Juste rémunération des producteurs : A Carrefour Chalon Sud, Leclerc Lux... l'enfumage

En façade, sur de nombreuses affiches, des messages rassurants : charolais de nos régions (avec une photo de vache un peu trop blonde), valorisons nos producteurs (mais sans nom)... De l'enfumage XXXXXL Si ça continue, les visites des éleveurs pourraient être moins courtoises.

Par Cédric Michelin - L’Exploitant Agricole de Saône-et-Loire

 

Les six éleveurs ne savaient pas s’il fallait en rire ou en pleurer ce 4 mars après s’être entretenus avec les dirigeants de Carrefour Chalon Sud, Leclerc Lux et Bi1 à Buxy (Auchan ; Schiever). Venus en visite de « courtoisie », ces élus FDSEA et JA de Saône-et-Loire venaient « contrôler » la provenance des animaux dans ces grandes enseignes alimentaires. Et leur demander si leurs enseignes respectent la loi (EGAlim) pour rémunérer à leur juste valeur le travail des éleveurs, de Charolais ou laitiers locaux. Et c’est à partir de là qu’il n’y avait plus matière à rire. Inquiétant même pour les clients…
« C’est centralisé ». L’air de rien cette réponse faisait froid dans le dos à Serge, Fabien, Thibault, Guillaume, Jean-Pierre et François lorsque ces éleveurs de Charolais de Saône-et-Loire posaient la question de la provenance des viandes - aux directeurs, aux chefs de rayons ou aux bouchers du rayon dit « traditionnel » - dans ces grandes surfaces alimentaires. En clair, ce ne sont pas elles qui choisissent leurs produits mais leurs centrales d’achat nationales.Pourtant, en façade, sur de nombreuses affiches, des messages rassurants : charolais de nos régions (avec une photo de vache un peu trop blonde), valorisons nos producteurs (mais sans nom)… Partant de très loin, avec de nombreuses viandes importées les décennies précédentes, les éleveurs constataient néanmoins des progrès avec des filières plus ou moins "locales" (Feder, Sicarev, abattoir Besançon…) n’ayant pas de définition officielle du terme. Et de constater aussi que les gérants des magasins semblaient honnêtes dans leurs réponses mais butant sur l’organisation « centralisée » donc de leurs enseignes avec des négociations qui se passent majoritairement au national.
Ainsi quand Serge demandait à voir une facture pour savoir combien Carrefour achète ses viandes, le directeur répondait ne pas pouvoir lui fournir de détail. « Mais vous devez bien avoir une idée ? Cela est rentable ? ». Dans cet hypermarché, « j’ai 50.000 références à gérer, je ne peux pas tout savoir. Oui, c’est rentable. Mais mon travail est d’agrandir le magasin actuellement. Ce sont nos centrales d’achat qui gèrent », se disait-il navré. En clair, lui même commande dans un catalogue (Envergure du nom de la centrale d’achat Carrefour/Systeme U) de « viandes » sans chercher à en savoir plus.

Grave crise de l’élevage


C’était justement l’autre volet de la visite de nos éleveurs. Faire de la pédagogie. Sur leurs pratiques d’élevage de Charolais, race à viande réputée, pâturant l’herbe des près mais également pour leur rappeler que la filière vit une crise historique, entre sécheresses à répétition (manque d’herbe donc) et prix toujours plus orienté à la baisse. Sans oublier le Covid qui a freiné l’export et fermé de nombreux restaurants. « Je suis informatisé depuis 1990 et mon prix de vente de carcasse est le même alors que tout à augmenter autour », se désolait Jean-Pierre. Les éleveurs ne demandent pourtant pas la lune : 40 centimes de plus au kilo pour ne pas perdre d’argent. « Sinon, comment voulez vous que des jeunes reprennent les fermes ? », s’inquiète Thibault, Jeune Agriculteur, qui mène le combat pour l’installation car il sait que « 50% des éleveurs ici ont plus de 50 ans ».

