Chalon sur Saône

Epreuve de philo - Bac S - Info-chalon.com vous propose la correction

Par Mathieu Leseigle, professeur de philosophie au lycée Nièpce à Chalon sur Saône

Défendre ses droits, est-ce défendre ses intérêts ?

 

La célèbre citation apocryphe, faussement attribuée à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire » contient tous les enjeux de la difficile question de l’équilibre, dans une société, entre les intérêts individuels et les droits de tous. Mon intérêt est que votre opinion divergente, considérée comme erronée, inacceptable, voire barbare, ne s’exprime pas, afin que la mienne puisse éventuellement l’emporter. Je peux estimer cela vital, crucial. Et pourtant, pousser cet intérêt jusqu’au bout anéantirait la liberté d’expression elle-même, pour vous comme pour moi. Car si vous devez vous taire au nom de divergences, alors je devrai en faire de même si une opinion plus forte m’y contraignait. Nous avons finalement tous intérêt à ce qu’un droit à la libre expression existe… Ce qui est valable pour la liberté d’expression l’est tout autant pour les autres libertés individuelles : je ne peux revendiquer le droit à l’éducation pour mes enfants si je le dénie à d’autres, et que je refuse par exemple la mixité.

Comment arriver au meilleur équilibre ?

Peut-on laisser la poursuite des intérêts privés sans limite ? Quelle doit être la fonction de DROITS définis par la loi pour tous ? Comment aboutir à la définition la plus juste de droits effectifs dans le meilleur équilibre avec la libre recherche des intérêts personnels ? Les intentions sont-elles les mêmes lorsque l’on travaille à faire fructifier ses intérêts et lorsque l’on milite pour des droits ?

 

Il faut établir dans un premier temps le caractère spontané, incontournable et politiquement légitime de la recherche de l’intérêt personnel par les citoyens. Avant d’être des citoyens ils sont des individus (qui peuvent s’associer dans des groupes d’intérêts communs) et ils ne cessent jamais de l’être. Une société fondée uniquement sur la vertu morale désintéressée et sur le sacrifice de soi ne serait ni envisageable (utopique), ni souhaitable (la vertu institutionnalisée peut devenir despotique ou totalitaire), comme le montre MONTESQUIEU dans L’esprit des lois.

L’homme est anthropologiquement un animal qui cherche son intérêt au sens le plus large du terme : le meilleur pour lui. Il se focalise naturellement d’abord sur la considération de son bien propre, et toute autre attitude serait pour ainsi dire antinaturelle. Il s’agit, comme le dit SPINOZA, de son conatus, qui est l’effort infini que fait chaque individu pour augmenter sa puissance de penser et d’agir. Dans la société, ce conatus se manifeste comme recherche maximale des intérêts personnels. Toute la philosophie et l’économie politique moderne ont fondé leurs principes sur cette notion d’intérêt, qui joue le même rôle que la notion de force dans la mécanique newtonienne, depuis le Léviathan de HOBBES et La richesse des nations d’Adam SMITH, jusqu’à aujourd’hui où cette idée n’est pas remise en cause. Il apparait de ce fait comme une impossibilité de demander à un individu d’y renoncer complètement, car son existence même s’y enracine.

La conséquence immédiate de cette idée est qu’un Etat juste et libre doit réussir à organiser la coexistence pacifique de tous les intérêts particuliers, sans qu’un intérêt supérieur d’Etat ne viennent s’imposer arbitrairement par le haut, et primer absolument sur tous les autres. Ce qui conduirait à un autoritarisme, voire un totalitarisme, strictement incompatible avec la liberté individuelle… J.J. ROUSSEAU indique dans le Contrat social que si l’Etat devait menacer les intérêts vitaux des citoyens, alors le contrat serait rompu et ceux-ci n’auraient plus aucun devoir envers l’Etat mais au contraire peut-être un devoir de lutter pour conserver leur liberté naturelle. Ce qui pourrait justifier un certain droit à la révolte ou à la désobéissance dans le cas où l’Etat lui-même sortirait de ses prérogatives. De même on observe que lorsqu’un Etat totalitaire brime trop les intérêts individuels se produit un effet de mise sous pression qui conduit le système à imploser par la révolte ou la guerre civile. Tel fut le destin à assez brève échéance à l’échelle de l’Histoire des totalitarismes modernes, fasciste ou stalinien.

