Chalon sur Saône

L'amour, il n'y aura que cela de vrai avec André Comte-Sponville le 13 octobre à Chalon-sur-Saône

En la personne d’André Comte-Sponville, la dilection n’ira pas par quatre chemins à la salle Marcel-Sembat de Chalon-sur-Saône le jeudi 13 octobre à 20h30. Au motif de « N’y a-t-il pas d’amour heureux ? », c’est le climat extatique potentiel qui ralliera ce soir-là le maximum de personnes à son beau panache. Et ce sentiment polyfactoriel à nul autre pareil et à la profondeur abyssale sera disséqué dans tous les sens. Interview pour info-chalon.

André Comte-Sponville est un philosophe s’autoqualifiant de matérialiste, rationaliste et humaniste, suggérant par ailleurs une spiritualité brillant par l’absence de Dieu. Mû par un rôle de pivot,  il s’évertue à articuler la pensée des philosophes d’antan (Epicure, Montaigne, Spinoza…) avec les interrogations contemporaines que chacun est en droit de se poser, créant de facto une espèce d’hybridation spongieuse. Ce membre du Comité consultatif national d’éthique de 2008 à 2016, ainsi que du comité d’honneur de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, par ailleurs lauréat du Prix La Bruyère de l’Académie française en 1996, a par ailleurs copieusement couché sur le papier ses idées fécondes. D’où la parution pour cet écrivain patenté d’une trentaine de livres (dont le fameux Petit traité des grandes vertus avec ses 300.000 exemplaires écoulés rien qu’en France –en dehors du format de poche- et traduit en vingt-quatre langues), indépendamment de la dizaine d’ouvrages écrite à plusieurs mains. Du petit lait à siroter sans modération…

L’amour est-il le nec plus ultra dans la gamme des sentiments ? 

« Quel autre sentiment pourrait prétendre valoir mieux ? La tristesse, la haine, l’envie, la colère, la peur ? Bien sûr que non ! La compassion ? Non plus. Compatir, c’est souffrir avec : cela vaut mieux que l’indifférence, mais moins que l’amour, qui pousse à la compassion, quand l’autre souffre, mais n’a pas besoin de sa souffrance pour l’aimer. La joie ? Peut-être. Mais quelle autre joie que d’aimer ? « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure », disait Spinoza. Aimer, c’est se réjouir de l’existence de ce qu’on aime. Il n’est amour que de joie. Il n’est joie que d’aimer. »

Procure-t-il plus de félicité qu’il ne commet de dégâts ?

« Tout dépend de quel type d’amour on parle ! Ne confondons pas l’amour et la passion amoureuse, qui n’est qu’une de ses formes. Les Anciens distinguaient trois types principaux d’amour, qu’ils désignaient, en grec, par trois mots différents : éros (le manque, la passion amoureuse), philia (la puissance de jouir et de se réjouir, par exemple dans l’amitié ou le couple), et agapè (l’amour du prochain, ce que les chrétiens appellent, en français, l’amour de charité). Il arrive que la passion amoureuse produise des dégâts, soit parce qu’elle n’est pas partagée (chagrin d’amour), soit parce qu’elle s’étiole avec le temps (on passe de la passion à l’ennui). Raison de plus pour apprendre à aimer autrement ! Il ne s’agit pas de condamner la passion amoureuse, mais pas non plus de s’y enfermer. Apprenons plutôt à aimer autrement. Il s’agit de passer du manque à la joie, de l’amour-passion à l’amour-action. Aimer, ce n’est pas être perpétuellement en manque de l’autre (comme on peut l’être au tout début d’une passion amoureuse) ; c’est jouir et se réjouir de l’existence de l’autre, de sa présence, de son amour. Les couples le savent, lorsqu’ils sont heureux. Mais ils savent aussi combien c’est difficile. Aimer ce qui manque, c’est à la portée de n’importe qui. Se réjouir de ce qui est, c’est autrement important et exigeant ! » 

 Comment l’appréhender par le bon bout ?

« Il n’y a pas de recette. Le plus souvent, nos histoires d’amour commencent par la passion, donc par le manque : on tombe amoureux de celui ou celle que l’on n’a pas. Mais comment manquer durablement de celui ou celle qui est là, tous les soirs, tous les matins, qui partage notre vie et notre lit ? C’est où il faut passer du manque à la joie, de la passion à l’action, d’éros à philia. Non, certes, que le désir disparaisse ! Mais le désir, dans un couple, est moins de l’ordre du manque que de la puissance d’exister et d’agir, comme disait Spinoza. Faire l’amour, ce n’est pas être en manque ; c’est augmenter, en soi et en l’autre, la puissance de jouir et de se réjouir – la puissance d’aimer. »

La valeur intrinsèque de l’amour est-elle la même quels que soient les pôles d’attraction (entre deux êtres, un être avec un animal, pour une passion...).

« Non, bien sûr ! On peut aimer l’argent, le pouvoir, le vin ou la bonne chère, un chien ou un chat, la musique ou la philosophie, mais cela ne suffira pas à nourrir une existence. L’amour le plus fort est celui qui nous relie à d’autres êtres humains, à commencer par nos parents (voyez le complexe d’Œdipe chez Freud) et en culminant dans l’amour que nous avons pour nos enfants, qui est sans doute l’amour le plus répandu, le plus durable, le plus profond. »

Vaut-il mieux être exalté par une passion, au risque de se brûler les ailes, ou en tout temps lieu et tout temps adopter une attitude bien plus modérée ?

 « Cela dépend des moments et des circonstances. N’ayez pas peur de la passion, lorsqu’elle est là, mais ne comptez pas non plus sur elle pour faire votre bonheur, ni celui de vos proches !  

 Le monde a-t-il suffisamment de repères pour tourner rond ? Dans le cas contraire, où le bât blesse-t-il ?

« Ce ne sont pas les repères qui manquent, mais l’intelligence, la lucidité, le courage, la justice, l’humour, l’amour... C’est pourquoi j’ai écrit un Petit traité des grandes vertus, et pas un Petit traité des grandes valeurs. Les valeurs, on les connaît. Le difficile est de les mettre en œuvre : ce n’est plus valeur mais vertu. »

Que gagnerait le grand public s’il prenait plus à cœur la philosophie ? 

« Un peu plus d’intelligence, de lucidité, de recul, de sérénité peut-être… Et aussi le plaisir de penser, qui est l’un des plus vifs qui soient ! Vous savez ce que disait Jankélévitch : « On peut vivre sans philosophie, mais tellement moins bien ! »

Votre denier livre s’appelle « C’est chose tendre que la vie ». Pourquoi ce titre ?

« C’est une expression que j’emprunte à Montaigne. Dans les Essais, il écrit ceci : « C’est chose tendre que la vie, et aisée à troubler. » L’adjectif « tendre », dans cette phrase, est donc à prendre au sens de « fragile », au sens où l’on parle d’une pierre tendre, ou d’un bois tendre… Montaigne ne nous dit pas que la vie n’est faite que de tendresse, mais qu’elle est fragile, facile à blesser ou à briser, ce qui est notre expérience à tous ! J’ajouterai que c’est justement parce que la vie est tendre, en ce sens, que nous avons besoin de tendresse : parce que la tendresse est l’amour de la fragilité de l’autre, ou de l’autre dans sa fragilité... »

Un énième ouvrage de votre cru est-il en cours d’élaboration ?

« Je prépare actuellement un nouveau recueil d’articles, ce que j’appelle des impromptus : c’est un titre que j’ai emprunté à Schubert, pour désigner des pièces brèves, faciles d’accès et d’inspiration plutôt mélancolique. L’amour est une joie, mais c’est pourquoi il arrive qu’il fasse souffrir : quand on aime quelqu’un qui souffre, ou quelqu’un qui est mort, ou qui va mourir (c’est notre lot à tous), ou simplement quelqu’un qui inquiète ou déçoit… C’est ce que j’appelle le tragique : l’expérience de la finitude, de la solitude, de l’angoisse, de la souffrance, de l’insatisfaction… Il n’est pas si facile d’aimer la vie, ni de s’aimer soi, ni d’aimer son époque ou son prochain… La philosophie n’est ni un antalgique ni un euphorisant : elle doit prendre la vie dans son entier, bonheur et malheur, joie et tristesse, et c’est ce que j’essaie de faire. »

Les modalités pratiques

Coût de la place (placement libre) : 15,00 euros, tarif réduit (demandeurs d’emploi, étudiants…) : 10,00 euros. Renseignements/Réservations : Office de tourisme et des Congrès du Grand Chalon (03.85.48.37.97), A Chalon Spectacles (03.85.46.65.89), librairie la Mandragore (03.85.48.74.27), réseau Ticketnet – réseau Fnac/billetel.  

 

 

 

Propos recueillis par Michel Poiriault

poiriault.michel@wanadoo.fr

 

Dernier livre publié par André Comte-Sponville :

C’est chose tendre que la vie (Entretiens avec François L’Yvonnet), Albin Michel, 544 pages, 24,00 euros

 

 

 €. 

 

Météo locale

Recherche

Mode et beauté