour les armes, jamais ! », puis il sort le désormais fameux, « on est tous chasseurs ». Il chasse à la kalachnikov ? Au fusil à pompe ? Certes pas. Un homme a déclaré qu’un intermédiaire d’E. K. lui avait proposé des armes. Le prévenu va déborder, déjà, car il verse dans une forme de provocation qui, lors d’un procès, signe quelque chose : « Absolument pas ! Jamais ! Jamais ! S’il a vendu des armes pour moi, j’aimerais bien les voir. (Et ‘à qui’, lui souffle son voisin de box) Et à qui ?! Trouvez-moi un acheteur. » C’est la faiblesse du dossier, semble-t-il, « sa limite » dira plus élégamment maître Schwerdorffer, son avocat : « Des armes achetées à qui ? A quel fournisseur ? »

« J’ai des gros trous de mémoire », « je ne vois pas de quoi vous parlez »

Un des arguments de défense est donc clairement annoncé, et les prévenus interrogés vont tâcher de s’abriter derrière, ce qui les rend épuisants de dénégations, de « je ne sais pas », « j’ai des gros trous de mémoire », « je ne vois pas de quoi vous parlez ». Les transcriptions des conversations téléphoniques ainsi que les procès-verbaux des gardes à vue et leurs déclarations à la juge d’instruction permettent de suppléer à cette vague collective d’amnésie. Il sera question dans ces nombreux échanges de fusils à pompe, de pistolets mitrailleurs (Scorpion), de Sig Sauer, de Glock, d’A47, de M16, de Kalachnikov, de FASS57, de Scorpion, etc. Que nenni ! opposent en substance les prévenus interrogés.

« Du flan », « du bluff », « des paroles en l’air », « on rigolait »

Par exemple, les appels, nombreux et sans heures (de jour comme de nuit) entre K. H., 24 ans, et Y. Z., 29 ans ? « Du flan », « du bluff », « des paroles en l’air », « on rigolait ». Possible, mais ils rigolaient moins après plusieurs heures d’instruction tant les uns et les autres se prenaient les pieds dans leurs propres explications, et tant la lecture des échanges, et leurs confrontations à leurs propres déclarations aux gendarmes puis à la juge d’instruction prenaient une consistance à laquelle il devenait un peu ridicule d’y opposer son goût pour la chasse, ou « le temps à tuer » pour celui qui menait sa barque d’une prison. En effet Y. Z. était alors incarcéré à Roanne. Les téléphones ? « Ils circulaient pour tout l’étage il y en avait plusieurs. Je voulais juste me la raconter, me la péter devant les autres détenus, c’est tout. »

« Le noir, c’est un FASS 57. Il est en putain d’état »

C’est tout. K. H., lui, de l’extérieur, avait encore un peu de drogue à écouler, et il appâtait son contact incarcéré en lui parlant … d’armes, mais c’était bidon, en vrai. Les extraits qui sont lus en deviennent drôles à entendre car ils mêlent un souci de réserve à une débauche de précisions et ça rend un effet comique en dépit de la gravité du sujet. Y. Z., de sa cellule : « Ah ouais, ouais les… les piles ouais j’ai compris. Les… ouais j’ai compris. C’est un quoi exactement le noir ? » K. H., de chez lui ou d’ailleurs : « Le noir, c’est un FASS 57. Il est en putain d’état, il est nickel tu sais c’est un petit peu ancien mais il est au top quoi ! » (…) « Hum et ça combien tu le fais ? Tu m’arranges à moi ? – A toi ? – Ouais. – 1 500 balles. – Hein ? 1 500 ? Ouais ça fait 8 flingues. »

Explications « contradictoires »

Toutes les conversations sont de ce genre, mais ne seraient que le fruit d’une rencontre entre un jeune homme qui cherchait à écouler la came qui lui restait et un détenu qui s’ennuyait le soir en prison et qui avait besoin de frimer auprès des autres. La présidente trouve qu’ils déploient l’un et l’autre beaucoup de temps et d’énergie pour ça, et que leurs explications sont surréalistes quand elles ne dont pas carrément « contradictoires ». Idem pour le père de K. H.. Ce procès parle aussi d’histoires de familles puisque K. H. sortait avec une des filles de E. K., et son père lui en voulait, il avait rejoint « les jouates » (les gitans, ndla), E. K. lui avait pris son fils. Pourtant lorsque K. débarque chez ses parents un jour de juin 2017, « paniqué », avec des sacs d’armes à planquer, son père est ok.

