Cinéma
Une jeunesse comme aucune autre
Publié le 27 Mai 2015 à 14h13
Réalisateur remarquable et (à juste titre) remarqué, Arnaud Desplechin, dont Info-Chalon avait apprécié « Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines) » [1], revient avec « Trois souvenirs de ma jeunesse » [2], poignant prequel [3] de l’un de ses premiers films – « Comment je me suis disputé…(ma vie sexuelle) », dans lequel il mettait en scène son double fictionnel à l’écran : Paul Dédalus. Le sentiment d’Info-Chalon.
Paul Dédalus, un anthropologue, revient en France, son pays d’origine, après avoir passé de longues années à l’étranger, dans des endroits qu’on peinerait à situer sur un planisphère. Comme le lui dit la femme qu’il laisse en plan à Douchambé (Tadjikistan), « le bel Ulysse rentre à Ithaque ».
Lorsqu’il arrive à l’aéroport, personne ne l’attend, sinon des agents de la Direction générale de la Sécurité extérieure (la fameuse DGSE, un nid d’espions à la française). Des agents que l’existence d’un autre Paul Dédalus, né le même jour que lui, dans le même hôpital, décédé depuis quelques années, interroge. Au point de le conduire dans un sous-sol lugubre, digne d’un film d’espionnage, où une espèce de « Monsieur X », pas habilité à répondre à certaines questions, le cuisine cordialement pour tirer les choses au clair.
Jusqu’ici, le spectateur pouvait valablement s’attendre à regarder un thriller relativement intrigant. Mais quand Paul Dédalus, au cours de l’interrogatoire qu’il subit, marmonne « Je me souviens, je me souviens, je me souviens… », ledit spectateur sent bien que le film prend une toute autre direction que celle initialement escomptée, plus exactement une curieuse route.
Une route sur laquelle il s’avèrera agréable de cheminer au bout du compte : celle qui a probablement conduit Paul Dédalus à devenir un être visiblement torturé et, à vrai dire, aussi perdu que le suggère d’emblée son patronyme, qui n’est pas sans rappeler le nom du constructeur légendaire d’un labyrinthe de l’île de Crète : celui dans lequel était enfermé le Minotaure.
Une route qui part de Roubaix, ville où l’on n’a pas envie de vivre et que tout le monde semble d’ailleurs s’efforcer de fuir dans le film. Une route qui passe par les souvenirs d’une enfance digne d’un film d’épouvante, que l’on peut à bon droit supposer traumatisante pour l’enfant qu’une mère qui a manifestement lâché la rampe réveille en pleine nuit pour lui infliger ses délires et sa souffrance. Une route qui passe par une adolescence aux accents héroïques, lorsque le lycéen, en voyage à Minsk, aide des juifs d’un groupe Refuznik à se tirer d’URSS. Une route qui, aussi, conduit l’étudiant Paul Dédalus à percuter de plein fouet une histoire d’amour, probablement « l’une des plus belles romances vues au cinéma depuis longtemps » [4], marquée au fer rouge de « cette grâce empoisonnée » [5] qu’ont certaines amours de lycée. Bref, une route en trois étapes, durant lesquels se forgent trois souvenirs d’une jeunesse comme aucune autre.
Une jeunesse à découvrir absolument ? Pour celui qui n’est pas initié au cinéma d’Arnaud Desplechin, la confrontation avec un tel long-métrage sera sans doute déroutante. Desplechin, ça fait toujours ça quand on ne connaît pas. Et ça le fera d’autant plus que, cette fois-ci, la narration pédale parfois un peu dans la semoule, tandis que l’ensemble paraît de prime abord déséquilibré entre le bref épisode de l’enfance, celui un peu plus long de l’adolescence et celui qui occupe les trois quarts du film : l’histoire d’amour de Paul Dédalus avec Esther, incarnée par la saisissante Lou Roy-Lecollinet.
Cependant, on ne saurait trop recommander aux lecteurs d’Info-Chalon de tenter l’expérience. En effet, Arnaud Desplechin, nous semble-t-il, parvient à capter au travers d’une jeunesse comme aucune autre la quintessence de la jeunesse : « ce mélange de fougue et de fausse assurance, d’absolutisme amoureux et de désinvolture cruelle » [6]. Ce qui fait que, jamais, au grand jamais, on ne parvient totalement oublier la sienne, cette époque bénie où l’on se dit encore que tout est toujours possible.
S.P.A.B.
[1] Voir l’article d’Info-Chalon :
[2] 2015. Durée : 2 heures
Bande-annonce :
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19552471&cfilm=235084.html
[3] Appelé aussi « antépisode », le prequel est une histoire qui se déroule avant celle d’ores et déjà dévoilée dans une œuvre préexistante, en l’occurrence un film de 1996 : Comment je me suis disputé…(ma vie sexuelle).
Bande-annonce : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19436567&cfilm=14832.html
[3] Philippe Rouyer, Psychologies magazine, juin 2015, p 50
[4] Aujourd’hui en France, 15.5.2015, p 24
[5] David Fontaine, Le Canard enchaîné, 20.5.2015, p 6
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