Chalon sur Saône

Jean-Luc MIDEY, drôle d’oiseau de haut vol

Si vous ne le croisez pas dans les rues chalonnaises, pensez à lever le nez : Jean-Luc Midey, tel l’homme-araignée, est souvent niché dans les hauteurs des toits et façades. Une marotte ? Une commande professionnelle ? Les deux, mon capitaine. L’escalade est tout à la fois un dada et son job.

Jean-Luc Midey a connu deux vies professionnelles, l’une dans la fabrique du spectacle, l’autre dans les travaux sur cordes, c’est-à-dire dans les hauteurs avec, toujours, le sport en filigrane, presque comme une drogue bienfaisante.

Un premier pas dans la fabrique du spectacle

L’Espace des Arts n’a pas toujours été, que nenni ! De 1971 à 1983, la structure imposante en béton brut et son auditorium projeté vers la ville, derrière son mur en verre, étaient connus des Chalonnais sous le nom familier de « Macu », abréviation de La Maison de la culture. Merci, Monsieur André Malraux ! Rappelons que, tout premier ministre de la Culture, il affirmera sa volonté de créer une Maison de la culture dans chaque département français, de décentraliser la culture, de la diffuser sous toutes ses formes et de la rendre accessible aux classes populaires.

Parenthèse fermée, mais suffisamment entrouverte pour qu’à 18-19 ans, Jean-Luc Midey y glisse un pied dans la porte des machinistes de la Macu. Juste assez pour les observer, discuter, les aider bénévolement quand on l’y autorise. Nous sommes en 1981.

Et c’est le monde de la fabrique du spectacle qui s’ouvre ainsi à lui, côté coulisses, plus précisément celui des machinistes aux cintres. « Le cintrier, c’est un technicien de plateau qui s’occupe de faire monter et descendre les décors suspendus dans les cintres, nous éclaire Jean-Luc. J’ai appris le métier 100 % sur le tas. Je m’intéressais, j’étais volontaire, inventif dans les systèmes de poulies. » Et en effet, Jean-Luc se découvre les compétences requises pour ce métier de levage et d’accrochage de charges : force, agilité, précision, réactivité et discipline. N’oublions pas que la sécurité est un aspect incontournable du métier. En résumé, le travail en hauteur est fait pour lui !

La parenthèse lyrique

Devenu chef machiniste en 1987, Jean-Luc Midey part en tournée d’opéra avec l’Arcal (Atelier de recherche et de création pour l’art lyrique) : Paris (théâtre de Chaillot), Montpellier, Lyon, Mulhouse, Le Havre, Nancy, Berlin, Strasbourg, Barcelone… Une époque bénie et bien rémunérée : mi-chauffeur, mi-chef de plateau, il conduisait un semi-remorque puis dirigeait les équipes de machinistes. « Sur un plateau, tu as tout un tas de personnels : la machinerie, les électriciens, les constructeurs de décors, les accessoiristes, les habilleuses, les coiffeurs. Et au-dessus du chef de plateau, il y a les chefs encadrants qui coordonnent toutes les équipes avec, en plus, l’orchestre, le chœur, et les artistes. C’est un monde très fragmenté et pyramidal. Ton boulot, c’est que tout doit fonctionner au bon moment. » 

Puis c’est l’Opéra de Lausanne, en Suisse, avec lequel il travaillera 3 ou 4 ans. « La particularité avec l’opéra, c’est que tout est agencé sur la partition musicale : il y a des tops de changement de décor, de changement de lumière, d’entrées en scène, c’est extrêmement rigoureux. »

Une discipline réglée comme du papier à musique — au pied de la lettre — qui exige d’être directif. Et Jean-Luc sait diriger son monde : « Je disais à mon équipe : “c’est comme un match de foot, on va gagner la partie, on est au service des artistes, on est là pour qu’ils n’aient pas à se soucier de quoi que ce soit. C’est à nous de faire les choses bien.” On m’appelait le sergent-chef », confie Jean-Luc dans un sourire. 

