Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - Plus de 3 mois de cavale, un état psychique « très inquiétant »… pour lui

Audience éprouvante, presque douloureuse, pourtant les faits sont simples : un détenu obtient le 24 juin dernier une permission pour se rendre aux obsèques de sa grand-mère et il ne réintègre pas sa cellule.

Mais tout sort de l’ordinaire, si l’on peut dire, dans ce dossier, car le 24 au soir, son frère et d’autres membres de la famille l’avaient ramené à la prison de Varennes, le poussant à en franchir le seuil. Des agents pénitentiaires étaient là. Leurs prérogatives s’arrêtant au seuil du bâtiment, ils ne peuvent rien faire. Le détenu ne veut pas rentrer, il ne le veut pas. A 22 heures il fausse compagnie, à pied. On l’a arrêté à Dole, chez sa mère, ce mercredi.

Plusieurs condamnations, un cumul de peines

Qu’a-t-il fait entre le 24 juin et le 10 octobre ? Où était-il ? L’audience de ce jeudi 10 octobre ne le dit pas car dès la première seconde le tribunal s’inquiète de l’état mental du garçon. Celui-ci est né à Dole en 1991. Dès sa majorité son casier judiciaire commence à s’étoffer. Au départ, des conduites sans permis, puis des faits de recel, puis de vols en réunion. Des jugements « à signifier », précise le président Dufour, le sourcil froncé : le prévenu n’était pas présent aux audiences. En 2013, 2 ans de prison pour trafic de stupéfiants, on délivre mandat d’arrêt. En 2015, 2 ans pour violences en réunion, on délivre mandat d’arrêt. En 2016, vols avec violences, ITT supérieur à 8 jours, 2 ans, à nouveau. En 2017, dernière condamnation.

Impossible de savoir, dans les conditions d’une audience, de quelle façon « ça ne va pas »

Ses absences à certains jugements font que des peines n’avaient pas été exécutées, et du coup il purge en ce moment la peine de 2013, il lui restait 10 mois à tirer. Mais rien ne va, ça se voit et ça s’entend. Le truc perturbant c’est qu’il impossible de savoir, dans les conditions d’une audience, a fortiori de comparution immédiate, de quelle façon « ça ne va pas », car certaines personnes peuvent simuler des choses, faire du cirque. Ce n’est pas l’impression que donne ce jeune homme, on a plutôt le sentiment que quelque chose en lui a sombré et sombre encore, il a perdu son équilibre psychique, on est mal à l’aise d’assister à ce qu’il manifeste. Il est possible qu’il surjoue mais ça n’enlève pas le problème de fond. Le tribunal va faire avec cette incertitude.

Un « trauma » hante ses propos

« Je préfère me taire. J’ai un problème physique. On m’a frappé à la tête, j’ai un trauma crânien. » Le président l’interroge sur la cause de ce trauma, fil rouge de l’audience. « Au début c’était un combat de boxe, un divertissement, il y a deux mois. Mais j’ai pris un coup sur la tête, et j’ai plus la même capacité. » Le prévenu est fébrile, une pile. Lors de sa présentation au procureur il disait : « Je suis fatigué physiquement, j’ai pris un coup. Je veux aller à l’isolement. J’ai mal à la tête. Ma grand-mère est morte, ma mère est malade. » Il passe sa main droite sur sa nuque, vers son oreille, sur son crâne, il ne cesse de le faire. Il préfère être jugé maintenant « pour éviter le stress ». Le tribunal semble circonspect. Au dossier, un accident de moto en 2012, « traumatisme crânien ». « Oui, et j’en ai même fait un en prison, lors d’une bagarre. »

5 transferts en 6 ans !

