Saône et Loire

Assises de Saône-et-Loire : «Est-ce que, Mme. Bacot, vous avez voulu tuer votre mari ? – Non. – Non ? Vous vouliez quoi ? – Me protéger. – De quoi ? – De tout»

Le procès de Valérie Bacot, jugée pour avoir assassiné son mari en 2016 vers la Clayette, a commencé lundi matin. Il a fait courir les médias jusqu'à Chalon sur Saône. Découvrez le compte-rendu complet du début d'un procès hors classe.

Le 13 mars 2016, aux environs de 20 heures, Valérie Bacot aurait (elle le conteste) envoyé un message à Lucas G., alors âgé de 16 ans : « C’est fait, prépare-toi. » A compter de ce jour, nul ne revoit Daniel P., 61 ans. Le 3 octobre 2017, les gendarmes trouvent son corps, « proche de la momification ». « Il gisait dans une fosse d’environ 25 cm de profondeur, face contre terre. »

A 17 ans, enceinte suite au viol perpétré par son beau-père

La présidente Therme lit une présentation synthétique des faits reprochés à l’accusée. Valérie Bacot - on se demande qui peut encore l’ignorer dans le pays -, était devenue l’épouse de Daniel P., après avoir été d’abord sa belle-fille, puis sa victime, puis la mère de ses enfants. Il en avait eu 3 autres lors de liaisons antérieures, dont il ne s’était jamais occupé. L’homme agressait sexuellement la gosse « sur laquelle il avait autorité », puis l’a violée. Il fut condamné, grâce à l’intervention de deux de ses sœurs qui n’ont pas été indifférentes à cette situation, à 4 ans de prison, en avril 1996. En octobre 1997, il sort de prison et revient s’installer chez la mère de Valérie, cette dernière a 17 ans. La même année elle tombe enceinte de lui. L’enfant est issu d’un viol, mais elle a toujours voulu des enfants, et puis que faire ?

 
 
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L’assassinat : le meurtre avec préméditation

En ce premier jour du procès d’assises qui va juger Valérie Bacot, née en 1980, mère de 4 enfants, et responsable de la mort de son mari - elle l’a reconnu, mais poursuivie également pour l’avoir prémédité - elle est plus prudente sur ce point, la présidente Therme pose le cadre : « Seuls les débats mettront en évidence les éléments sur lesquels la Cour appuiera sa décision (NB : les jurés n’ont pas lu le dossier, ils ne prennent connaissance de tout qu’à travers l’oralité des interrogatoires et dépositions à la barre). » L’objectif de ce procès, comme de tout autre procès : « Rendre la justice en appliquant la loi et en recherchant la vérité. Cette recherche ne se fait que dans cette salle d’audience. » La magistrate souhaite que le débats soient « sereins, apaisés, et respectueux des places de chacun ».

Elle comparaît libre, placée sous contrôle judiciaire

Les places de chacun… c’est le cœur du sujet, c’est la confusion sans nom des places de chacun qui a sans doute pu conduire une jeune femme, mère de famille nombreuse très jeune, et jamais traitée comme un enfant doit l’être, à passer à l’acte, le 13 mars 2016 au soir. Elle a passé 11 mois et 30 jours en détention provisoire à compter de sa mise en examen pour assassinat. Puis elle a obtenu d’être placée sous contrôle judiciaire. Une femme plutôt menue, à la silhouette juvénile, vêtue d’une veste et d’un jean noirs, les cheveux retenus en queue de cheval, dont l’arrivée au tribunal judiciaire de Chalon-sur-Saône fut, selon nos confrères locaux, « honteuse », en raison de la meute de journalistes se pressant contre elle, ceux de derrière appuyant dans le dos des autres pour ne pas se laisser repousser.