La logique de la recherche de l’intérêt personnel est celle de la poursuite optimale et sans limite interne d’un maximum d’avantages pour soi. Assez naturellement donc, l’intérêt est porté à l’égoïsme. En tout cas (car il est amoral et non pas immoral en lui-même) il fait primer le bien propre sur toute autre considération. Ajoutons que son état initial spontané est assez aveugle à ce qui serait un bien véritable, et il se porte d’abord sur l’accumulation d’avantages immédiats (les fameux « faux-biens » de la sagesse antique) : la RICHESSE/l’HONNEUR/les PLAISIRS. Qui tous finissent par révéler leur caractère illusoire et tendent à se transformer en souffrance et en malheur lorsqu’ils sont recherchés pour eux-mêmes, comme fin et non comme moyens en vue du bonheur. L’un des plus beaux textes sur la vanité et les dangers de la recherche de ces avantages ordinaires est le Prologue du Traité de la réforme de l’entendement de SPINOZA où celui-ci expose les raisons de sa conversion à la vie philosophique, renonçant du même coup à ce que l’homme ordinaire nomme son « intérêt ». L’intérêt ne commence à être un tant soit peu clairvoyant que lorsqu’il découvre et prend conscience qu’il est bien plus utile de s’ouvrir à des perspectives de long terme, d’intégrer la relation à autrui -pour ne pas finir pétrifié comme Dom Juan, ou reclus comme Alceste dans le Misanthrope de Molière- qu’il soigne les conditions de l’échange et entrevoit la nécessité de la générosité (qui finalement est tout aussi vitale que la possession de biens pour vivre).

Qui défend ses intérêts prend le parti de déployer naturellement sa puissance au maximum, adopte la considération de lui-même, ce qui est tout-à-fait louable. Mais il n’est pas encore entré dans la sphère politique qui est celle qui doit envelopper toutes les autres (que serait un individu en dehors de toute société ?). La politique ne commence que lorsque l’individu, qui devient par là-même un citoyen, considère l’intérêt d’autrui comme aussi important, voire plus, que le sien ; lorsqu’il comprend que faire une place à l’intérêt d’autrui est la condition de possibilité du sien propre, et que dès lors il vise comme bien suprême un bien commun partagé avec les autres. Il faut pour cela dépasser la recherche de l’intérêt immédiat par une certaine « éthique citoyenne » en partie désintéressée et finalisée par le souci de la justice.

 

Il convient donc de montrer dans un second temps qu’il est impossible et déraisonnable de laisser sans limite la recherche des intérêts privés. Défendre ses intérêts ne peut se concevoir sans limitations ni sans régulation.

Un libre-jeu des intérêts privés (personnels et corporatistes) laisserait en effet les plus puissants dominer, et les pouvoirs s’affronter au gré des fluctuations de leur puissance. Cela sans aucune limite légale transcendante. Deux issues possibles peuvent alors en résulter : soit la guerre civile si les pouvoirs sont assez forts pour lutter entre eux et résister ; soit l’instauration d’oligarchies durables si le pouvoir ne rencontre plus de résistance significative et réussit à s’imposer de manière stable. Dans l’un et l’autre cas, la liberté est impossible. Elle suppose la limitation des pouvoirs qui ont une tendance naturelle à l’abus, c’est-à-dire de chercher à écraser toute résistance. Une liberté définie comme pouvoir sans limite (« indépendance » ou « licence ») serait contradictoire et « destructive d’elle-même » comme le démontre ROUSSEAU dans ses Lettres écrites de la montagne.

