Bresse Chalonnaise

TRIBUNAL DE CHALON - « C’est pour lui faire peur, qu’il change, qu’il comprenne »

Par Florence SAINT-ARROMAN

Publié le 03 Septembre 2021 à 16h11

Deux paires d’yeux aux regards tendus et un peu tristes, sous des cheveux gris, sont posées dans la salle depuis le début de l’audience, ce 2 septembre. Les époux sont séparés par la travée et un rang de banc. Monsieur va devoir répondre de violences sur madame, le 27 mai dernier, à Ouroux.

Des violences sans ITT. Un seul juge siège. Dès l’exposition des faits, l'on comprend pourquoi ces regards tristes et las. Il est né en 59. Il rencontre madame en 2011, via internet. Ils s’installent à Tronchy, il y possède une maison. Mariage. Un problème de voisinage qui rend madame dingo le contraint à vendre. Il achète à Ouroux. Hélas la demeure cache ses défauts, il doit faire des travaux, beaucoup, trop. Le 27 mai dernier, il a rassemblé tout le matériel pour intervenir sur l’installation électrique, mais depuis la veille elle râle, le houspille, ça traîne, il ne va pas assez vite, quel benêt !

Une provocation de trop

Le président appelle madame à la barre. « La maison où on est, il m’a pas dit la vérité. La veille (des faits) il m’a avoué qu’il ne pouvait pas la garder. Trop de travaux. J’étais en colère. Je me voyais pas tout recommencer, déménager. » Alors elle lui jette des trucs à la figure. C’est la provocation de trop, il bondit et lui assène deux coups de poing sur la tête. Elle aurait tant voulu en rester là, « qu’on se débrouille seuls », mais une assistante sociale de l’hôpital de Chalon s’en soucie, « et j’ai été prise dans l’engrenage ». A la barre, elle se montre telle qu’elle est. Elle récrimine, elle dit toute sa fragilité. Sa violence, également.

Une grosse Bertha dans son jardin

« Vous avez des gestes suicidaires, madame », s’enquiert le président Madignier. La dame, aussi sec : « Non, non ! C’est pour lui faire peur, qu’il change, qu’il comprenne. » La vie relationnelle à coups de massue. Mais une dame qui cède sous la charge quand l’institution judiciaire intervient. C’est un peu comme si la victime prenait une grosse Bertha dans son jardin. Tout explose. Son mari est placé sous contrôle judiciaire avec une interdiction de contact. Par-dessous ses reproches incessants, elle est dépendante de lui. Elle fait une grève de la faim pour coller la pression mais en face, ce n’est plus son taiseux de mari, c'est l'institution, donc ça coince. « J’ai été malade, j’ai perdu des cheveux » dit-elle, en passant la main à l’arrière de son crâne, là où sa peau est à nu. « Vous avez vu un médecin ? » lui demande le président qui s’est saisi du problème en son entier. « Ben non ! J’attends que mon mari rentre. »

« On a le sentiment que vous reportez sur lui beaucoup de choses »

Ce qu’elle retient de l’histoire : « Faut faire très attention à pas énerver l’autre. Faut se retenir. » Parle-t-elle d’elle ou de son mari ? Le président est au taquet : « Oui, mais il faut que les deux se contiennent, or vous n’avez aucun suivi psychologique. On a le sentiment que vous reportez sur lui beaucoup de choses dont la responsabilité vous incombe également. » La représentante du ministère public n’écarte pas une possible emprise qui contraindrait la parole de cette femme et mettrait ses jours en danger, et la confronte à ses déclarations, en vain. La femme tient bon, au carrefour de ses doléances et du besoin qu’elle a d’être assistée par son époux.

« Son mari est gentil, gauche, et il n’est pas facile de vivre avec elle »

Ses 11 pages de déclarations aux gendarmes ? « J’ai beaucoup aggravé le truc, c’est sûr. » Le parquet reste donc avec ses interrogations… La vice-procureur estime ne pas pouvoir permettre à ces deux-là de revenir à la vie commune sans avoir au préalable engagé un travail thérapeutique qui serait un minimum garant que des passages à l’acte n’auraient plus lieu. La victime reçoit un nouveau choc, écrase quelques larmes. Maître Mirek retaille la cote : « ça a été monté en épingle, peut-être par des propos mal retranscrits, par les services sociaux. Son mari est gentil, gauche, et il n’est pas facile de vivre avec elle. Il a immédiatement reconnu et regretté les faits. » L’avocate dit quelques mots des effets de la grosse Bertha côté prévenu : à 62 ans il est exclu de son domicile, doit être hébergé pendant plus de 3 mois, y compris chez sa propre mère. « Il a déjà effectué sa peine », insiste son conseil.

La persécution quotidienne, ça mine, ça use, ça fragilise

C’est un prévenu sans le moindre casier. Il a déclaré avoir « des sentiments » pour sa femme, malgré tout, malgré tout. Il ne s’explique pas ses gestes, « c’était une réaction ». Ah, faut dire que la persécution quotidienne, ça mine, ça use, ça érode les points d’appui. D’où le souci du tribunal qui le déclare coupable, « ce n’était pas de la légitime défense, votre réponse était disproportionnée ». Il est condamné à une peine de 4 mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans, avec obligation de soins.

« C’est important que madame soit ici pour entendre »

« C’est important que madame soit ici pour entendre que monsieur est condamné à deux ans de suivi par les services de probation. Il n’y a pas d’interdiction de contact, mais le tribunal n’est pas rassuré sur la reprise de la vie commune. Très clairement, insiste le président en regardant la femme, cette problématique se répètera si vous ne réglez pas les problèmes ensemble. C’est à vous de vous donner les moyens. » Madame acquiesce. Elle acquiescerait à tout du moment que son mari revient au domicile. Mais celui-ci n’est plus seul, il aura des interlocuteurs, et il devra apprendre à parler, il n’est jamais trop tard.

FSA