Culture

Avec « Thoreau », Info-Chalon.com n’a pas vu rouge

Délaissant momentanément les aventures de l’oncle Picsou, sur lesquelles il se jette chaque mois, l’un de vos serviteurs d’Info-Chalon.com s’est essayé à une bande-dessinée de A. Dan et M. Le Roy : « Thoreau. La vie sublime ». Verdict.

« Anarchiste ». « Libertaire ». Il n’est – hélas – pas rare de voir accolés au nom de Henry David Thoreau, l’un des plus remarquables philosophes américains avec Ralph Waldo Emerson, l’un de ces deux qualificatifs réducteurs. « Réducteurs » car, selon le dessein politique de celle ou celui tenant le crachoir sur l’auteur de Walden ou la vie dans les bois, ces derniers serviront tantôt à formuler une louange, tantôt à jeter avec plus ou moins de subtilité le discrédit sur une pensée complexe, raisonnablement insubsumable sous l’un ou l’autre de ces vocables, dont la vocation est d’exprimer deux réalités substantiellement différentes, bien que non exemptes de points communs.

En un sens, Thoreau n’échappe donc pas à une vieille manie : celle du « dénominateur commun », évoquée naguère par Jankélévitch, c’est-à-dire celle, typiquement humaine, conduisant tout un chacun à vouloir à tout prix à ranger dans des cases ou catégories préalablement élaborées – et à la pertinence discutable – ce qui, pour peu que l’on s’efforce de toujours demeurer à peu près subjectivement honnête, ne saurait être estampillé, étiqueté, comme on le fait avec telle ou telle variété de café. Manie qui, en France, a fait de Charles Péguy – écrivain atypique par excellence, à la pensée totalement hirsute – un « socialiste », un « nationaliste », un catholique », selon les visées de la famille politique, du rhéteur malhonnête ou plus simplement de l’escroc ambitionnant de le récupérer pour servir sa cause, l’enrôler post-mortem sous sa bannière.

Indûment catalogué comme étant ceci ou cela, Thoreau, comme de nombreux autres penseurs qu’il est de bon ton d’invoquer lors des repas de fêtes de fin d’année pour avoir l’air cultivé, a également été mal compris, voire pas compris du tout. Aussi celui-ci s’est-il retrouvé réduit à des courants de pensées infiniment plus pauvres que la sienne, en tout cas moins riches. Cette pensée originale et puissante, qu’il serait malencontreux de résumer au concept de « désobéissance civile », que Thoreau n’a d’ailleurs jamais employé, ce qui en dit long sur les raccourcis abusifs dont son œuvre a pu faire l’objet, une bande-dessinée de A. Dan et Maximilien Le Roy, Thoreau ou la vie sublime, a entendu lui rendre ses lettres de noblesse.

Y est-elle pour autant parvenu ? Pour qui a eu l’occasion de longuement s’imprégner des écrits de Thoreau, ce qui est précisément le cas de votre serviteur, cela ne fait guère de doute. En effet, en un peu moins de cent planches, desquelles se dégage une indicible mélancolie, oscillant entre optimisme désespéré et sérénité contrariée, le dessinateur A. Dan parvient à réaliser un véritable tour de force : dresser un véritable portrait en clair-obscur de l’homme que fut vraisemblablement Thoreau, tout en rendant assez fidèlement compte de l’évolution d’une pensée en perpétuelle construction et, par conséquent, pétries d’apparentes contradictions. « Apparentes » car, en réalité, ces contradictions sont moins les stigmates d’une tension indépassable inhérente à l’œuvre de Thoreau que le signe de ce que l’esprit de cet Américain était celui d’un être capable de douter, disposé à ne pas tenir pour acquises les vérités éphémères dont son cerveau avait pu accoucher à un moment « t ». En quelques mots : l’esprit d’un penseur, un vrai, libre. A mille lieues de celui de ces hommes qui se proclament « libre penseurs » à qui veut bien le gober, sans jamais donner le moindre gage de ce que leurs pensées sont effectivement libérées de nombreuses servitudes mentales guettant tout un chacun : éducation (Nationale ou pas) ou bien, encore, cette pré-disposition humaine que quiconque peut vite transformer en (détestable) habitude : celle de croire qu’il est le détenteur de la Vérité, plus exactement d’une Vérité donnée pour toujours, immuable, d’essence platonicienne. La Vérité du Con, cette engeance malheureusement fort répandue, perpétuellement préoccupée d’asséner et d’imposer son point de vue, forcément le bon, sans jamais un instant prendre en considération celui de son interlocuteur, quand bien même celui-ci serait, pour le coup, de nature à le rendre un peu moins…con.

Parvenant à rendre à Thoreau la belle complexité qui lui appartient, la bande-dessinée de A. Dan et M. Le Roy méritait assurément d’être saluée par votre site d’informations en ligne préféré. Cela doit-il maintenant le conduire à vous en recommander l’acquisition, du moins la lecture par tout moyen, y compris légal ? Certainement.

Samuel Bon

A.Dan et Maximilien Le Roy, Thoreau. La vie sublime, Le Lombard, 85 p, 21 euros (prix conseillé)

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