« Comment vous sentez-vous ce matin ? - C’est compliqué à expliquer »

C’est dans ce contexte de médiatisation forcenée qui dure depuis des mois que la jeune femme est enfin face à la Cour, et répond aux questions de la présidente Therme. « Votre procès démarre. Comment vous sentez-vous ce matin ? Comment ça va ? - C’est compliqué à expliquer, dit l’accusée. J’ai besoin de faire ce procès, de savoir ma peine. (inaudible) …mon combat contre lui (inaudible) Je vis encore sous son emprise. » Mais aucune réalité ne peut se transmettre en un trait. Les questions, précises, permettent de dessiner des nuances, font apparaître des espaces d’interrogations. Le passé de l’accusée est lourd, la procédure lancée contre Daniel P., son beau-père, en 1995, permet de verser aux débats plusieurs documents dont le dossier de l’assistance éducative ordonnée à l’époque.

On ciselle des contours auparavant vendus grossièrement à l’opinion public

Valérie Bacot décrit son propre père comme « inexistant ». Sa mère est décrite comme une femme alcoolique, autoritaire et qui ne s’occupait pas vraiment de ses enfants. A travers les propos de l’accusée (du moins ceux que nous parvenons à entendre : le son a été réglé pour la salle de retransmission, et non pour la salle d’audience) on entend les comportements maltraitants. La peur des crises de la mère, quand elle avait trop bu, et l’enfant qui essaie de répondre à ce qui peut apaiser l’adulte, « qu’elle soit contente ». Mais sur les propos à l’emporte pièce qui ont chauffé l’opinion, on va entrer dans la précision. Les visites au beau-père quand il était incarcéré ? « On demande au juge d’instruction que vous puissiez aller le voir, les experts disent que vous en avez besoin. Le juge donne deux autorisations au cours de l’été 95 mais ensuite toutes les visites ont été refusées. »

Elle voulait des enfants, elle en a « toujours voulu », et lui, « il voulait une fille »

Il revient chez la mère de Valérie, qui s’en trouve bien, assure à sa fille qu’il ne la touchera plus. La fille se trouve très vite enceinte, elle a 17 ans, il en a 42. A l’époque, elle avait dit au juge des enfants qu’elle voulait « vivre avec mon ami », « je veux faire ma vie, je veux être heureuse », lui rappelle la présidente. Bref, le début de sa vie commune se passe bien, « jusqu’à la naissance de K. », le premier enfant, un fils. Rapidement elle a un autre garçon, puis une fille. Le dernier naîtra en 2006, il est partie civile au procès. Il est la seule partie civile, représentée par le conseil départemental de Saône-et-Loire en sa qualité d’administrateur ad-hoc. Maître Saggio parlera pour lui. Trois naissances rapprochées. « Il ne veut pas que j’aie de contraception ni rien. Je fais ce qu’il dit, quand il veut. » Mais elle voulait des enfants, elle en a « toujours voulu », et lui, « il voulait une fille ».

Une vie comme dans un bocal, alourdie d’insultes, de cris

Une vie fermée sur elle-même. Des dettes. Il avait contracté des prêts à la consommation, 4 crédits pour 35 000 euros en tout. En mai 2013 ils déposent un dossier de surendettement. Une vie sous cloche, pour elle, et un quotidien alourdi d’insultes, de cris, « il jetait des affaires. Même si tout était bien, il trouvait toujours quelque chose à dire pour me réprimander ». Des armes. Rangées dans la chambre, une dans l’armoire, une à côté du lit. Violences devant les enfants ? Non. Des cris ? Ah non ! Daniel P. regarde du porno, un jour il aurait dit à sa femme : « Regarde, c’est ça qu’il faut que tu fasses pour rapporter de l’argent. » On arrive au chapitre « prostitution », en bordure de la RN79 la plupart du temps. La 806 était aménagée pour, et aussi pour qu’il puisse voir ce qui s’y passe, relié à Valérie par téléphone, chacun des oreillettes.

