Opinion

"Vive le cinéma... à propos du futur multiplex de Chalon sur Saône... "

Comment ne pas se réjouir d’une annonce d’ouverture prochaine d’un multiplex de salles de cinéma à Chalon-sur-Saône ? Il en était question depuis 2002, alors que Macon dispose de son « Cinémarivaux » (sic !) de 11 écrans depuis 2013. La ville de Chalon-sur-Saône accuse un « retard » avec ses deux établissements de centre ville aux 9 salles peu entretenues. L’exploitant a investi dans les techniques numériques de projection, probablement en utilisant son crédit disponible du Compte de soutien du Centre national du cinéma, pour le remboursement de travaux dans les établissements. Mais les salles n’ont pas été rénovées. 

Dans les années soixante-dix il y avait à Chalon, cinq établissements cinématographiques : Axel, Nefs, Vox, Royal et le Cercle Saint-Pierre avec le ciné-club chalonnais. Cinq, plus la maison de la culture qui proposait des programmes « Art et essai », des week-ends avec des rétrospectives et des réalisateurs invités avec une garderie pour enfants. La maison de la culture assura l’accueil, gratuit, du ciné club et proposait un cinéma ambulant dans la périphérie en accord avec des municipalités et d’associations. Début 2018, restent actifs les Nefs et l’Axel. Ce dernier bénéficie d’une habilitation « Art et essai » et accueille la programmation associative, pertinente et diversifiée, de La Bobine assurant une diffusion artistique. 

Un multi écrans fut d’abord envisagé dans le quartier de la gare, une localisation urbaine logique mais abandonnée. Ensuite, il fut imaginé d’installer des salles sur la commune de Saint-Rémy en aménageant la halle Freyssinet, un ancien bâtiment industriel de qualité. Ce projet se termina par la destruction de cette halle conçue en voile de béton : une catastrophe qui prive l’agglomération d’un rare élément du patrimoine industriel local. Enfin le projet revint au cœur d’une zone artisanale entre une grande surface pour le bricolage et la maison et deux restaurants rapides de chaines. On nous assure de l’ouverture d’une brasserie, qu’il y aura des parkings et un cheminement piétonnier pour l’accessibilité !

Le nouvel établissement multiplex construit dans la « zone d’activités sud »,  éloignée d’habitats, proposera 12 écrans et 1600 fauteuils répartis dans 12 salles dont la plus spacieuse sera de 400 fauteuils. Le bâtiment, dont des images ont été publiées le 28 janvier 2018, est une construction légère, dans l’esthétique de son environnement, en bardeaux sur dalle avec ventilation climatisée ; un hall vitré servira d’accueil billetterie et orientera vers les salles. L’exploitant peut espérer « vendre du fauteuil » en conservant 50 % de la recette des séances de Black Panther, La Ch’tite Famille, Les Tuches, Cinquante nuances de ... 

Le cinéma est un loisir populaire, mais les tarifs des entrées ne le sont plus. La fréquentation peut se raréfier en fonction des possibilités financières des consommateurs. Le public régulier est âgé et se renouvelle peu. Les jeunes, collégiens, lycéens, étudiants, apprentis, se détournent des salles pour des motifs économiques. Ce public regarde, en continu et sans « rien dépenser » immédiatement, des écrans individuels et plus les « réseaux sociaux » que les chaines de télévision. La pratique du visionnage collectif en salle n’est plus un mode privilégié de consommation des films. Les grandes sociétés internationales de l’audiovisuel se battent pour la propriété des stocks d’images et la maîtrise des moyens de production. Elles achètent ce qu’elles considèrent comme des « contenus » qu’elles diffusent par le câble et l’Internet à leurs abonnés. 

Le cinéma est une entreprise commerciale et une industrie culturelle où chaque production est un prototype. La fabrication d’un film ne peut être engagée sans des « préachats » de distributeurs, de chaines de télévision et la participation du Centre national du cinéma et de l’image animée en fonction de la qualité du projet. C’est aussi un art, le Septième ! 

Cet art se « consomme » dans un environnement qui sollicite plus de « l’urbain » que des parkings. Loisir citadin et festif pour lequel compte l’ambiance de « l’avant et l’après séance », l’accueil intervient dans la décision d’une fréquentation collective. 

L’investissement pour un équipement de type multiplex, situé dans une zone d’activités artisanale et commerciale sans habitat, est une étrange décision qui tient peu compte du public et de l’évolution de la consommation des films. Le nouvel établissement enlève au centre ville une activité de loisir artistique et culturelle. Tel qu’il est prévu ce multiplex se trouve dévalorisé par sa situation à l’extérieur de la ville ; ses promoteurs et les élus locaux contribuent à la désertification du centre sans transfert d’activité vers un quartier, sans bénéfice urbain. Cette « affaire » est un exemple de l’absence d’une réflexion cohérente de la part de  l’autorité locale.

J. J. Fouché / 15 mars 2018

(Ancien exploitant de cinéma et adhérant de l’Association française des cinémas d’art et essai)

 

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