Chalon sur Saône
« Défendre les enfants » : le principal lieu de danger, c’est la famille
Par Florence Saint-Arroman
Publié le 12 Avril 2022 à 15h14
Ce samedi 9 avril à la librairie La Mandragore à Chalon, Edouard Durand a fait souffler, avec Vincent David qui animait l’échange, un vent doux et vif. « Les enfants », on en parle beaucoup, mais les traite-t-on bien pour autant ?
« Le premier lieu de danger, c’est la famille », écrit et dit Edouard Durand. Comment faire entendre pareille réalité alors que tous les parents se veulent être de « bons parents ». L’abus psychologique, l’intrusion, le chantage, la violence des gronderies, la limite franchie quand on fait peur physiquement à un petit, le pétage de plomb qui fait que le sol se dérobe sous les pieds de son fils ou sa fille « qu’on adore » ? Bah, c’est pour les autres ! Est-on bien sûr de ça ? Être « obligé » de hurler pour être obéi, c’est faire preuve d’autorité ? Non, c’est un rapport de force. L’autorité, c’est autre chose. Allez, au boulot !
La CIIVISE
Juge des enfants pendant dix-sept ans, Edouard Durand copréside avec Nathalie Mathieu, travailleuse sociale, la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles envers les enfants, la CIIVISE. Environ 40 personnes (faute d’une capacité d’accueil plus importante) ont vécu un moment privilégié car Edouard Durand est parvenu à un mixte entre une générosité de soi et une parole désormais incarnée, donc forte, qui le rend un peu plus libre que la plupart d’entre nous, et ça fait un bien fou.
Remettre en question nos façons de voir
Ça fait un bien fou, parce que si tous, nous raisonnons, nous réfléchissons plus ou moins, eh bien « penser », c’est un peu une autre affaire. Croiser quelqu’un qui en fait l’effort, avec le courage de s’en donner la liberté, c’est aussi rare que nécessaire pourtant à nos existences. Au cours de la séance dédicace, une femme elle aussi très investie dans la protection de l’enfance est passée saluer Edouard Durand. Le sénateur de Saône-et-Loire Marie Mercier et lui se connaissent, ils partagent une ouverture d’esprit qui remet en question nos filtres habituels, au service de nos enfants qui deviendront grands, et qui feront la société de demain. Alors : qu’est-ce qu’on veut ?
Tous logés à la même enseigne
Au boulot : aucun parent n’est à l’abri d’un mouvement d’humeur injuste pour l’enfant, aucun parent n’est à l’abri de craquer sous l’assaut parfois harcelant d’un petit ou d’un grand, c’est ainsi. Mais accepter de s’interroger, accepter d’en reconnaître le mauvais fondé, c’est déjà bien, c’est même très bien. Pourquoi ? Parce que ça instaure un écart entre une réaction et ses effets sur l’autre, et dans l’écart, on peut se parler. C’est pour cela qu’Edouard Durand bagarre contre les représentations idéales-idylliques de la Sainte-Famille. D’une part cette famille-là n’existe pas, d’autre part, quand on veut coller à une image, on ignore la réalité, or un enfant ne peut grandir bien que dans des éléments de réalité. Edouard Durand sait de quoi il parle : il fut juge des enfants, et un juge des enfants, c’est cela qu’il fait. Par la décision qu’il rend, il crée « un écart entre le réel vécu par la famille, et la loi, qu’il faut nommer. Dans cet écart, les professionnels peuvent travailler ». « Est-ce que notre société peut s’interroger sur la famille ? La désanctuariser ? »
Cynisme, cruauté, bonne foi
La réalité est compliquée puisque si personne n’oserait dire qu’il s’en fiche, les actes sont là qui montrent bien qu’on s’en fiche trop souvent. Protéger l’enfance est encore un sujet brûlant, et ceux qui la sacrifient le font soit avec cynisme et cruauté (les agresseurs, les pères violents, les mères négligentes, et nous tous, toutes proportions gardées quand on se planque pour ne pas voir, ne pas savoir), soit avec bonne foi (les professionnels de l’enfance qui ont une représentation de l’enfance très et trop soumise à leurs représentations tant personnelles que professionnelles – qui elles-mêmes sont issues de la société qui les valide à un moment T, d’où des paroles désastreuses, des pare-feu à la culpabilité qui sont autant d’arguments fallacieux (au fond), et, des décisions, des positions, dans lesquelles « l’intérêt de l’enfant ne vient qu’en 2ème ou 3ème position ».
