Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON: « Comment, sur une petite imprudence, la vie bascule. »

A la barre, Cyrille, 20 ans. Il n’en avait que 19 le 18 février dernier. C’était un samedi, soir de sortie pour bien des jeunes, ceux-là avaient décidé d’aller à la Clé des Chants à Montrevel. Ils sont six à se retrouver chez l’un d’entre eux, ils boivent quelques verres, et puis ils partent, à six dans la même voiture. Ils avaient choisi leur Sam, celui qui conduirait et donc ne boirait pas, et n’ont pas voulu prendre deux voitures, car si Cyrille acceptait d’être responsable du convoi, les autres ne voulaient pas renoncer aux rhum-coca.

« Mon fils est décédé à l’âge de 18 ans, prêt à braver certains interdits pour passer une bonne soirée. » La présidente Therme lit le courrier de cette mère en deuil, ceux qui pleurent ont eux aussi été frappés au cœur, les autres mangent leurs larmes. Comme le dira Maître Dufour : « Devant une telle douleur, on s’incline. »

A la barre, Cyrille, 20 ans. Il n’en avait que 19 le 18 février dernier. C’était un samedi, soir de sortie pour bien des jeunes, ceux-là avaient décidé d’aller à la Clé des Chants à Montrevel. Ils sont six à se retrouver chez l’un d’entre eux, ils boivent quelques verres, et puis ils partent, à six dans la même voiture. Ils avaient choisi leur Sam, celui qui conduirait et donc ne boirait pas, et n’ont pas voulu prendre deux voitures, car si Cyrille acceptait d’être responsable du convoi, les autres ne voulaient pas renoncer aux rhum-coca. Alors tout le monde se case, et Jérémy monte dans le coffre.
Ils repartent de la discothèque avant cinq heures du matin. Ils ont bu, ils sont cassés, ils s’endorment. Cyrille est à jeun. Pas d’alcool, pas de joints. Il n’est plus qu’à 15 minutes environ d’arriver à Chalon. Il traverse Epervans, sur la D978, et subitement son attention tombe, il s’endort. La voiture traverse la route, fait un tête à queue et rentre dans un mur. Le côté gauche est détruit. Alexis, passager à l’arrière gauche, est mort sur le coup, Jérémy est gravement blessé, le SMUR l’embarque à Dijon, il décédera à son tour dans la journée.

Cyrille entend que « tout conducteur doit être maître de sa voiture, et il est imprudent de conduire avec un passager dans le coffre ». L’entend-il ? Il pleure tant à la barre, à en avoir les yeux délavés. Il pleure et n’est pas en état de répondre aux questions de la présidente, à tel point qu’elle s’en inquiète :
« Avez-vous un suivi psychologique ?
- Non. »
Depuis le 18 février dernier, Cyrille n’a pas repris le volant. Depuis le 18 février dernier, les parents et les proches des victimes vivent dans la morsure de leur douleur. Cyrille aussi.

Un homme âgé s’avance à la barre, c’est le grand-père d’Alexis :
« J’ai perdu mon fils, puis ma femme, et en février j’ai perdu mon unique petit-fils. J’ai une pensée pour ce jeune homme (il désigne Cyrille), je pense que c’est pour lui un souvenir très dur à porter. Je suis croyant mais j’avoue qu’il est très difficile de lui pardonner. Dans la voiture, il y avait Sami. Sami et Alexis s’étaient rencontrés à la maternelle, ils avaient une relation fusionnelle. Sami actuellement éprouve beaucoup de difficultés à se remettre de la perte d’Alexis. »
Le père de Cyrille, assis dans la salle, ne peut davantage retenir ses larmes.

La mère d’Alexis : « On a perdu une merveille, Alexis avait tout, c’était mon 3ème enfant. Il était brillant, en 2ème année de médecine. » La femme se tourne vers Cyrille : « Fais-toi suivre par un psychologue, pour un jour refaire ta vie. » Elle revient face au tribunal : « Pour nous c’est différent. Perdre un fils de 20 ans, c’est compliqué. »
La sœur d’Alexis était enceinte lorsqu’elle a perdu son frère : « Aujourd’hui j’ai un message : que tous ces jeunes qui ont eu de l’insouciance puissent se reconstruire, faire des choses positives de leurs vies, et transmettre plus tard, pour prévenir d’autres jeunes. On croit que ça n’arrive qu’aux autres. Je souhaite que Cyrille se fasse aider par un psychologue, pour ne pas qu’il reste en panne comme Sami, car sans accompagnement il risque de rester bloqué dans ce traumatisme. »

On ne peut s’empêcher de penser que c’est de l’amour qui circule là, de l’amour qui pousse sur une blessure, de l’amour qui panse le déchirement. L’accident n’est pas ancien, sept mois, c’est peu dans ce contexte.

