Chalon sur Saône
TRIBUNAL DE CHALON - Livraison par drone au centre pénitentiaire : les livreurs ont 20 ans et venaient du Rhône.
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 24 Avril 2026 à 20h42
A 3 heures du matin, ce 19 avril, le poste de garde du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand reçoit une alerte : un drone a décollé. La gendarmerie est alertée à son tour. Les militaires bloquent la route de la Ferté et contrôlent le premier véhicule qui arrive sur eux. C’est le bon.
Dans la voiture, trois jeunes gens. Deux ont 20 ans, le troisième, à l’arrière, n’est majeur que depuis fin janvier. Au pied du passager avant, un drone. Son numéro de série est celui que le détecteur, installé pour le centre pénitentiaire, a identifié. Les gendarmes saisissent également des bobines de ficelle, du scotch, et 700 euros en espèces.
Livraisons de téléphones dans deux cellules
A l’intérieur du centre pénitentiaire, on consulte les images des caméras de surveillance. Qui ce drone allait-il servir ? Il a livré deux cellules différentes. A 3h40, fouilles et collecte, en deux temps, des objets illicites : « trois IPhone, 2 cartes SIM, 3 cordons, 1 chargeur, une paire d’écouteurs ».
Le 20 avril, les plus âgés sont placés en détention provisoire, le plus jeune comparaît libre (sous contrôle judicaire), ce 23 avril, selon la procédure de comparution immédiate.
A l’audience ça cafouille sur le nom exact à donner, « droneur », « droniste », pour le pilote du drone. On garde « droneur » parce que ça rime avec « chauffeur » celui qui conduisait, et « ficeleur », celui qui était chargé de ficeler les marchandises au drone alors qu’il vient de décoller.
Auditions et versions en garde à vue
Le pilote, le droneur, reconnaît : il a organisé l’opération, on lui a prêté un drone. Il fait sa pub sur les réseaux cryptés, il est contacté par les familles, il fixe ses prix, il recrute son chauffeur, et il se rend à différentes maisons d’arrêt. Par exemple, récemment, il s’est fait prendre à Valence.
Le chauffeur donne une autre version : il a été contacté par « un grand » qui lui dit d’aller récupérer deux personnes à telle adresse, puis les paquets (reçus contre de l’argent sur le parking d’un commerçant proche du CP – le commerce est absolument étranger à tout ça, il est 3 heures du matin, pour mémoire). Le mis en cause affirme avoir été « contraint » parce qu’il a « une dette » envers « le grand » dont il aurait dégradé le véhicule.
Le ficeleur, 18 ans, se tient à la barre, au sens propre. Il a saisi le morceau de bois et s’y cramponne, des deux mains. C’est rude pour lui.
A l’audience, on change d’ambiance
Le droneur et le chauffeur, séparés depuis leurs arrestations, se sont retrouvés pour attendre le moment de l’audience. Ils sont jugés en visio, c’est pas optimum mais c’est ainsi. Du coup, voilà pas le droneur qui s’enflamme subitement pour cette histoire de « grand », de menaces, de contraintes, de vies en jeu (les leurs), etc. - au grand dam de son avocat et de sa famille venue pour lui mais qu’il ne voit pas. Il ne voit que le tribunal, la procureur ou les avocats.
« Y a quelqu’un au-dessus de moi. Il gère plusieurs droneurs. Il sait que je le suis, il m’a même menacé. A Valence y a eu un crash. C’est une perte. Il a voulu que je paie la perte. Au final je me suis fait attraper et j’en suis bien content : cette histoire, elle est derrière quoi. »
Comme il va vite en besogne ce jeune prévenu. Y a un chef, c’est derrière, n’en parlons plus… Au lieu de ça, il déclenche un interrogatoire en règle. La présidente, toujours égale, et d’humeur, et de ton, enchaîne tranquillement question sur question, et le récit des deux prévenus en visio se déballonnera au fil de l’audience (démarrée vers 18h15, levée vers 21 heures).