Il lui avait tatoué « Dany » sur le bas du ventre

Le petit bizness était organisé. Elle donnait des cartes de visite avec un numéro de téléphone qu’il gérait. Parfois des passes sur rendez-vous, parfois pas. Parfois Daniel P. emportait de quoi se défendre (une barre de fer, une arme de poing), au cas où, parfois pas. Et elle, est-ce qu’il lui est arrivé, sur des rendez-vous précédant celui du 13 mars 2016, de prendre l’initiative d’emporter une arme avec elle ? Silence à la barre. Bredouille. Hésite. Puis « peut-être une ou deux fois, pour me rassurer. » Il lui avait tatoué « Dany » sur le bas du ventre, il l’avait tatouée lui-même. En 2014, leur fille a un copain, Lucas. « Est-ce que Lucas a pu assister à certaines choses ? – Oui, il l’a vu me taper dessus. Il m’a dit que c’était pas normal de vivre comme ça. – Quelqu’un d’autre vous l’avait dit avant ? – Non. – Est-ce que ça a fait germer certaines réflexions ? – Non. »

Une tentative d’empoisonnement au Stilnox échoue

« Qu’est-ce qui fait qu’il y a le passage à l’acte ? – A ce moment-là, je n’en pouvais plus. » L’émotion est plus forte, le ton monte, car la mère évoque ce que lui aurait dit sa fille. « Elle m’a dit : ‘Je comprends pas, il m’a demandé comment j’étais sexuellement’. J’ai eu peur ! Peur qu’il la prostitue. »
Le 13 mars 2016 est un dimanche. Valérie Bacot écrase 2 plaquettes de Stilnox. « Je voulais qu’il dorme. - Vous avez dit que vous ne vouliez pas qu’il se réveille, précise la présidente. Ce n’est pas tout à fait pareil. Qui écrase le Stilnox ? – Ils étaient déjà écrasés, je ne sais pas. – Non. Vous avez dit que c’était vous, madame. C’est vous ou c’est pas vous ? – Je ne sais pas. – Qui lui met dans son café ? – J’en sais rien. – Madame, vous avez toujours dit que c’était vous. – Je ne sais pas, je peux pas vous dire. »

« Il est assis où ? – A la place du chauffeur. – Et vous ? – Derrière »

Daniel P. prend une gorgée, lui trouve un goût bizarre, ne boit pas son café. Plus tard annonce à son épouse qu’il y a un rendez-vous, ce soir-là, avec un client parfois brutal. Et de la barre montent des sanglots, une voix déchirée que tous ceux qui ont regardé les interviews télévisées que l’accusée a données, ont déjà entendue. « J’ai pris peur. J’ai pas voulu, il a fait de force (une sodomie -elle n’en voulait pas). Et quand il est parti, je saignais. Et Daniel me criait dessus, il disait que j’allais le payer. » On en arrive à l’instant du crime. « Il est assis où ? – A la place du chauffeur. – Et vous ? – Derrière. – Qu’est-ce que vous faites ? – Je me souviens juste avoir fermé les yeux, et cette odeur et la lumière. J’ai pas vraiment compris. Je suis sortie de la voiture, j’ai ouvert la porte, et il est tombé. Je ne pensais qu’à partir. » Elle a tiré en plaçant le canon entre le haut du siège auto et l’appui-tête.

« Ils sont dans quel état, vos enfants, quand ils enterrent le corps de leur père ? »

« Au départ, vous avez déclaré que vous aviez cherché l’arme partout chez vous, et que l’ayant trouvée, vous avez vérifié qu’elle était chargée. – C’est des passages dont je ne me souviens plus vraiment. » Daniel P. est mort. Valérie Bacot part chercher le jeune Lucas. « Pourquoi pas les gendarmes ? – Je ne sais pas. » Ils reviennent sur les lieux, ils embarquent le corps. Dans la nuit, avec ses deux fils aînés et Lucas, ils vont enfouir le cadavre dans le bois de la Garenne, sur la commune de la Clayette. « Ils sont dans quel état, vos enfants, quand ils enterrent le corps de leur père, dans la nuit ? » La réponse de l’accusée est inaudible pour nous qui sommes dans la salle d’audience.