Le courrier de la mère de Jérémy va confirmer que c’est de l’amour :
« Je suis cadre de santé, je connais la tragédie de la vie. Mon fils est décédé à l’âge de 18 ans, pour moi, ils sont tous responsables, mais je ne leur en veux pas. Dans ma profession, au service des urgences, j’en ai vu partir, mais je n’ai pas été là pour lui, pour mon fils. Ma colère va contre le SMUR et les gendarmes qui ne m’ont pas prévenue : je ne les accuse pas, les uns devaient penser que les autres me préviendraient, et du coup personne ne l’a fait, mais j’aurais voulu lui tenir la main. L’équipe de foot du F.C. Chalon, et celui de Châtenoy ont organisé un match en l’honneur de mon fils. Tous les jeunes ont été présents. Je vous demande de ne pas être sévère : Cyrille est responsable juridiquement, mais il m’apporte son soutien. »

« J’ai trop honte », balbutiera Cyrille.
Maître Carle-Lengagne et Maître Dufour, avocats des parties civiles et de la défense, s’expriment prudemment, et, comme la représentante du parquet, disent qu’il est difficile de prendre la parole : ne blesser personne, faire droit à chacun, respecter par-dessus tout ces abîmes de douleur dans lesquels l’indicible le dispute au besoin de parler, parler pour mettre en partage quelque chose de ce vertige et éviter qu’il n’emporte tout avec lui, parler pour rester au cœur de l’humanité, parler pour ramener Cyrille dans sa part d’humanité à lui, parler pour qu’il aille parler. Inutile de préciser à quel point cet effort solidaire qui monte d’un endroit pourtant brûlé et encore à vif est bouleversant.

Décision du tribunal :
« Monsieur, le tribunal a décidé de vous faire suivre à vos frais un stage de sensibilisation à la sécurité routière, pour deux raisons : la première c’est de vous obliger à parler de ce qui s’est passé, car tout le monde vous l’a dit à l’audience, vous ne pourrez pas vous reconstruire si vous ne faites pas face à ce que vous avez vécu en parlant. La deuxième, c’est que ça serve à d’autres, que des jeunes entendent des témoignages de jeunes comme vous : savoir comment, sur une petite imprudence, la vie bascule. »
La présidente Therme regarde Cyrille, consciente que l’audience ne lui aura pas permis de décoller par la parole de l’effroyable, et c’est au fond le sens du jugement qu’elle rend, lui permettre d’y arriver, à se décoller de cet effroyable, tout en assumant la part de responsabilité qui lui revient, parce que juger, c’est essentiellement cela.

FSA

1) Le conducteur de la voiture voit son permis annulé, il devra attendre 6 mois avant de pouvoir le repasser.
2) Renvoi sur intérêt civil pour l’indemnisation des victimes – volet assurantiel et reconnaissance de leur qualité de victimes.

Nous modifions habituellement tous les prénoms, ceux des prévenus comme ceux des victimes, par respect pour la conduite de leurs vies en dehors du tribunal. Nous avons choisi de maintenir ici les prénoms des jeunes gens disparus, ainsi que celui du conducteur anéanti, également par respect pour eux et leurs familles : le drame qui les a frappés, irréversible, est loin des dossiers habituels en justice pénale. Ici la question de la responsabilité l’emporte sur celle de la culpabilité, et puisqu’il faut envers et contre tout faire droit à la vie, comme en ont témoigné avec tant de courage et de générosité les mères et les proches des disparus, nous pensons que nommer ces jeunes gens c’est continuer à les inscrire dans la trame d’un récit collectif dont ils font partie, c’est honorer la mémoire des disparus, et soutenir les vivants qui ont à faire avec cela. Pour le reste, nous ne voulions que restituer quelque chose de ce qui s’est vécu dans cette audience particulière, qui doit une part de sa dignité à celle qui l’a présidée.

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