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Info-Chalon a lu pour vous « Joyland », de Stephen King. Attention ! Coup de cœur !

Classé à tort dans la catégorie des auteurs de romans fantastiques ou « d’épouvante », Stephen King écrit avant tout des romans. De très bons romans. De plus en plus bons. Illustration avec « Joyland », mais aussi « Mr. Mercedes ».

Il suffit de lire le tout premier chapitre de Mr. Mercedes [1] pour s’en convaincre, Stephen King sait toujours épouvanter ses lecteurs. Difficile, en effet, une fois arrivé aux deux dernières phrases de cette effroyable scène – « Il eut le temps d’espérer que le bébé serait encore endormi. Puis il n’y eut plus de temps pour rien » -, de ne pas se sentir complètement bouleversé… Aussi, pour ceux qui en auraient douté, Stephen King demeure bel et bien un maître de l’horreur, sinon LE maître de l’horreur. Un constat qui devrait malheureusement donner du grain à moudre à ses détracteurs, c’est à dire toutes celles et tous ceux qui, voyant en lui un romancier d’autant plus mineur qu’il est populaire, lui dénient mordicus la qualité de grand écrivain, pour continuer d’encenser dans le même temps la ribambelle de cuistres qui nous empestent régulièrement l’atmosphère avec leurs déjections intimistes : Christine Angot et compagnie.

Ceci posé, si Stephen King reste un virtuose de l’horreur, on aurait tort de croire qu’il se contente désormais de faire fructifier un certain talent pour terrifier son lecteur, que personne de sérieux n’ose d’ailleurs contester. On aurait tort de croire qu’il se repose sur ses lauriers car, si Stephen King épouvante encore son lecteur, celui-ci le fait désormais sans recourir à la panoplie de bestioles et manifestations paranormales qui ont effectivement fait sa réputation et son succès, à un moment donné : vampires, clowns maléfiques, fantômes, cimetières maudits et autres trucs malveillants. Dorénavant, Stephen King le fait, dans Mr. Mercedes en tout cas, en rendant visible la puissance de dévastation de monstres infiniment plus terrifiants que tous ceux auxquels il a donné vie auparavant : nous. Nous qui, lorsqu’en proie au ressentiment tel que le concevait le philosophe Friedrich Nietzsche, sommes prêts à basculer du « côté obscur de la force » : le nihilisme. Ce nihilisme qui conduit aussi bien au meurtre de masse qu’au djihad, au terrorisme aveugle [2]. Et ce qu’il nous montre là est autrement plus flippant que ses histoires de goules ou d’hôtel hanté.

Première évolution, notable : s’il sait toujours et très efficacement insuffler la peur chez son lecteur, Stephen King a désormais entrepris de le faire à partir d’un tout autre matériau : le réel. Le réel dans ce qu’il a de plus menaçant pour l’espèce humaine, à moyen et long terme.

Ce n’est cependant pas la seule. Il faut toutefois, pour s’en rendre compte, aller jeter un œil du côté de Joyland, un roman qui vient tout juste de paraître en édition de poche [3]. Avec ce dernier, Stephen King, s’il ne peut s’empêcher de mêler un peu d’au-delà à l’histoire du jeune homme dont il raconte la jeunesse avec une certaine poésie, ne cherche plus à faire peur.

Comme l’a remarquablement noté Jacques Teissier : « Stephen King est tout à fait apte à susciter la terreur chez le lecteur s’il le décide, mais ce n’est plus son problème. Il se sait maintenant capable de jouer sur toute la palette des émotions humaines, ce qui est autrement plus intéressant pour un écrivain que de se centrer sur seulement deux d’entre elles : l’angoisse et la terreur. » [4] Et, en la matière, Joyland est une illustration assez criante de cette volonté de faire naître d’autres sentiments que la peur chez le lecteur. Qu’il s’agisse du bouleversant passage dans lequel King décrit son protagoniste revêtant « la fourrure » pour jouer le rôle d’un chien devant des enfants paniqués, de celui du cerf-volant, Joyland, émouvante virée dans le monde forain, est bien plus qu’un roman d’épouvante. C’est un roman tout court. Et même un très bon roman, dont Info-Chalon vous recommande vivement la lecture.

S.P.A.B.

[1] Stephen King, Mr. Mercedes, Albin Michel, 2015, 475 p

[2] François Guéry, Archéologie du nihilisme. De Dostoïeveski aux djihadistes, Grasset, 249 p

[3] Stephen King, Joyland, Le Livre de poche, (2013) 2016, 401 p, 7, 30 euros

[4] Jacques Teissier, Mediapart.fr, 1.05.2014

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