TRIBUNAL DE CHALON - Déjà condamné pour violences et interdiction d'approcher son ex.. il est revenu s'installer chez elle

Il est né au Creusot, il vit chez ses parents à Montchanin, ou chez sa chérie. Il a 43 ans. Sa chérie, elle, vit à Ouroux. Au mois de septembre dernier, il est condamné à 6 mois de prison assortis d’un sursis probatoire parce qu’il l’avait frappée. Le cadre judiciaire posé lui interdit le moindre contact avec la victime. Quelques semaines plus tard il retourne vivre chez elle. Pourquoi ? « Y avait encore des sentiments. » Ah ! Les sentiments !

Trois gendarmes l’introduisent dans le box des comparutions immédiates ce jeudi 21 janvier, les mains tremblantes. Il a peur ? Il a froid ? Il est en manque ?
Il y a deux jours, le 19 en soirée, elle a appelé les gendarmes. Il lui avait mis son compte, au-delà de ce qu’elle pouvait supporter, « je me voyais mourir si je ne me sauvais pas ». Contusions nez, pommettes, dos des mains, avant-bras, « elle avait des lésions de défense », remarque Aurélie Larcher, substitut du procureur, mais ça ne suffisait pas à l’arrêter. La présidente mène une instruction précise et confronte pendant une heure le prévenu à sa prise de conscience, celle que le tribunal est en droit d’attendre, et qui pèsera dans la décision finale.

« Madame a poussé à bout les choses »

Lui, il est en manque mais ne perd pas le nord. S’il s’excuse plusieurs fois au cours de l’audience, « totalement », il se montre néanmoins constamment défensif. D’abord il avait descendu aux trois-quarts une bouteille de gin (en cachette, il buvait dans la cave), ensuite « madame a poussé à bout les choses ». « Les choses », ça laisse songeur, parce qu’il devrait dire « elle m’a poussé à bout », mais « les choses », finalement, c’est cohérent. « Il est fuyant », dira encore la procureur. Le prévenu a tout faux : une peine de probation assortie d’obligations et d’interdictions qu’il ne respecte pas ; la poursuite d’un alcoolisme qui semble plutôt sévère, malgré les traitements qu’il est sensé prendre et qu’il prend peut-être ; 6 jours d’ITT pour la victime, celle qu’il dit aimer.

« Il est la seule personne, au fond, qui a été là pour moi quand j’en avais besoin »

L’amour et les coups, l’amour et les violences psychologiques, l’amour et le harcèlement : on en voit pas mal au tribunal, mais on n’en voit qu’un échantillon et la plupart du temps ce sont des pauvres gens, à l’image de ce couple. Lui, alcoolo, sans travail, dépendant au dernier degré (logé chez ses vieux parents ou chez sa copine), plombé par ses problèmes perso mais également serviable, aidant, soutenant ; cette jeune femme qui vient dire à la barre « c’est pas que je lui pardonne, mais je veux lui dire qu’il est la seule personne, au fond, qui a été là pour moi quand j’en avais besoin, parce que je suis bipolaire, j’ai des idées noires, il savait m’empêcher de passer à l’acte ». Maître Faure-Révillet développera ce contexte, souligne qu’il y a deux jours, madame a provoqué monsieur, alors que, rond comme un boulon, il s’était posé à même le sol de la cuisine.

Tour à tour victimes, sauveteurs, persécuteurs – ça valse

Bienvenue dans le triangle de Karpman, ce jeu psychologique qui distribue 3 rôles à chaque membre du couple : victime, sauveteur, persécuteur. Le bal peut commencer, ça marche du tonnerre cette histoire-là. Il a un vrai gros problème avec son père ? Elle l’appelle par le prénom de son père. Elle fut battue par un précédent compagnon ? Celui-ci la dérouille en lui disant « t’aimais ça, hein, quand X te battait ? » Il faut l’arrêter quand elle dévisse dans des idées suicidaires ? Il est là. Il faut le surveiller pour qu’il ne boive plus ? Elle est là. C’est une valse. Les trois temps (persécuteur, victime, sauveteur) se succèdent et chacun occupe chaque place tour à tour.

Se séparer, qu’est-ce que ça veut dire ?

Une solution, dit la justice, la séparation. Bon, tant que chacun ne fait pas le chemin qui lui donne envie de sortir du triangle, ça reste une solution provisoire, mais enfin, on est au tribunal, pas chez le psy. Par contre, une vraie séparation, pas ce jeu de « tu me tiens, je te tiens, par la barbichette », dont la queue de comète peut traîner pendant des années, a minima peut-être, mais « on » y est encore, et au nom de quoi ? Des sentiments, pardi !
Dans tous les milieux sociaux, mais pour des types de relations qu’on voit moins à la barre parce qu’on sait éviter les 6 jours d’ITT, ou parce qu’on se tait, tant ça fait mauvais genre, ou honte, ou qu’on est encore sous emprise malgré la séparation de corps, on trouve des personnalités perverses dont le fin du fin consiste à se mettre au plus près de la loi pour mieux lui dire m… , au plus près de formes de déontologie, au plus près des règles sociales et des convenances. Leur jouissance ne rencontre alors aucune limite, ne rencontre donc pas non plus le système judiciaire. Jamais, car ce dont la victime peut jouir également protègera l’agresseur jusqu’à la fin des temps. C’est une injustice dont les gens les plus frustes ne peuvent bénéficier, parce que leurs passages à l’acte ressemblent souvent (pas toujours) à un tir de bazooka, ils sont énormes.

La question de fond : se prendre en charge, y compris jusque dans sa responsabilité

« Madame a à apprendre qu’on peut être aimé sans se faire battre », dit maître Faure-Revillet. « Monsieur doit apprendre à grandir un peu », dit la procureur. « Pourquoi vous ne prenez pas en charge cette maladie qu’est l’alcoolisme et dont vous souffrez ? » demande la présidente au prévenu. C’est la question de fond : se prendre en charge, y compris jusque dans sa responsabilité. A cet égard les audiences sont instructives : la loi va passer, elle va séparer. Ceux qui échappent aux poursuites ne rencontrent pas cette (bonne) limite. Se référer au tiers qu’est la loi, c’est sortir d’un jus dans lequel l’un prend son pied et l’autre y trouve son compte, un bénéfice quelconque, d’une manière ou d’une autre, mais dont il ou elle sortira tabassé, épuisé, traumatisé, voire psychiquement détruit, voire mort*.

16 mois de prison ferme

Le juge d’application des peines acte que le prévenu n’a pas respecté le cadre de son sursis, et pense qu’il faut le révoquer. Le parquet requiert cela en plus de 18 mois de prison dont 6 mois seraient assortis d’un sursis probatoire de 2 ans, demande un mandat de dépôt. Au casier judiciaire, 2 condamnations : conduite sous l’empire de l’alcool en 2015, et violences sur conjoint en septembre dernier.

Le tribunal suit les réquisitions en en modulant légèrement le quantum et condamne cet homme à une peine de 18 mois de prison dont 8 mois sont assortis d’un sursis probatoire de 2 ans (obligations de travailler, de se soigner, d’intégrer le dispositif AIR – accompagnement individuel renforcé -, interdiction de contact avec la victime, et de paraître à son domicile). Le tribunal révoque les 6 mois de sursis prononcés en septembre. Décerne mandat de dépôt pour la partie ferme, ordonne l’incarcération immédiate pour le sursis révoqué : 16 mois de prison ferme.

Florence Saint-Arroman

* La question de l’emprise est une question complexe.

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