« Pour Aïda (de Verdi), on démarrait avec seulement deux photos du décor. Après, on me montre des maquettes et je dois dire si c’est faisable ou non. Je ne donne pas mon avis sur ce qui n’est pas ma partie (décor, couleurs). Un bon technicien doit apporter des solutions sur ce qu’on lui demande. Chacun sa place. » 

L’empreinte de l’art lyrique

Quelle empreinte, quelles traces l’opéra a-t-il laissées sur l’homme-araignée ? On a envie de sourire, bien sûr, quand Jean-Luc parle de son goût pour la musique classique, qui semble détonner avec son look rock et sportif. Ah là là ! C’est que les stéréotypes ont la peau dure… Eh bien oui, cette expérience professionnelle lui a fait découvrir les beautés de l’art lyrique. « Il ne faut pas être fermé, hermétique à ce qui ne t’est pas familier, commente-t-il. Je me souviens de spectacles comme L’histoire du soldat (de Stravinski), c’était magnifique. En plus, du point de vue technique, c’est là où tu peux faire le plus de choses, de beaux mouvements de décor. »

« J’ai adoré le contact avec les gens de toutes sortes. » Des anecdotes, comme autant d’empreintes, parfois touchantes. Comme ce jour où on lui demande de venir rapidement au théâtre — qui était pourtant fermé — pour régler un dernier problème : « Les chanteurs du chœur étaient tous là et ils m’ont joué un air, juste pour moi : c’était le jour de mon anniversaire et ils m’ont fait cette surprise. » Cadeau, en effet, dont on ne pourrait presque pas rêver… Cet autre jour où une collègue, ingénieure du son, lui propose : « on va boire un coup avec un copain pour qui je bosse, tu viens ? ». Jean-Luc s’en souvient parfaitement, et avec ravissement : cet ami, c’était David Bowie. D’autres anecdotes sont moins touchantes, elles, comme la rencontre avec le ténor italien Luciano Pavarotti : « Alors lui… un égo démesuré… » Comme partout ailleurs, certains artistes multiplient les plaintes : ça sent le tabac, il fait trop chaud, pas assez d’humidité…
Mais on garde précieusement les meilleurs souvenirs, non ?

Le sport, en filigrane, toujours !

Depuis toujours, Jean-Luc est un sportif dans l’âme : moto trial à 15 ans, puis escrime, hand-ball, natation, course à pied… Une pratique qui n’a pas seulement la vertu d’entretenir le corps, mais le mental aussi. Même en tournée — et surtout peut-être — quand la vie de groupe impose ses contraintes et les impératifs professionnels, le stress. Un footing, dès potron-minet, délivre sa dose de dopamine et délie les tensions. « Le sport, c’est mon moteur, j’en ai besoin. En plus, j’étais tout seul, c’est apaisant. »

Et, et… l’escalade bien sûr : « J’ai commencé en 1983, je m’entrainais avec des copains et ça m’a plus quitté depuis ! assène Jean-Luc. Mon père faisait de la montagne, c’était un grand grimpeur, un grand sportif. »

Tous les ans depuis de nombreuses années, le 10 juillet, Jean-Luc fait son « pèlerinage en montagne » dans le massif des Écrins avec les mêmes amis. C’est son rituel, immuable.

L’escalade, justement, qui va lui ouvrir les portes de sa deuxième vie. 

Un travail de haut vol

Après une bonne dizaine d’années dans les coulisses du spectacle, Jean-Luc décide de réduire ses déplacements pour être davantage auprès de sa femme, Agnès.

Passer le brevet d’État moniteur d’escalade, en 1992 : l’idée lui vient comme une évidence. « Il n’y avait pas beaucoup de moniteurs d’escalade, à l’époque. Je pouvais travailler pour le CAF, les centres de loisirs ou des clients particuliers. Le moniteur d’escalade peut emmener ses clients jusqu’à 1500 mètres d’altitude. Au-delà, c’est le territoire des guides de haute montagne, chasse gardée. »

Assez vite commencent, pour Jean-Luc, les travaux sur cordes. Nous sommes en 1993, ce sont les balbutiements du métier, appelé alors « travaux acrobatiques » (peut-être une dénomination jugée trop « spectacle » et qui faisait oublier l’aspect sécuritaire, indissociable du métier, on s’en doute). Concrètement, il s’agit de travaux d’accès difficile, en hauteur ou en profondeur, et pour lesquels les moyens traditionnels (échafaudage ou nacelle) — par ailleurs privilégiés parce qu’ils assurent une protection collective — ne sont pas réalisables. En 1994, Jean-Luc Midey crée sa boite, JLM Services. « Bon, là, j’avoue que j’ai manqué d’originalité pour le nom de ma boite, glisse-t-il. On nous appelait les risque-tout, les gens du cirque ou les acrobates. Jusque-là, c’était surtout les spéléologues et les guides de haute montagne qui faisaient ces travaux. Maintenant, c’est validé par un diplôme, le CQP cordiste. » On ne soupçonne pas la variété des travaux : nettoyage des tuiles d’un toit, réparations, réfection de peinture, disons toute forme de maintenance et d’entretien. Les clients peuvent être des particuliers, ou des collectivités locales, mairies, industries, régies immobilières… Jean-Luc travaille régulièrement avec Le Grand Chalon, Chalon, l’OPAC, EDF, Framatome, Suez et se déplace dans un rayon de 200 km.

