Alcoolisé, il prend son vélo, ficelle deux carabines à plomb... et rejoint Chalon sur Saône

Quelqu’un appelle le commissariat, signale « un individu à vélo, accompagné d’un chien, qui transporte deux carabines ». Il passait au tribunal de Chalon sur Saône.

Autant dire que ce qu’on a vu à l’audience ne correspond pas avec ce que les policiers, eux, connaissent de cet homme qui est jugé ce jeudi 12 novembre en comparution immédiate. Pourquoi ? D’abord parce que nous n’avons pas le droit d’accompagner les policiers sur le terrain, comme on dit, donc par la force des choses on reste ignorant, ensuite parce que lorsqu’on est né à Chalon-sur-Saône il y a 32 ans, et que depuis vos 15 ans votre vie entière se résume à des « rentre et sort » (de prison), eh bien forcément on se place dans une case d’habitué à se confronter aux forces de l’ordre, avec toutes les conséquences que cela entraîne. On est comme un hamster dans une roue, et chaque tour de roue en rajoute une couche.

Qu’a-t-on vu à l’audience ? Un homme saturé. Un homme qui n’en peut plus de ses propres errements, et de la violence permanente qu’ils produisent (en lui, de lui, autour de lui). Un homme qui avec le temps est enfermé même lorsqu’il n’est pas incarcéré, prisonnier d’une sorte de camisole qu’il a endossé encore enfant ou à peine ado, et qui ne parvient pas à s’en défaire. Si on l’en croit c’est ce qu’il souhaite, s’en défaire, parce que de cette audience on tire une certitude : vivre ainsi, ça vous détruit, et le prévenu le sait enfin.

L’inespéré : « 8 mois sans garde à vue, 8 mois sans cellule de dégrisement »
Il a une situation familiale « compliquée » dit la présidente Clara Verger. Faut dire que son nom de famille est connu, il n’est pas le seul à avoir un casier. Le sien est accablant : 30 condamnations. Pourtant ça faisait 8 mois que tout allait, on ne peut pas dire « bien », mais comme il le dit lui-même « 8 mois sans garde à vue, 8 mois sans cellule de dégrisement », donc 8 mois sans prison. Il avait un sursis mis à l’épreuve, un conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP) le suivait, ça lui donnait un cadre, et quelques espoirs : arrêter de boire, trouver un logement, peut-être. « J’aurais voulu que ça dure. » En 2019 il a purgé une peine de détention sous bracelet électronique, sa sœur l’hébergeait. Puis, elle n’a plus pu l’héberger, alors il a fini sa peine sous le régime de la semi-liberté, « et ça s’est bien passé », constate la présidente.

Une petite fête, beaucoup de rhum et deux carabines
Mais Fatalitas a frappé. Lundi soir, le prévenu est invité à « une petite fête » (du genre de celles que le confinement vise à empêcher, mais c’est un détail, le prévenu n’y pense même pas) à Châtenoy-le-Royal. Et lui qui avait levé, dit-il, le pied sur l’alcool, le voilà qui s’enfile du rhum adouci de sirop et de sucre. Du coup les verres passent comme des bonbons et l’alcoolémie grimpe. « C’est ma faute, j’ai mangé mes cachets avec de l’alcool. » Quelle sorte de cachets, on ne saura pas, mais le voilà suffisamment décalqué pour, alors qu’il fait nuit noire, ficeler deux carabines à plomb dans un morceau de drap, les attacher au cadre d’un vélo, et entreprendre de les rapporter à Chalon. Il voulait les réparer puis les vendre pour se faire un peu de sous.

L’interpellation se passe mal, avec un gars en vrille et trop connu des services
Quelqu’un appelle le commissariat, signale « un individu à vélo, accompagné d’un chien, qui transporte deux carabines ». Ni une ni deux les patrouilles qui sont dehors se mettent en chasse de cet individu. Il ne reste pas mystérieux longtemps, il est connu de tous les policiers. La première patrouille qui le croise l’identifie, la seconde l’interpelle à hauteur du Buffalo grill. Ça se passe mal du point de vue des policiers, puisque les six se constituent parties civiles pour rébellion, outrage et menaces de mort. Ça se passe mal du point de vue du prévenu, puisqu’il conteste, avec une énergie désespérée, avoir proféré de telles menaces. Les insultes, ok, les menaces de mort, non. « Ils ont transformé mes phrases. » Il dénonce des coups très violents au visage, et des coups dans la voiture. A-t-il porté plainte contre eux ? Non, « mais il ne faut pas que les policiers abusent, ils abusent quand même un peu. »

« Aux Etats-Unis, monsieur serait mort et son chien abattu »
Dans le même temps il reconnaît qu’il était dans un état qui pouvait le rendre agressif. Vu son casier, on sait que son niveau d’agressivité peut monter fort. Il conteste aussi avoir ordonné à son chien d’attaquer, d’autant que son chien était alors attaché, rappelle maître Corneloup qui le défend. La lassitude de cet homme se lit sur son front et dans ses yeux. « Il faut se replacer sur les lieux où ça se passe, au moment où celui-ci menace les fonctionnaires de police », plaide maître Bibard, interrompu par un prévenu qui se dresse et agite son index en criant : « Je n’ai pas menacé, j’ai pas menacé ! » L’avocat est imperturbable, le prévenu est au bord des larmes. « Aux Etats-Unis, monsieur serait mort et son chien abattu. Je ne supporte pas qu’avec 30 condamnations, on vienne faire la morale aux policiers. Ils ont pris les mesures qui s’imposaient pour le neutraliser. » L’avocat demande des indemnités de 600 euros pour chaque policier.

« Je pense qu’il souhaitait repartir sur de bonnes bases, mais sans suivi ça ne marche pas »
« J’ai conscience que c’est une situation compliquée pour monsieur. Je pense qu’il souhaitait repartir sur de bonnes bases, mais sans suivi ça ne marche pas. » La mesure vient du ministère public. Aurélie Larcher requiert une peine de 12 mois de prison dont 6 mois seraient assortis d’un sursis probatoire renforcé pendant 2 ans. Sur la partie ferme, elle s’en rapporte. Le prévenu l’a interrompue plusieurs fois. Il semble, on le répète, désespéré à l’idée de repartir en prison.

« Il a passé la moitié de sa vie en prison, sa réinsertion va prendre du temps »
« Il faut beaucoup de bêtise pour, un soir, en plein confinement et alors que le plan Vigipirate est porté au niveau ‘urgence attentat’, sortir, alcoolisé, et avec des armes. Il a déjà eu une sanction corporelle, car l’interpellation fut particulièrement musclée. Qu’est-ce qu’on fait de monsieur ? Il a passé la moitié de sa vie en prison, sa réinsertion va prendre du temps » plaide maître Corneloup. Le prévenu pleure. « J’ai pas voulu ce qui s’est passé. »

Il ne va pas en prison. Suivi renforcé, 12 mois au-dessus de la tête
Le tribunal le condamne à une peine de 12 mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire renforcé pendant 2 ans. Obligation de soins (addicto et psycho), d’indemniser les victimes (200 euros pour chaque policier), interdiction de porter une arme. « C’est une chance que vous donne le tribunal, aujourd’hui. Il est important de vous en saisir. »
Un CPIP s’efforcera de l’aider à tenir la rampe. Après tout cet homme est demandeur, et il n’y a pas d’âge pour grandir.

FSA

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