Il faut donc que des DROITS soient définis et édictés par la loi comme protections des libertés individuelles afin qu’elles ne soient anéanties ni par les intérêts des autres, ni par les abus de pouvoir du gouvernement. Le périmètre des droits est circonscrit en fonction du principe fondamental de la justice dans un Etat de Droit libre : l’égale liberté de chacun et de tous. Chaque citoyen doit avoir la même liberté formelle (charge à chacun ensuite de la remplir et de lui donner son contenu), et juridiquement garantie, que tous les autres. Dans la pratique, cela induit que le seuil de ce qui doit être interdit est : ce qui nuit ou porte atteinte aux droits d’un autre. Défendre ses droits, c’est donc indéfectiblement défendre des droits universels : en intention cela signifie qu’on les défend avant tout pour que les autres puissent en disposer, pour la justice, et jamais pour en tirer un avantage personnel. Personne ne s’y trompe et n’accepterait comme mot d’ordre de revendication (ce qui pourtant arrive fréquemment dans les faits) : « nous voulons plus d’argent », ou « nous voulons garder nos privilèges ». Il serait absurde de défendre des droits pour soi mais de les dénier aux autres. Certains n’hésitent pas à jouer de l’ambiguïté par intérêt revendiquant de faire valoir des droits pour gagner de l’argent. Cette dérive est clairement observable dans le système judiciaire américain, où les procès jouant des réglementations et des normes attentés pour en tirer un bénéfice se multiplient, comme cette femme qui a gagné un procès parce que le fabricant de four à micro-onde n’avait pas spécifié sur la notice qu’il ne fallait pas s’en servir pour sécher son caniche. D’autres abusent de leur droits en faisant jouer la lettre de la loi contre son esprit, tels les chasseurs d’allocations ou les optimisateurs fiscaux qui utilisent des vides juridiques, poussant à l’extrême limite le principe : tout ce qui n’est pas interdit est permis.

La logique de la défense d’un droit se révèle in fine clairement comme celle d’un RENONCEMENT à l’intérêt personnel. Psychologiquement, dans leurs intentions, la poursuite de l’intérêt et la défense des droits, apparaissent comme diamétralement opposées. Pour qu’un droit soit effectif, il faut que chaque intérêt accepte de s’auto-restreindre pour que les autres puissent bénéficier de ce droit et poursuivre leur intérêt propre. Michel Foucault dans La naissance de la biopolitique, cours au Collège de France, leçon du 28 mars 1979, oppose clairement la logique économique libérale qui laisse jouer les intérêts privés et la logique de l’Etat de Droit qui demande à chaque citoyen de renoncer à son pouvoir naturel de s’imposer aux autres. Les deux coexistent en tension dans nos sociétés.

 

Ainsi, ne pourrait-on dans un troisième temps, établir que la bonne définition des droits, qui s’adapte sans cesse à l’état d’une société, aux mentalités, aux valeurs de l’époque, correspondrait à une tentative pour fixer dans la loi ce que doivent être les intérêts fondamentaux que chacun peut légitimement revendiquer ? Les droits en principe, s’ils sont bien délimités (ni trop ni trop peu) doivent servir de norme à ce que l’on juge comme légitime et le plus conforme au principe de justice. Tout le monde a intérêt à la bonne santé, à une éducation épanouissante, à la paix et à la sécurité, à des conditions de vie décentes, à pouvoir s’exprimer par le vote, la manifestation ou la grève. Les droits fixent d’une part le minimum exigible universellement, et ce que tout le monde est en droit de souhaiter pour améliorer la justice dans la société. A cette aune, il reste très surprenant que dans nos sociétés actuelles, nous considérions généralement que le droit d’accumuler sans fin des profits doive primer par exemple sur celui d’avoir un travail pour simplement survivre.

La définition juridique des droits (qui se fait conjointement par des procédures institutionnelles et par des luttes sociales) doit s’adapter sans cesse à l’état présent d’une société. D’où l’importance cruciale des jurisprudences qui interprètent la loi et l’adaptent à des cas particuliers précis, en constituant à la fois des exemples et des normes pour les affaires similaires futures. Elles évoluent sans cesse pour coller au plus près sur tous les sujets d’une justice effective dans la pratique. Ainsi certains droits pourtant inscrits dans la loi ne sont pas effectifs car inapplicables concrètement, tel le récent droit opposable au logement (à quand un droit opposable au travail ?) D’autres ne sont pas inscrits en toute lettre dans la loi mais opèrent d’évidence comme des principes dans les décisions des tribunaux, comme le droit aux profits boursiers dans des accords offensifs qui donnent lieu à des plans sociaux. Le droit d’entreprendre apparait comme un droit fourre-tout qui a tendance à s’imposer à tous les autres, même s’il les bafoue, car il est le plus conforme aux orientations libérales actuelles. Que vaut en effet le droit à la santé physique ou psychique d’un travailleur face aux besoins et aux nécessités des entreprises ?

