Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - Sans permis, il se rendait en voiture au service pénitentiaire d'insertion et de probation

Il fait chaud, ce lundi après-midi 24 juin, mais la salle d’audience des comparutions immédiates du TGI de Chalon-sur-Saône est fraîche.

Les stores en sont baissés, une légère climatisation permet de s’abandonner un peu à ce qui s’y passe et l’on croit entendre Orly, la chanson de Jacques Brel, alors qu’M.X., 35 ans, se tient dans le box, encadré par une escorte. M. X. est jugé pour des faits sans rapport avec l’histoire que raconte Orly, mais c’est surtout, voyez-vous, que la vie ne fait pas de cadeau.

Pour ce qu’on en a compris, cette audience raconte l’histoire d’un homme qui est serveur dans un bar, qui vit avec sa compagne, qui fut drogué à l’héroïne et parvient désormais à vivre en prenant un traitement de substitution, mais qui a 18 mentions à son casier pour usage de stupéfiants, pour avoir pris le train sans payer ses billets, et surtout pour avoir conduit alors qu’il n’a pas de permis de conduire. Ça il l’a fait plusieurs fois déjà. Alors, quand la police municipale remarque place de Beaune vendredi dernier, une voiture dont les feux sont défaillants, elle contrôle son conducteur et le remet à la police nationale : il n’a pas de permis de conduire, pas d’assurance, et il est sous main de justice. D’ailleurs, il se rendait justement au service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) ou il avait rendez-vous avec son conseiller, son CPIP.

On dirait qu’il ne voit jamais la lumière du jour, çui-là

Ce qui frappe chez lui, au premier abord, c’est sa blancheur. Dans la salle, deux de ses frères sont assis, tout au fond. Le plus âgé a apporté un cabas avec des effets personnels parce que la logique pénale est rarement surprenante : 18 mentions, 5ème conduite sans permis, en état de récidive légale (cela double la peine encourue), pendant une période de probation, ça sent l’incarcération. Ils espèrent seulement que ça ne sera pas pendant trop longtemps. Ils sont aussi halés que leur frangin est blanco de chez blanco. On dirait qu’il ne voit jamais la lumière du jour, çui-là. Le président lui demande ce qu’il a à dire au tribunal. « J’aurais pas dû faire ça, j’ai fait une grosse bêtise, les 3 jours en détention étaient très durs » (il est en détention provisoire). Ses frères en ont témoigné avant l’audience, on leur a parlé un peu. Les deux expliquent que leur gros souci c’est la compagne de leur frère. Décidément, la vie ne fait pas de cadeau. Le cadet dit volontiers qu’on croit pouvoir vivre d’espoir mais que celui qui en vit crève de faim.

Comment voit-il son avenir ? « Avec mon emploi, une famille, des enfants »

Le prévenu explique sobrement que sa vie a changé lorsqu’il a rencontré sa compagne. Preuve : aucune condamnation depuis 2013. Il dit que cette femme a transformé sa vie, que c’est pour elle qu’il a arrêté la drogue et qu’il essaie de, qu’il essaie de... De son côté il prend soin d’elle, ça veut dire qu’il gère tout et c’est bien pour ça que ses frères sont inquiets : comment va-t-elle faire sans lui ? Elle est « déficiente » (mentale, intellectuelle, on ne sait pas exactement et peu importe), au point qu’elle n’est capable de communiquer elle-même les papiers et justificatifs qui pourraient aider maître Mirek à défendre M. X. Le frère aîné s’en est chargé mais c’était pas simple, il aurait fallu quelques jours de plus pour qu’il puisse obtenir d’elle davantage de documents. Il nous fixe de ses yeux bleus, il est très embêté par cette situation. En plus il faut qu’elle aille au CHS de Sevrey régulièrement, qui va l’emmener ? Le prévenu est solidement attaché à elle, elle porte ses rêves. Comment voit-il son avenir ? lui demande le tribunal. « Avec mon emploi, une famille, des enfants. J’ai pas d’enfants mais j’aimerais en avoir quand même. Une famille, oui, …et le permis bien sûr ! » rajoute-t-il in extremis.

