Chalon sur Saône

Karl Marx superstar

Vendredi soir, Le Parti Communiste Français (PCF) et le Front de Gauche organisaient une projection-débat, autour du film de Raoul Peck : « Le jeune Karl Marx ». Celle-ci était animée par Nathalie Vermorel et Jean Quétier, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg, co-auteur du livre « Découvrir Marx », et rédacteur-en-chef de la revue « Cause commune », revue d’action politique du PCF. Une soirée qui a réuni des communistes, évidemment, mais pas aussi des adhérents d’autres formations politiques, des associatifs de tous les horizons, des curieux. Le retour d’info-chalon.com.

« Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire. (…) Dans le monde, elle ploie sous le dégoût ; dans son ménage le fardeau l'écrase ; l'homme tient à ce qu'elle reste ainsi, pour être sûr qu'elle n'empiétera ni sur ses fonctions, ni sur ses titres. » C’est ce qu’écrivait Louise Michel dans ses Mémoires (1886). Une façon de se payer le socialiste et « père de l’anarchie » Pierre-Joseph Proudhon, pour qui une femme ne pouvait être que ménagère ou courtisane, tout en soulevant un lièvre : celui de la tendance des mâles socialistes du 19ème siècle à pratiquer à la maison une domination dont ils entendaient dénoncer les ravages quand elle était exercée sur les ouvriers et prolétaires par une bourgeoisie revêtant souvent les traits de patrons sans scrupules, rapaces et inhumains. Louise Michel rejoignait en cela un précurseur du féminisme, Charles Fourier, qui avant beaucoup de monde écrivit dans Théorie des quatre mouvements (1846), qu’ « il n’est aucune cause qui produise aussi rapidement le progrès ou le déclin social que le changement du sort des femmes »*. Des propos abondamment repris et rarement cités, probablement parce que Fourier était un homme, par de prétendues féministes qui feraient bien de le relire, ainsi que de (re)découvrir Simone de Beauvoir, Elisabeth Badinter, Olympe de Gouges... 

Pour peu que l’on s’y attarde un peu, l’histoire du mouvement socialiste, telle qu’elle a été racontée, a longtemps été une histoire d’hommes. Il faut dire qu’elle était… faite par des hommes,  les femmes ayant malheureusement eu beaucoup de mal à s’imposer dans les hautes sphères du savoir universitaire, si tant est qu’elles y soient parvenue, l’émergence de femmes depuis un siècle constituant l’arbre cachant la forêt de leur difficile accès, en France notamment, aux postes de direction des universités ou de « grandes » écoles. Des difficultés d’accès dont les raisons sont certainement similaires, à défaut d’être identiques, à celles les empêchant de devenir des classiques... 

Fort heureusement, depuis quelques années, cette histoire masculine du mouvement socialiste commence à être revisitée, ce qui permet à des figures féminines d’être redécouvertes et, à juste titre, considérées pour leur apport substantiel à ce mouvement. En donnant enfin une place de premier plan à Jenny Marx et Mary Burns dans son film sur Le jeune Karl Marx, Raoul Peck s’inscrit-il dans cette tendance de fond ? Le moins que l’on puisse dire est que, contrairement à beaucoup de biographes de l’auteur du Capital et de nombre de ses exégètes les plus prestigieux (par exemple Louis Althusser), Raoul Peck rend à la femme de Marx et à la compagne de Friedrich Engels ce qui leur appartient : une influence décisive sur l’œuvre, tant théorique que plus pratique (organisation du premier parti prolétaire au sens moderne, dotée d’un Manifeste), dont Marx et Engels ont accouché. Et ce n’est pas le moindre apport de ce film qui, s’il est le tout premier long-métrage sur Marx, n’en constitue pas moins un excellent et rigoureux essai cinématographique, malgré quelques scènes un peu romancées, qui s’expliquent sans doute par des besoins de fluidité en matière de narration et de mise en scène. 

 

Ceci étant dit, s’il faut voir le film de Raoul Peck, c’est aussi parce que, après des décennies de dénigrement rarement fondés, du moins immérités, Karl Marx, jeune, apparaît sous un jour profondément humain, avec ses défauts et ses qualités. Après, c’est vrai, le voir gerber ses tripes contre un mur, après une soirée passée à refaire le monde et picoler jusqu’à plus soif avec Engels, casse peut-être l’image du penseur génial et intouchable que de nombreux idolâtres ont entretenue, sans même se rendre compte qu’ils contribuaient à sculpter la statue d’un idéologue sans la moindre once d’humanité en lui. Quoi qu’il en soit, on ne pourra pas trop reprocher à Raoul Peck d’avoir souhaité faire une hagiographie. Même si ce dernier se reconnaît volontiers marxien, son portait de Marx est un clair-obscur, peut-être parce que, comme il l’a déclaré à nos confrères de Philosophie magazine, « la théorie de Marx n’est belle que si elle est incarnée ». Dans tous les cas, l’homme apparaît sous ses bons comme sous ses plus mauvais jours. Surtout, Raoul Peck parvient à montrer que la pensée de Marx, qu’on la partage ou non, n’était pas que pures spéculations d’un docteur en philosophie adepte de la confrontation et donc logiquement attiré par la dialectique telle que conçue par Hegel, mais naissait d’une colère alimentée par la condition faite à des pans entiers de l’humanité, elle-même dénoncée à l’époque par des auteurs qu’on ne saurait taxer de révolutionnaires ou de progressistes : Frédéric Le Play, Henri Lacordaire, Vuillermé, etc. 

Samuel Bon

(Photo en Une : à g., Nathalie Vermorel ; à d., Jean Quétier)

*Sur la place de femmes dans l'oeuvre de Charles Fourier : Simone Debout, "Utopie et contre-utopie : les femmes dans l'oeuvre de Charles Fourier, in L'utopie de Charles Fourier, Les presses du réel, 1998, pp 233-265

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