« Est-ce que, madame Bacot, vous avez voulu tuer votre mari ? »

Il est 13 heures, ce lundi 21 juin, quand la présidente Therme demande à l’accusée : « Est-ce que, madame Bacot, vous avez voulu tuer votre mari ? – Non. – Non ? Vous vouliez quoi ? – Me protéger. – De quoi ? – De tout. »

Florence Saint-Arroman



Notre article du 19 juin :
Ainsi le procès de Valérie Bacot débutera ce lundi 21 juin pour s’achever le vendredi 25, au tribunal de Chalon-sur-Saône. Nous aurions préféré préserver son anonymat, par égard pour elle ainsi que pour ses enfants mais cela serait ridicule tant la publicité faite à cette affaire est retentissante et bruyante.
« La nouvelle Jacqueline Sauvage » peut-on lire en gros titre ici ou là. Cela reste à voir, d’autant plus que lorsque le vacarme orchestré autour du dossier « Sauvage » est retombé, on a pu entendre d’autres voix venant rappeler qu’en réalité les éléments qui avaient conduits à la condamnation de cette femme à 10 ans de réclusion criminelle, peine à nouveau prononcée en appel, étaient loin du tableau dressé pour les médias et véhiculé par eux et sur les réseaux sociaux.
L’affaire dite « Bacot » est d’ores et déjà la proie de l’opinion publique, alimentée pour et par les médias et les agitations sur les réseaux sociaux, mais peu importe car le procès se déroulera comme il le doit, dans la sérénité de la salle d’audience. L’agitation n’en doutons pas se poursuivra à l’extérieur, ce n’est pas l’affaire de la justice.
L’accusée, qui a avoué avoir tué son mari, sera jugée pour assassinat, ce qui implique qu’elle aurait prémédité son passage à l’acte. Les trois mineurs qui l’ont aidée à dissimuler le crime, poursuivis pour « recel de cadavre », ont déjà été jugés par le tribunal pour enfants du tribunal judiciaire de Mâcon.
Le déroulé du procès éclairera petit à petit le contexte dans lequel Daniel P. est mort de mort violente, ainsi que celui dans lequel le crime a été comme effacé, en tous cas volontairement dissimulé. Les circonstances de révélation de l’assassinat seront également exposées. Puis, sur un autre versant, des experts psychiatre et psychologue rapporteront leurs conclusions relatives à la personnalité de l’accusée.
Il semble acquis que le parcours de cette femme est marqué depuis son plus jeune âge par les désordres et une forme de perversité des adultes qui pourtant en étaient responsables, entraînant forcément des carences. Elle a néanmoins enfreint un interdit majeur qui est au fondement de la vie en société : l’interdit de tuer.
La peine encourue pour un assassinat est la peine de réclusion criminelle à perpétuité (parce qu’il inclut la préméditation, ce qui, au passage, n’était pas reproché à Jacqueline Sauvage, qui encourait, sauf erreur, la peine maximale de 30 ans de réclusion). Sauf révélations fracassantes il semble également acquis qu’en réalité cette peine ne sera pas requise. La peine encourue est la peine la plus haute possible mais chaque dossier est singulier, cette singularité est prise en compte et appréciée par les magistrats. Restent les jurés - le jury populaire - qui auront eux aussi à se prononcer, en se gardant de céder aux pressions qui se jouent sur une autre scène.
Il est évidemment compréhensible, et même, légitime, que les différentes formes de violences qu’a subies l’accusée dès son enfance suscitent la compassion. Serait-il pour cette raison acceptable qu’elle soit dispensée d’avoir à rendre des comptes pour le crime qu’elle a commis et dans le secret duquel elle a impliqué des adolescents, ainsi que sur sa volonté d’échapper, précisément, à sa responsabilité ?
Ce procès à venir est volontiers présenté comme comportant « des enjeux ». On ne voit pas lesquels. Cette femme a reconnu les faits les plus graves. Si elle est accusée d’avoir prémédité son geste c’est que des éléments d’enquête permettent de l’affirmer. Les seuls enjeux qui valent la concernent, elle, car il s’agit de sa vie, passée, présente, et future. Chaque jour d’audience apportera des lumières, il est à craindre que le tableau social dépeint soit terrible.

Florence Saint-Arroman