La procureur le confronte à son casier judiciaire

Non, la vie ne fait pas de cadeau et bon sang que c’est triste. Ces deux-là ont le cœur en croix d’être arrachés l’un à l’autre, mais à quoi pensait-il en prenant le volant ? Il s’est acheté une voiture pour 500 euros, seulement 8 jours avant de se faire prendre. Il reconnaît honnêtement s’en être servi pour faire quelques trajets, à quoi le parquet envoie en réponse une rafale de scuds en le confrontant au détail de son casier et des peines déjà exécutées qui toutes ne visaient qu’une chose : qu’il arrête de transgresser les lois. La vice-procureur est d’autant plus virulente que le juge d’application des peines, comme le CPIP qui suit M., ont produit des rapports qu’on peut qualifier de « favorables », qui disent qu’il est en pleine insertion socio-professionnelle. Il arrive parfois (souvent ?) qu’une personne, alors qu’elle est en évolution ascendante, aille chercher la rechute mais ce n’est pas le sentiment que ce prévenu nous donne (peut-être à tort). Le JAP est défavorable à la révocation du sursis (celui qui était mis à l’épreuve, justement).

« Il cherche à fuir sa responsabilité. Il faut le confronter à la réalité judiciaire »

Le parquet ne lui fait pas non plus de cadeau, considérant qu’il a eu ses chances, justement, et que « conduire sans permis n’est pas une petite infraction ». Ça se discute, répondra maître Mirek, puisqu’avant 2004 cette infraction était punie d’une (grosse) amende, et certainement pas de 6 mois de prison plus la révocation du sursis, comme le requiert la vice-procureur. « Lors de son déferrement, il a eu l’outrecuidance de dire que je ne lui laissais aucune chance et qu’on poussait le bouchon un peu loin parce qu’il n’avait écrasé personne. » Pour la procureur, c’est « insupportable », « il cherche à fuir sa responsabilité, il est sous le joug de la justice et il recommence ! Il faut le confronter à la réalité judiciaire, donc à l’enfermement. » Et puis à Chalon, on peut se débrouiller sans voiture. C’est vrai. Donc, retour à la question : à quoi pensait -il ? Il ne devait penser qu’à faire avancer ses projets de vie. Acheter une vieille voiture, la retaper, la revendre avec un bénéfice, et entre temps faire ses trajets plus rapidement, s’occuper de sa chérie, tenir son traitement de substitution, et tenir son boulot. Vivre « normalement », au moins s’en donner l’illusion, c’est parfois une tâche de Titan. Son employeur est satisfait de lui : il tient. Il tient là, mais pas ailleurs. Chienne de vie.

« Sa compagne a besoin de lui »

Maître Mirek se dit ironiquement surprise d’apprendre que désormais les jugements commencent dès le déferrement et qu’on ne peut plus revenir sur ses propos ? Elle reprend le casier de son client, elle aussi, et plaide pour une peine aménagée ou aménageable, pour le port d’un bracelet électronique. « Sa compagne a besoin de lui. » Pendant ce temps-là, le prévenu moulinait les infos dans sa tête pour trouver les mots qui lui donneraient une porte de sortie, « je regrette beaucoup. Beaucoup, beaucoup. La justice m’a donné une chance et j’ai beaucoup réfléchi. Je ne recommencerai pas. » Il est d’un blanc épais, consistant, ses 35 ans ne respirent ni la santé ni la joie.

6 mois, maintien en détention

Le tribunal le déclare coupable, le condamne à 6 mois de prison, ordonne son maintien en détention, « compte tenu des risques de réitération », mais ne révoque pas son sursis, donc la mise à l’épreuve reprendra à sa sortie. Il encaisse comme il peut, il est triste. Ses frangins restent immobiles, n’osent pas, n’osent pas, non, porter le cabas vers l’escorte, demander si on veut bien lui prendre ses effets personnels, si on le peut, si on en a le droit. Ils n’osent pas.

Florence Saint-Arroman

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