Le droit lui-même doit donc se protéger contre l’intervention de puissants intérêts particuliers. Il est effectivement constamment sous la pression de ces intérêts qui se regroupent en lobbies en fonction des conjonctures. Le lobbying est la pratique pour des intérêts privés qui consiste à peser sur les décisions légales de la puissance publique. Il est toléré, voire considéré comme normal aujourd’hui, dans nos sociétés qui tendent à favoriser le libre jeu des intérêts privés. Mais la logique de la puissance publique doit être contraire et ne viser que la coexistence pacifique des intérêts sous l’égide d’un intérêt général, et non pas de favoriser l’un ou l’autre. Donc le lobbying en tant que tel, même s’il joue sur l’idée que chaque groupe peut avoir un point de vue sur l’intérêt général, et tenir les décideurs au courant de l’état de l’opinion, est là pour faire dévier la puissance publique de sa mission principale, et à ce titre devrait être interdit (comme nuisible non pas à la liberté de certains, mais de tous). Une société réduite à une somme d’intérêts privés en concurrence serait soit un énorme individu égoïste et oligarchique, soit un ensemble corrompu qui tendrait à la guerre civile. M.FOUCAULT montre bien dans ses cours comment finalement cette tension est permanente et constitutive de nos équilibres politiques précaires, puisque s’affrontent des intérêts égoïstes dont l’effet est à long terme de travailler à défaire le lien social, et les droits qui au contraire tentent de le tisser en obtenant un renoncement toujours antinaturel à leur poursuite au profit d’une générosité envers les autres et d’un primat de l’intérêt général.

Il est en conséquence nécessaire qu’une DEFENSE INDIVIDUELLE des droits soit permanente, attaqué qu’ils sont par les intérêts particuliers, qui sont en fait dans les mêmes personnes : une sorte de surveillance citoyenne de tous les instants, une perspective critique attentive au surgissement du moindre abus de pouvoir de la part des gouvernants, des autres et des corps oligarchiques. Le droit de grève, le droit de manifester, le droit à la critique sont donc tout-à-fait fondamentaux. Mais il est tout aussi nécessaire de prévoir une DEFENSE INSTITUTIONALISEE (c’est-à-dire une protection et des garde-fou inscrits dans le droit) à la bonne échelle, celle qui prend acte de la propension très prononcée des intérêts privés à vouloir s’imposer par rapport à l’intérêt général pour en tirer un bénéfice ou faire triompher leur point de vue.   A ce titre, la notion de « conflit d’intérêt » et la ligne de partage qu’elle tente de tracer est centrale. La notion juridique de conflit d’intérêt tente de tracer une limite claire entre deux dimensions en réalité imbriquées et ambiguës de la liberté individuelle du citoyen : en effet, pas de liberté individuelle si on ne peut chercher son intérêt vital et poursuivre ses propres fins individuelles, mais pas de liberté non plus si l’on n’accepte pas de renoncer aux abus. Les deux facettes de la liberté sont là. D’une part, il y a la légitime recherche de ses « intérêts », a priori maximale, orientée par la visée d’avantages que tous cherchent à atteindre dans tous les domaines essentiels de l’existence (et qui dans un Etat de droit ne doivent pas être subordonnés à l’intérêt supérieur d’un Etat qui s’imposerait à eux) ; d’autre part il y a les « droits » qui sont des cadres juridiques communs, valables pour tous, garantis par la loi et fixant les liberté existentielles minimales que chacun doit pouvoir revendiquer. Il y a conflit d’intérêt lorsque quelqu’un se sert de ses fonctions où il doit travailler pour le bien commun -théoriquement pour défendre des droits universels- à des fins personnelles ou pour favoriser ses intérêts privés. