Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - 34 ans et déjà 12 mentions au casier judiciaire, il est accusé d'avoir trop joué du couteau

« Moi ça m’dépasse ! » Il ne sait dire que ça, cette affaire le dépasse, tout ça le dépasse, et sérieux ça finit par l’énerver. On l’accuse d’avoir entaillé l’oreille d’un autre homme, avec un couteau, mais du le box où il comparaît selon la procédure de comparution immédiate, ce lundi 24 juin, il prend sûrement conscience que c’est son casier judiciaire qui l’a dépassé, et y a de quoi flipper.

Il a 32 ans, il vit dans le centre de Chalon-sur-Saône, il a 14 mentions dont plusieurs condamnations pour vols, recels, violences, et une patience aussi fragile qu’une porcelaine.

« Je me suis énervé, je l’ai poussé, c’est tout »

Vendredi dernier, le 21 juin, il était pépère chez lui et il téléphonait quand un type a sonné à sa porte. « Je ne le connais pas, lui. – Vous ne l’aviez jamais vu ? – Ben si, c’est le copain de ma voisine. » Le copain de sa voisine doit absolument passer un appel, peut-il lui prêter son téléphone ? « Je voulais bien lui prêter mais pas tout de suite, je lui ai dit de repasser. Il revient quelques minutes plus tard, mais j’avais pas encore fini, et là il a dit qu’il avait pas le temps d’attendre, alors je me suis énervé, je l’ai poussé, c’est tout. » Le copain de la voisine va se présenter au commissariat pour poser plainte : il a une petite plaie à l’oreille et il accuse le prévenu de l’avoir agressé avec un couteau « genre scalpel ». Le hic, exposera son avocate, maître Faure-Revillet, c’est que ce monsieur est alors ivre au point que la police lui demande de revenir quand il aura dégrisé. Il n’est jamais revenu.

« La question est de savoir si vous avez porté un coup de couteau, ou pas »

Pas de plainte, pas de victime à l’audience, pas de témoin direct. Seul un certificat médical établit que « la plaie est compatible avec un coup porté à l’arme blanche », et le bougon, du box, lance illico, « c’est pas moi qui lui ai fait, en tous cas ». « La question est de savoir si vous avez porté un coup de couteau, ou pas » insiste le président. « Oui, mais, monsieur, on vient me menacer chez moi et on dit rien à ceux qui m’ont menacé. Moi je l’ai juste poussé et je suis là ! Y a jamais eu de couteau. » C’est pas du tout l’avis du parquet. La vice-procureur, bien consciente que cette affaire va se jouer sur le fil d’une lame, requiert longuement et avec véhémence quoi qu’introduisant ses charges avec une pointe d’humour, « qu’est-il arrivé à l’oreille de monsieur X ? ». Pour elle, ça ne fait pas un pli : le prévenu y est allé au couteau, sur un homme « du même acabit que lui, socialement en tout cas, c’est pour ça qu’il ne pose pas plainte. »

Le prévenu subit les réquisitions la bouche entrouverte et le regard ahuri

Pourquoi orienter ce dossier en comparution immédiate ? « Parce que c’est une rixe avec arme et menace, que le casier du prévenu est lourd de violences, et que le parquet ne peut pas laisser passer ce genre de comportement. » Elle va jusqu’à dire que certes le comportement de la victime a dû être désagréable mais que le prévenu pouvait « appeler la police ». De la place qu’on occupe, on n’a jamais vu, ici ou ailleurs, la police se déplacer pour un comportement jugé « désagréable ». Pour un couteau, si, d’ailleurs elle s’est présentée illico au domicile du sanguin et a perquisitionné des fois que, mais n’a rien trouvé, pas même une tâche de sang. Le prévenu subit les réquisitions la bouche entrouverte et le regard ahuri. Il a du mal à ne pas intervenir, son avocate l’apaise par signes. Autre élément à charge, pour le ministère public : un témoin, ami de la victime, rapporte avoir entendu « cours ! il a une lame ». Le gars encadré par une escorte de la pénitentiaire proteste en grommelant un truc du genre « n’importe quoi ! ».

« Il trouve sa garde à vue INJUSTE » 

« Et si le couteau de monsieur avait malencontreusement dérapé ? Et touché la gorge ? » A ce stade le prévenu n’a plus la force de s’indigner, il est accablé par tant d’imagination. Bref, Aline Saenz-Cobo, vice-procureur, requiert 6 mois de prison et son maintien en détention, « on sent que monsieur a une difficulté à se maîtriser ». C’est vrai qu’on sent qu’il part vite mais heureusement pour lui, c’est l’heure de sa défense. Maître Faure-Revillet mime la scène au tribunal, comment il pousse le fâcheux hors du périmètre de son seuil, comment les copains dudit fâcheux vont venir balancer le paillasson d’une autre voisine par une fenêtre carrément dans sa cuisine, « je pense que cette victime n’est pas honnête, et lui (elle désigne le contrarié), il trouve sa garde à vue INJUSTE. » On entend claquer les majuscules, on pourrait même voir le mot tracé en loupiotes dorés clignoter face aux juges. Trois hommes, le fait est assez exceptionnel dans cette juridiction pour le souligner. Ils ont des mines sérieuses et graves, semblent concentrés sur le second récit animé d’une scène qui garde sa part d’ombre. « Il subsiste un doute important. On ne peut avoir de certitude, je plaide une relaxe au bénéfice du doute. »

Voilà le prévenu aux 14 mentions écartelé entre une incarcération immédiate et une remise en liberté immédiate. C’est un costaud, il ne semble pas souffrir, il est l’indignation en personne, « ça m’dépasse, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ! »

Relaxe au bénéfice du doute

« Le tribunal vous renvoie des fins de la poursuite » lui annonce le président, sans rire, après le délibéré. Un auteur de bande dessinée collerait des gros points d’interrogation en gras dans une bulle surmontant la tête effarée du gars. Un de ses assesseurs prend l’initiative de mettre fin à son écartèlement en même temps qu’à l’audience : « C’est une relaxe ! », sur un ton dont l’impatience fait écho à celle du repris de justice, et c’est drôle. Du coup le président explique vite fait qu’on va le remmener à Varennes pour faire « la levée d’écrou », et aussi sec le prévenu rebascule dans la confusion, il s’en remet à son avocate : « Eh madame ! ça veut dire que là je vais aller à Varennes ? », maître Faure-Revillet, accroupie devant la petite meurtrière placée en bas de la vitre du box, lui fait une traduction dans une langue qu’il comprend, alors il se lève et lance : « Merci monsieur, vous m’avez entendu. »

Florence Saint-Arroman

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