O. H. aurait passé « un accord avec les gendarmes »

Le père se tient à la barre. Supra cool avec la présidente et la substitut du procureur, on le verra se calmer sous le contre-interrogatoire d’un des avocats. O. H a bientôt 47 ans. A l’époque il a expliqué comment son fils avait apporté les armes chez lui, et comment sa femme les avait trouvées à leur domicile. Assisté par son avocat, maître Scrève, il confirme à la juge d’instruction avoir caché les armes. Confronté à son fils qui conteste tout, il revient sur sa déclaration. Pourquoi ? Parce qu’il a passé « un accord » avec les gendarmes : il déclare ce que les enquêteurs attendent de lui, et il peut sortir, sa femme aussi, et son autre fils aussi. La juge d’instruction est parfaitement au courant de cet arrangement et ça serait bien que la présidente arrête de « nous baratiner » et « réfléchisse un peu ».

Il charge E. K. qui lui avait « pris son fils »

Avec un aplomb remarquable, O. H. insiste pour qu’on fasse venir la juge d’instruction, qu’elle puisse confirmer cet « accord ». Si maître Scrève était là, il pourrait « confirmer lui aussi » avoir conseillé à son client de « mentir encore  pour qu’il sorte ». La preuve ? « On m’a rendu ma voiture et mes affaires. Et pourquoi on m’aurait rendu ma voiture si y avait pas eu cet accord ? » Angélique Depétris, substitut du procureur remarque qu’on ne lui a rendu alors ni sa maison ni l’accès à ses comptes bancaires, le prévenu se marre encore quoiqu’un peu moins.  Maître Schwerdorffer défend K. H., le fils, et aussi E. K. :  « Vous vous en sortez bien, avec cette procédure. Vous chargez E. K. Vous ne connaissez pas les dates de naissance de vos enfants, mais en armes, alors là ça va ! Donc vous balancez votre fils K. pour sauver votre autre fils. » O. H. ne rit plus, sa voix est moins assurée, voire un peu étranglée, mais il maintient que son avocat lui a dit « de continuer à mentir ».

« Le petit » est nerveux à la barre

R. M., 23 ans, est poursuivi pour trafic d’armes de catégories A et B. Y. Z. le surnommerait « le petit », « non, non » dit-il à l’audience. Il a déclaré qu’il avait vu chez K. H., une USM 1 et un MAT 49 (pistolet mitrailleur), « dans un sac, pas dans l’armoire (où K. H. range ses fusils de chasse, ndla) », et ça le rend drôlement nerveux à la barre. « Après, de nos jours, si on n’a plus le droit d’aller chez des gens et de voir visuellement une arme. » La présidente vient à son secours car le garçon donne l’impression de ne plus savoir comment se défendre de ce dont on l’accuse, or sur ce point précis, on ne l’accuse de rien, on constate seulement qu’il affirme avoir vu des armes précises chez K. H. qui lui, dit ne jamais en avoir eu. Elle lui dit clairement que son affirmation si détaillée plante K. H.

A ce stade de l’instruction ça fait déjà un moment que dans le box on est moins relax, l’air y est plus lourd que ce matin, lorsque la présidente s’étonnait que finalement les relations avec sa femme et ses enfants n’aient pas plus mobilisé Y. Z. lorsqu’il était en prison, et que « des conversations dites de bluff avec quelqu’un qu’on ne connaît pas » aient pris toute la place. Y. Z. s’était fendu d’un sourire, la provocation restant un menu, mais réel, plaisir, de la place qu’il occupe. « Mes enfants ? Mais je les voyais toute la journée sur WhatsApp ! »

Florence Saint-Arroman

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