Chalon sur Saône

Ils sont Gilets Jaunes et témoignent à l'heure du passage en 2019 (2)

Les Gilets jaunes : mouvement populaire encore insaisissable en dépit des analyses qui fleurissent partout. Nous en avons rencontré trois, pour comprendre ce qui de leurs vies singulières s’articule à ce collectif. Comprendre ce qui les fait engager de leur temps, de leurs énergies, de leurs vies de famille parfois, et aussi de leurs moyens, dans une protestation née autour des ronds-points le 17 novembre dernier, et qui depuis, persiste, insiste. Portrait 2 : S.

« La protection sociale est à la ramasse. Mon combat des gilets jaunes, c’est ça. » S. a 44 ans, un joli visage et le parler franc. Elle est mariée, mère de famille nombreuse, et travaille à temps partiel : une maladie la tient sous un traitement constant, depuis longtemps. Le traitement permet de vivre mais il exige que S. soit vigilante à son équilibre car sur le long terme les médicaments ont des effets secondaires. En 2001, elle obtient la reconnaissance administrative d’une forme d’invalidité et reçoit une allocation adulte handicapé (AAH) en complément de son salaire : « J’ai toujours travaillé. Je ne reste pas chez moi, parce que malgré tout je peux donner des choses. » Son travail est au service des autres, des autres vieillissants, pas bien portants. « Quand j’ai pu avoir l’AAH, ça m’a donné un souffle, j’étais fatiguée. »

Les enfants, le travail, les nécessaires temps de récupération, et, depuis le 17 novembre dernier, les ronds-points, les actions, et le soutien : « Je suis allée au tribunal quand des gilets jaunes ont été jugés, car même si c’est pas ma vie, ils sont là pour des revendications qui me concernent. » S. n’a pas attendu pour autant que ce mouvement s’engage pour participer à la vie associative et contribuer à sa mesure au lien social. Par exemple : « J’ai souvent porté des colis alimentaires à des personnes dans le besoin ». Pour de multiples raisons cette femme combative, « il faut l’être, tout est bataille, et j’ai ma fierté », a donc toujours été sensible au sort des autres dès lors que les difficultés viennent grever leurs vies. Elle observe que non seulement tout s’est durci, mais qu’à partir du moment où « on dépouille les classes du milieu, on les fait rejoindre les plus démunis ».

En ce qui la concerne, le coup de massue est venu de l’administration : la MDPH lui a refusé le renouvellement de l’AAH. Une décision qui a zébré son ciel, elle ne s’y attendait pas, et comment aurait-elle pu l’envisager puisque sa situation de santé n’a pas changé depuis plus de 15 ans ? « Je fais un recours. Refusé. J’ai sombré un peu. 800 euros en moins, on rogne sur tout ce qu’on peut, mais ça ne suffit pas. » En appel elle gagne. Soulagement de courte durée : la MDPH se tourne vers la cour nationale de l’incapacité à Amiens.  « J’ai pris une grosse colère : ils ne te reçoivent pas, ils ne viennent pas au tribunal, et ils ont ta vie entre les mains. » La tuyauterie administrative étant ce qu’elle est devenue, elle doit se rendre à la CAF exposer sa situation et présenter tous les documents : la MDPH n’avait rien communiqué, la caisse découvre alors ce cas de figure inédit pour elle et se demande si elle doit réclamer immédiatement le trop-perçu.  

La CAF décide de tout geler, en attendant l’issue définitive de la procédure. Se faisant, le quotient familial ne change pas, alors que la famille encaisse une perte de 800 euros par mois. Résultat : plus de centre de loisirs pour les petits. « On ne part pas en vacances, ce sont leurs vacances. » Et puis 100 euros d’APL en moins. « Ils sont en train de tout nous enlever, et même les plus tenaces sont en train de lâcher prise. Alors, quand je suis sur les ronds-points et que j’entends qu’on est des cas sociaux… », la colère est là, vive. S. fait partie des fragiles qui sont forts. De part son caractère, ses choix, et ses positions soutenues par sa « fierté », comme elle le répète, mais le constat est sans appel, lui : ce que le socle social permettait (se rétablir malgré des coups durs, des épreuves – construire quelque chose avec et pour sa famille – contribuer par son travail et son investissement bénévole à la vie collective, sociale, façon également de rendre ce qui est donné, par un échange de solidarité bien comprise, de l’ordre d’un contrat social qui a du sens pour les parties), il ne le permet plus.

Le démantèlement progressif de tous les services publics, la réorganisation progressive elle-aussi mais méthodique du travail et des façons de travailler (partout indexées sur des statistiques, la fameuse « politique du chiffre »), la suppression de personnel partout, ont tant abîmé le tissu social et ce qu’il soutenait, que S. a voulu apporter son témoignage, concret, à titre d’exemple de ce qui a précipité tant de Gilets jaunes dehors. Le tissu est troué, le tissu a été flingué. Or dans les trous on peut tomber, basculer, elle en a conscience dans chaque cellule de son corps, et elle dit « non ».

Florence Saint-Arroman

Annonces

Météo locale

Météo
  • Min
  • Max

Recherche