Mais le jeune semble dopé par l’histoire qui lui vient : « En GAV j’ai fait la tête d’affiche, j’ai dit n’importe quoi… mais y a quelqu’un au-dessus de moi. »
Savait-il ce qu’il allait livrer à des détenus ? « J’ai vérifié. Je vais pas m’amuser à transporter des armes, vous voyez. » La procureur lui demande s’il sait à quoi servent les téléphones en prison. « A appeler la famille. – Pas seulement, ça sert aussi à commanditer des meurtres. – Mais madame, on ne tue personne par téléphone. » Dans le public quelqu’un lâche : « Il dit n’importe quoi ! »
Pourquoi a-t-il refusé de donner son code de déverrouillage de téléphone ? « Madame, j’ai livré Varennes et je suis enfermé à Varennes… Imaginez, si on avait trouvé la personne au-dessus de moi ! »
Le chauffeur dit des tas de trucs un peu à tort et à travers
Sur ce point, son copain le chauffeur, lui, est rôdé : il a servi cette version dès la garde à vue. A l’audience il continue : « Je peux pas tout dire. C’était ma première fois. » Alors donc on l’a appelé, puis rappelé et menacé, photos à l’appui pour faire pression sur lui, alors il cède. « J’ai pris la voiture à ma mère. » Mais c’est la première fois, il n’a fait que conduire, sur le reste il ne savait pas trop. Somme toute, il est resté en marge…
« Monsieur, vous voyez les paquets, vous voyez qu’il y a un drone, vous êtes à côté d’un centre pénitentiaire… Les liens sont vite faits, quand même » lui renvoie la présidente.
Celle-ci fait mine de coller tout de même à son récit, pour finir par le coincer : « A aucun moment vous vous dites que vous pouvez le dénoncer et vous mettre en sécurité ? – Je ne pouvais pas, il aura toujours la main sur moi. – Il y a donc un risque de réitération ? » Ah. Zut. Que dire ? « Non ! Je vais tout faire pour le rembourser et y aura rien, madame. »
Et pourquoi ce refus de donner son code de déverrouillage ? « C’est le grand qui m’a contacté sur Snapchat. Je voulais pas prendre le risque… Parce que, d’un côté j’ai la justice, et de l’autre, quelqu’un qui veut ma mort. » La présidente s’étonne sobrement juste que ces messages, réputés pour se supprimer une fois lus, fassent exception pour lui.
Bref, ce jeune chauffeur promet que « une prochaine fois, j’appellerai la police. Mais si j’avais parlé, je serais pas ici. » Il n’en est plus à une contradiction près.
Le ficeleur
Le plus jeune a attendu son tour longtemps, tant les deux autres furent bavards, prolixes en ceci et en cela. Comment ça s’est passé pour lui ? « J’ai croisé X – le droneur -. Il m’a dit que si je voulais 50 euros, j’avais qu’à venir. Aucun risque de rien. J’ai dit ouais. On m’a briefé dans la voiture. J’ai été naïf. On m’avait dit qu’il n’y avait aucun risque. » La présidente : « Quand on entend ‘y a aucun risque’, ça sent pas super bon… Si j’invite quelqu’un, je ne précise pas qu’il n’y a ‘aucun risque’, parce que ça va de soi ! »
Bref, une fois les paquets récupérés, il fallait les attacher avec de la ficelle sous le ventre du drone que le pilote maintenait décollé à hauteur du jeune homme. Il a souffert, celui-ci, de sa garde à vue, et jure, plutôt convaincant, que « c’est la première et la dernière ».
Saint-Fons, Vénissieux
Le droneur et le ficeleur vivent à Saint-Fons (dont la présidente, qui ne doit pas être lyonnaise, prononce le « s », hérésie !), le chauffeur vit à Vénissieux. Ils vivent tous chez leurs ou un parent(s). Droneur et chauffeur travaillent, et font tous deux de… la livraison. Seul le chauffeur a une mention au casier : une CRPC pour rodéo urbain, refus d’obtempérer, et conduite sans permis. Bon. Le plus jeune a quitté le lycée en fin de seconde, voudrait faire une formation pour travailler dans la sécurité : casier néant exigé. Il va falloir choisir, donc, si toutefois le tribunal fait droit à sa demande de dispense d’inscription de la peine au bulletin numéro 2 de son casier.
Ils vont être condamnés, c’est certain, mais à quelles peines ?
« Ces livraisons mettent en danger la sécurité du personnel, mais aussi des détenus »
« Les faits sont extrêmement graves », dit la procureur. Elle salue la réactivité des surveillants et des gendarmes. « Ces livraisons mettent en danger la sécurité de nos centres pénitentiaires. Du personnel, mais aussi des détenus. C’est une atteinte à l’ordre public extrêmement grave » insiste-t-elle.
Elle requiert 6 mois ferme contre le ficeleur (qui tremble comme un perdu en se triturant les doigts), sans mandat de dépôt ; 10 à 12 mois avec maintien en détention pour le droneur et le chauffeur.
« Y a pas de grand ! Il n’existe pas. Ces deux-là n’ont pas compris qu’à dire ça… »
L’avocat du droneur arrive de Lyon. « Les faits sont graves, oui, mais pas ‘extrêmement graves’. Y a pas eu de violence, y a pas d’armes, y a pas mort d’homme. » Maître Yanis Bouhacine ne cache rien de son agacement, suscité par les deux loustics en visio : « Seul monsieur X (le ficeleur) a eu l’intelligence de dire la vérité… Y a pas de grand ! Il n’existe pas. Ces deux-là n’ont pas compris qu’à dire ça, ils se disent être pris dans un cercle et donc favorisent leur détention ! » Il revient à son client : « En garde à vue il était sincère. Mais requérir la peine maximale direct ! A Lyon ça ne passerait pas comme ça. Les faits sont reconnus, le casier est vierge : ça me dérange qu’on oriente comme ça. On part de la peine la plus basse, et s’il recommence, on monte. »
Maître Bouhacine plaide à toute vitesse mais n’oublie rien : « Du sursis simple, ça ne serait pas assez sévère. Il a besoin d’un encadrement, il faut viser la réinsertion. Il travaille en CDI, il a des passions, il est intelligent, vous allez le désinsérer si vous le mettez en prison. Son père est là. La détention provisoire est ici une sanction dissuasive. » L’avocat plaide en faveur d’une peine mixte avec un aménagement.
« Ils sont très jeunes, c’est un immense gâchis »
Maître Fournier, rabat rouge des avocats grévistes sur sa robe, plaide pour les deux autres. « C’est la première fois pour les deux. L’infraction est punie d’un an de prison maximum, donc de là à requérir de la prison ferme pour ces jeunes… Je rejoins le ministère public sur les conséquences de ces livraisons. Ils sont très jeunes, c’est un immense gâchis. » En ce qui concerne le chauffeur, « soutien de famille », « il est éligible au sursis probatoire ou au moins à un aménagement de peine. Quant au plus jeune : « Aucun casier, le juge des libertés et de la détention lui a fait confiance et a eu raison. Il est là. Il a très peur. » L’avocate penche pour du sursis simple et une dispense d’inscription au B2, pour qu’il puisse faire la formation à laquelle il est inscrit. Son frère l’accompagne.
Le tribunal après en avoir délibéré dit les trois prévenus coupables et les condamne :
Le ficeleur : 6 mois de prison avec sursis simple et dispense d’inscription au B2 du casier judiciaire.
Le chauffeur : 4 mois de prison ferme et révocation de son premier sursis à hauteur de 4 mois, ça fait 8 mois ferme. Pas de mandat de dépôt, il sera convoqué chez un juge de l’application des peines de Lyon et devra apporter toutes les garanties pour un éventuel aménagement de peine.
Le droneur : 7 mois de prison aménagés ab initio en DDSE (détention à domicile sous surveillance électronique).
FSA
La nuit précédant les faits au CP de Varennes, un homme avait été interpellé aux abords de la prison de Saint-Quentin Fallavier. Celui-ci livrait des menus Mac Do à différents détenus. C’est sûr qu’avec des McDo on ne tue personne - ou de mort lente, selon les opposants à la junk food. Il a été condamné, selon le Dauphiné Libéré, à un an de prison. Il venait d’en sortir… On ne compare pas les situations ni les profils, et surtout pas les peines (on ne peut pas comparer) c’est juste pour souligner à quel point cette pratique s’est développée et à quel point la réalité dépasse toujours la fiction.
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