Le métier de cordiste a fait des émules, il est aujourd’hui très développé.

Des anecdotes saisies sur le vif

Des anecdotes, Jean-Luc en a une collection. « Quand tu es sur un toit, que tu descends en rappel le long de la façade, immanquablement, tu surprends l’intimité des logements, tu es presque voyeur sans le vouloir. Moi, je ne cherche surtout pas à voir les gens, ça me gêne plutôt. Je mets une affiche pour annoncer les travaux, mais les quelques secondes suffisent, quand tu passes devant une fenêtre, pour surprendre l’intérieur d’une pièce. Et on voit des choses étonnantes. »

En dehors de certaines nudités, surprises le temps d’un passage en rappel, il se souvient de cette vision fugitive : une pièce d’appartement mâconnais, pourtant habité, entièrement avalée sous des piles de journaux. Peut-être le signe de ce trouble étrange qui conduit à l’accumulation compulsive — appelé syllogomanie dans le jargon psychiatrique — et souvent associé au syndrome dit de Diogène, par référence à ce philosophe grec vivant dans un tonneau insalubre. Face cachée d’un trouble indiscernable dans la seule silhouette d’une personne. « Ces gens qui sont beaux dans la rue mais dont le logement est quasiment insalubre, c’est étrange cette double façade. Ça nous rappelle que dehors, on est en représentation, parce qu’on porte tous des masques. »  

Lors de l’audit des toits des bâtiments de l’ancien hôpital, sur l’Île Saint-Laurent, dont Jean-Luc avait la charge, il évoque une ambiance singulière : « D’abord, il y a du matériel laissé sur place, à l’abandon. Tu vois des chaussures d’infirmiers, des bassins, des lampes pour table d’opération. Et du verre brisé, parce que c’est squatté. Il m’est arrivé de tomber nez à nez avec des mecs qui ont des chiens. Ou d’entendre les tirs des gendarmes qui s’entrainent. C’est vraiment une ambiance particulière. »

Accrobranches de Givry : les origines

La création d’Accrobranches, dans les bois de Givry, est une parenthèse de 3 ans (2003-2006), qui est venue entrecouper l’activité du cordiste. L’idée vient de Patrick Rey, grimpeur lui aussi, qui a les connaissances techniques pour avoir déjà participé à d’autres parcours aériens en hauteur (PAH). Les deux amis louent les terrains à la commune de Givry et sollicitent l’autorisation auprès de l’Office national des forêts pour enlever des arbres, en élaguer d’autres et construire les parcours. « On a tout construit de A à Z, là encore, c’était les débuts des PAH, on a très vite eu beaucoup de demandes. J’ai peut-être arrêté trop tôt, mais j’y ai passé tellement d’heures, notre organisation n’était pas au top, ça m’a lassé assez vite. Et puis on a vendu et c’est devenu Acrogivry. C’est une belle entreprise qui s’est beaucoup agrandie et j’en suis heureux. Je ne regrette rien. Je n’ai jamais de regrets d’ailleurs, il ne faut en pas avoir, jamais. Ça te bouffe l’estomac. T’es un homme mort si tu regardes en arrière avec des regrets. »

Aucun regret, place aux projets

L’activité de cordiste donne-t-elle des ailes ? En tout cas, elle suscite des projets bientôt prêts à voir le jour… Kévin Théraud est un architecte chalonnais. Il est plus que ça : c’est un copain de Jean-Luc, cordiste lui aussi. « On monte une autre activité d’audit expertise de bâtiments. Avec ses compétences d’architecte, on proposera des images et vues 3D par drone de bâtiments industriels, monuments historiques et ouvrages d’art. Le drone est utile mais ne remplacera jamais l’œil humain : il ne fait que repérer les points singuliers. Si on a un doute, on va voir de plus près. Il faut vraiment toucher, observer pour évaluer. Cette société fusionnera avec JLM Services, elle devrait être créée au début de l’été 2020. »

Un grand merci au photographe Jean-Luc PETIT pour les photos partagées avec Info-chalon.com

Nathalie Dunand

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