Loin d’accabler tous ces professionnels avec lesquels au demeurant il travaille, Edouard Durand veut insister sur ce point : les représentations (ce qu’est un enfant, ce que sont ses besoins fondamentaux, ce qu’est un parent, etc.) ne sont pas partagées. Cela pose de grands problèmes dans les interprétations que chacun peut faire d’une situation, y compris jusqu’à passer outre l’intérêt de l’enfant, au nom de l’intérêt de l’enfant.
« L’intérêt de l’enfant n’est pas un joker »
« Nous utilisons ‘l’intérêt de l’enfant’ comme un joker, explique Edouard Durand. Cette approche de l’intérêt de l’enfant est un problème, car l’intérêt de l’enfant n’est pas un joker. Considérer l’intérêt de l’enfant c’est prendre en compte ses besoins fondamentaux. Or tous les enfants du monde ont les mêmes besoins, et le premier d’entre eux, c’est le besoin de sécurité. Il faut bien penser à respecter son besoin de sécurité, mais nous organisons notre société autrement et nous organisons l’impunité des agresseurs dans la maison. Nous avons du mal à organiser les 4 registres de la parenté (1) et cela génère beaucoup de souffrance(s). »
L’inceste, les violences intrafamiliales : une responsabilité collective
Edouard Durand évoque le travail de Dorothée Dussy, auteur d’une « anthropologie de l’inceste », Le berceau des dominations, dans lequel elle dit clairement de l’inceste que s’il est interdit, c’est surtout d’en parler, et non de le commettre (bien que la loi, elle, l’interdit, et le savoir sur ce crime ne date pas d’hier*). A quoi Edouard Durand enchaîne : « Ce qui vient brouiller l’esprit, c’est de penser qu’il y a toujours un peu d’amour chez l’agresseur. Or, commettre cet acte, ce n’est pas une pulsion, c’est un comportement. Dans toute violence, d’une manière générale, il y a le refus de la relation. »
« La plus grande des inégalités entre les êtres humains est celle qui sépare ceux qui vivent dans une maison qui est un lieu de sécurité et ceux qui vivent dans une maison où règnent le danger et la confrontation quotidienne à la mort. »
« La maison n’est pas seulement une affaire privée. La loi commune doit y régner et nous en sommes collectivement responsables. » (2)
Nommer le réel, dire la loi
« J’ai compris que, face à la violence, il fallait toujours un tiers. Un tiers qui nomme le réel, qui nomme la violence comme telle et qui nomme la loi. En nommant la loi, je montre l’interdit, et qu’une autre vie est possible. »
Florence Saint-Arroman
(1) Les 4 registres de la parenté sont : la filiation, l’autorité parentale, le lien, et la rencontre (cf. Défendre les enfants, p. 91)
(2) Défendre les enfants, p. 81, Edouard Durand, ed. Seuil
* Dans l’histoire antique d’Œdipe, un devin thibétain, Tirésias, prophétise l’inceste d’Œdipe, et le qualifie ainsi : « de la même graine que son père (celui qui féconde la même femme), et assassin » : l’inceste est meurtrier.
Le site de la CIIVISE qui travaille au nom de la société, puisque c’est une instance publique : https://www.ciivise.fr/
(1) Les 4 registres de la parenté sont : la filiation, l’autorité parentale, le lien, et la rencontre (cf. Défendre les enfants, p. 91)
(2) Défendre les enfants, p. 81, Edouard Durand, ed. Seuil
* Dans l’histoire antique d’Œdipe, un devin thibétain, Tirésias, prophétise l’inceste d’Œdipe, et le qualifie ainsi : « de la même graine que son père (celui qui féconde la même femme), et assassin » : l’inceste est meurtrier.
Le site de la CIIVISE qui travaille au nom de la société, puisque c’est une instance publique : https://www.ciivise.fr/

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