Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - Au coeur de violences familiales à répétition

Hier lundi 17 juin, le tribunal a jugé un homme de 47 ans placé sous contrôle judiciaire le 5 avril dernier, avec interdiction de se présenter au domicile familial, et interdiction de tout contact avec les victimes : sa femme et ses deux fils.

« J’ai reçu une éducation comme ça. J’ai moi aussi été frappé par mon père, c’est pas pour autant que je ne l’aime pas, c’est pas pour autant que je ne vais pas pleurer sur sa tombe en Algérie, que j’ai pas reçu une bonne éducation. Je bois pas, je fume pas, je me drogue pas. J’ai toujours travaillé, mes enfants n’ont jamais manqué de rien. Mes enfants, je peux leur donner mon cœur. » 

« Je dors dans mon camion »

Autant dire tout de suite qu’il n’a pas respecté l’interdiction de contact, ni celle de ne pas se présenter au domicile familial, on sent la bourrique têtue tapie quelque part en lui, en dépit de sa bonne foi et en dépit de la dose d’humiliation qu’il doit absorber en continu, cet homme fier mis en cause par la justice et le corps social. Il a toujours travaillé, mais il n’a plus de maison, « je dors dans mon camion ». Le voilà à rendre des comptes à un tribunal composé de trois juges sur des pratiques domestiques habituelles. Le 23 mars dernier, quelque part entre Tournus et Louhans, un adolescent laisse sa trottinette traîner au milieu du couloir, le père interprète sa négligence (qui était peut-être aussi une provocation, qui sait) comme un manque de respect à son égard, et la réponse est physique.

Signalements pour les traces de coups

La mère veut s’interposer entre le père et le fils qui prend des coups de poing, elle ramasse deux gifles. Ces pratiques correctives durent depuis des années (ça a duré plus de 10 ans, il est poursuivi pour l’année 2018 et les faits de mars), il y a même eu une scène autrement plus impressionnante bien avant, quand le fils cadet s’est jeté à terre par anticipation dans l’espoir de se protéger et se voit lardé de coups de pieds par son père, mais c’est fin mars 2019 qu’elle va poser plainte. Comme les établissements scolaires font des signalements pour les traces de coups, l’ASE se saisit aussi du dossier. Une administratrice ad hoc est désignée pour s’assurer que les intérêts des enfants sont respectés tout au long de la procédure pénale, maître Ravat-Sandre la représente.

Il est interdit de frapper en général, particulièrement les enfants

On est mal à l’aise au cours de cette audience d’être ainsi spectateur d’une scène de plus dans la vie ce huis clos familial désormais éclaté. On sent bien que quelque chose est faussé, que rien n’est si simple ni évident que ça sauf ceci : il est interdit de frapper les enfants. Que ça soit « ses » enfants ne confère pas aux parents un quelconque certificat de propriété qui les place au-dessus des lois. Des lois protègent les enfants, y compris de leurs propres parents s’il le faut. A cette audience-ci, le prévenu ne cesse de revendiquer une forme de légitimité (si ça a marché avec moi, pourquoi ça ne marcherait pas avec eux ?, « ma femme m’a demandé d’intervenir et j’ai joué mon rôle », « c’est ce que je recevais, étant enfant, et c’est pas pour autant que j’ai pas fait d’études »), il a du mal à concéder du bout des lèvres que « peut-être l’éducation que j’ai reçue n’est pas la bonne, je l’apprends maintenant ».

« Moi je dis la vérité » : il se tient droit

La présidente Chandet l’interroge : « Qu’est-ce qu’ils apprennent avec vous, vos enfants, monsieur ? – Ils ont beaucoup appris. – Ils ont appris la violence, monsieur. – Mais ils n’ont jamais manqué de rien. En fait, c’est ma culture qui fait que je montre pas à mes gamins l’affection que j’ai pour eux. Pas de câlins, pas beaucoup de bisous. » Sa femme a une fille d’une première union, celle-ci a dit que son beau-père s’est toujours bien comporté avec elle, il n’a « un comportement inadapté » qu’avec ses fils. « Moi je dis la vérité » : il se tient droit, il veut se tenir droit, quelque chose en lui en dépend, que ça soit l’idée qu’il se fait de sa dignité, l’image qu’il a d’un homme qui « joue son rôle », son sens personnel du devoir, peu importe il se cramponne mais il craque, il pleure.

Châtiments corporels gradués suivant l’âge de l’enfant

« Monsieur n’est pas tout noir, je rejoins mes enfants sur ce point. Nous avons vécu 16 ans ensemble … - 17 ans, rectifie monsieur. - … et quand les violences ont commencé… » Et la mère dit « je ne suis pas fière de l’avoir laissé faire si longtemps. » L’aîné des garçons a expliqué que petit il prenait des gifles, les coups de poing sont venus avec le passage au supposé âge d’homme, et ils lui paraissaient disproportionné avec les « bêtises » qu’il pouvait faire. Les pratiques étaient donc bien intériorisées. Sauf que « un jour il a eu un coquard, et là il a eu honte d’aller à l’école avec ça, témoigne maître Ravat-Sandre, parce qu’il savait que ça n’est pas normal. »

« Je ne veux pas qu’il aille en prison, je veux qu’il prenne conscience de ce qu’il fait »

« Pourquoi avoir refusé de produire des certificats médicaux pour les enfants et pour vous ? » lui demande l’avocate du père, maître Pépin. « Parce que je ne veux pas qu’il aille en prison, je veux qu’il prenne conscience de ce qu’il fait, et que mes enfants soient en sécurité quand ils le verront. » « Mes enfants », y a de quoi s’interroger partout du côté de ce certificat de propriété souvent revendiqué et pourtant inexistant. C’est malsain mais pas davantage que dans de nombreuses familles où tout le monde patauge dans une soupe mal définie mais jouissive pour tous, à des degrés divers. Les fils vont mal, tout le monde le dit. Ils vont même très mal. Avant ça souffrait d’être frappé, maintenant ça doit souffrir que tout le monde s’en mêle, que le père soit banni et pèse encore par ses rapprochements (culpabilisants) alors qu’il n’en avait pas le droit non plus.

Deux ans de sursis mis à l’épreuve

« Les violences sont interdites par la loi », rappelle maître Ravat-Sandre. « Monsieur a reproduit ce qu’il a vécu, il est dangereux pour sa femme et ses enfants », requiert Dominique Fenogli pour le ministère public. Il requiert une peine mixte (12 mois de prison dont 8 assortis d’un SME). « Il n’avait pas conscience de ce qu’il faisait, plaide maître Pépin. Madame aurait subi des violences, en 2011 elle voulait se séparer ? C’était il y a 8 ans. C’est très compliqué. Il ne faut pas interdire à monsieur de voir ses enfants. »
Le tribunal déclare ce père coupable de violences, et le condamne à 12 mois de prison entièrement assortis d’un sursis mis à l’épreuve de 2 ans au cours desquels il devra suivre des soins, travailler, indemniser les victimes, ne plus paraître au domicile familial et ne pas entrer en contact avec sa femme. Il n’a plus de domicile, il pourra contacter ses enfants. Maître Pépin a raison, tout cela est très compliqué, et ça l’est principalement pour les enfants.

Florence Saint-Arroman

Le père devra payer 500 euros à sa femme, 700 euros au plus jeune et 1000 à l’aîné, en réparation des préjudices subis.

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