Peu mieux faire


Au Leclerc de Lux, le rayon boucherie fait la part belle à une "Alliance locale", avec un Gaec de Saint-Sernin-du-Plain. Une bonne chose. Facture à l’appui, le directeur annonçait payer 6,95 €/kg… au chevillard mais là encore, en ne sachant pas si les éleveurs s’y retrouvent à la fin. « J’espère. J’espère aussi qu’ils ne travailleraient plus avec lui », plein de bonne foi. L’espoir fait vivre mais moins bien certains. Et son chef de rayon de montrer la viande Label Rouge, bovine ou ovine, à côté pour compléter la gamme. Toujours très francs, les éleveurs expliquaient ce qui se cache derrière cette certification officielle : « honnêtement, une très grande majorité de nos éleveurs en Bourgogne le sont déjà. Mais cela coûte de l’argent de se faire labeliser (par un organisme certificateur) et il n’y a pas suffisamment de débouchés ». Le Label Rouge ne pèse aujourd’hui que pour 2% des ventes. Le Gouvernement veut passer ce total à 40 % en 2023.
Pour cela, le Ministre de l’Agriculture a demandé aux PDG des grandes enseignes de passer à 100% en Label Rouge leurs rayons boucheries. Devant lui, ils ont répondu oui. Derrière, lors des négociations avec la filière et les éleveurs, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD présidé par l’ex-président de Carrefour, Alexandre Bompard) dit non en réalité. La guerre des prix comme toujours.
Lorsque le Ministre insiste, ils répondent qu’ils n’ont pas d’indicateurs de prix pour savoir qu’elle est le cout de production d’un élevage, pour après ne pas vendre en dessous. Faux, s’offusquent les éleveurs (Institut Elevage, Interprofession, FNB…) qui au national les fournissent plusieurs fois par mois. Car la vraie bataille est là : la loi EGAlim - qui devait instaurer des contrats tripartites « en marche avant » entre éleveurs, transformateurs et distributeurs - est bafouée pour l’heure. Cette contractualisation n’est pas appliquée mais doit l’être rapidement sur le Label Rouge (plus facile à contrôler). Ainsi, les indicateurs des coûts de production moyens des éleveurs devront rentrer en compte pour le payer, à charge ensuite entre le transformateur et le distributeur, d’augmenter les prix ou de rogner leurs marges. On parle ici de 25 euro par an par Français.

La loi EGAlim à géométrie variable


Cela pourrait paraître beaucoup… sauf que les grandes enseignes ont la mémoire sélective. La loi EGAlim les arrange en effet face aux grandes marques, type Coca-Cola, Ricard ou Nutella, en majorant le seuil de revente à perte (SRP). Là, où ces produits d’appels ne rapportait aujourd’hui pas d’argent car les GMS étaient en position de faiblesse face à ces marques, la loi leur a permis de regagner de l’argent dessus, soit plusieurs milliards par an. L’idée des législateurs était au départ que ces bénéfices recouverts soient « redonnés » aux producteurs, en rognant ici leur marge sur les prix de la viande pour redonner plus aux éleveurs et être indolore pour les clients donc. Perdu… enfin pour les éleveurs.
La distribution empoche de tous les côtés. Et le confinement dû au Covid en 2020 a amplifié les gains avec la fermeture des restaurants et autres commerces locaux. Les éleveurs veulent donc maintenant que tous les rayons boucheries passent à 100 % en Label Rouge et surtout avec une contractualisation respectant les EGAlim. Et au delà de ce simple rayon même si possible… « Je vais faire remonter à mes dirigeants pour leur demander de le faire », jurait le directeur du Bi1 à Buxy qui comprend bien l’intérêt de ne pas appauvrir ses clients locaux. Les éleveurs eux promettaient donc de revenir régulièrement pour vérifier mais avertissaient que si les choses ne s’amélioraient pas au national, la visite serait moins courtoise…

Cédric Michelin
L’Exploitant Agricole de Saône-et-Loire


Annonces

Pub BFC

Météo locale

Météo
  • Min
  • Max

Recherche