Une expression fugace sur le visage d’une des juges assesseurs et la pile électrique qu’est ce détenu, réagit : « Excusez-moi mais j’ai vraiment mal. Si votre collègue ne compatit pas, moi je sors. » Il se lève, son escorte aussi, il se rassied. Entre 2013 et aujourd’hui, 5 transferts ! Pourquoi ? L’audience ne le dit pas. 5 transferts, c’est énorme, comment aller bien dans ces conditions ?  Il veut quitter le centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, cette demande est obsédante. « Pour lui, Varennes, c’est la mort », a déposé spontanément sa maman au commissariat de Dole. « Il n’est pas bien psychologiquement, il a besoin de soins. Un de ses copains est mort là-bas et son cousin s’y est suicidé. Pour lui, ça représente la mort. Ça se passe mal, là-bas, il est important que vous préveniez le procureur de la République. »

« Quelqu’un va me tuer, à Varennes »

« Je ne suis pas en sécurité à Varennes. » Un de ses CPIP* successifs écrit qu’il s’était investi en prison et qu’il y allait à l’école. Mais en août 2018, refus d’aménagement de peine : il ne s’investit plus, devient inactif, végète dans sa cellule et provoque 15 incidents disciplinaires. « Quelqu’un va me tuer, à Varennes. » Il est choqué d’apprendre qu’il soit noté qu’il tient « un discours incohérent en entretien » lors de l’enquête de personnalité. Il doit crever de trouille que personne ne le croie, qu’on pense qu’il est « mongol, un malade mental ». Pendant l’été 2018, on le transfère à (nom inaudible), puis à Réau, au centre pénitentiaire du sud-francilien. « C’était calme. J’étais bien, dans le calme. Je ne savais pas encore que j’avais un trauma crânien. »

« Il était d’accord pour exécuter sa peine, mais ailleurs »

On voudrait demander « Y a-t-il un psychiatre dans la salle ? », on ne le peut pas. Le tribunal doit avancer avec ses propres contraintes. Christelle Diez, substitut du procureur, rappelle la loi et les éléments de réalité : « Il dit qu’il ne voulait pas être hors la loi, mais de facto il l’était.  Ses demandes réitérées d’aller à l’isolement, les faits de harcèlement dont il se plaint, interrogent. Sa mère est très inquiète pour lui, il tient un discours morbide. Les faits d’évasion sont constitués, je requiers 6 mois de prison, mais où ? » Maître Mirek plaide une relaxe faute d’intention délictuelle : « Il était d’accord pour exécuter sa peine, mais ailleurs. » Elle plaide un argument en renfort, celui d’un « péril imminent », puis elle monte le ton.

« Il y a en effet un réel danger pour monsieur »

« Tous les signaux sont au rouge sur son état psychique au centre pénitentiaire de Varennes. Il veut être à l’isolement : on s’interroge sur ce qui se passe. Son frère et sa mère sont très inquiets pour sa sécurité physique et sa sécurité psychique en détention. Les mots sont forts, et c’est rare, on ne peut y rester insensible. On ne peut pas faire abstraction de son état de santé psychique, se pose donc la question de son discernement au moment des faits. Entre les difficultés relationnelles et sa volonté de s’isoler des autres, il est nécessaire de réévaluer son état psychique. » Dans le box, le prévenu est encore plus agité. Ses mains passent sur sa nuque, puis son torse, puis son visage, en une sorte de ronde répétitive et morbide, en effet. Quelques rictus déforment son visage. « Ces éléments me laissent penser qu’il y a en effet un réel danger pour monsieur, à réintégrer ce centre pénitentiaire » conclut l’avocate. Le tribunal ne donne plus la parole au prévenu et se retire pour délibérer.

4 mois ferme, nouveau transfert en vue

Le tribunal déclare le détenu coupable d’évasion, le condamne à 8 mois de prison dont 4 mois sont assortis d’un sursis mis à l’épreuve de 2 ans avec obligation de soins et de travailler ou de se former. Pour les 4 mois ferme, le tribunal décerne mandat de dépôt. L’homme ne réagit pas. « C’est une chance qu’on vous donne, monsieur… » Silence de plomb dans la salle. « Il nous paraît indispensable, poursuit le président, que vous soyez transféré le plus rapidement possible, et rapproché de votre famille, à Lons-le-Saulnier. » Visage fermé, le détenu renvoie : « J’ai eu des problèmes, là-bas. » Lassitude du tribunal : « Manifestement il y a eu des problèmes partout. On a indiqué qu’il était nécessaire que vous soyez à l’isolement ».

Florence Saint-Arroman

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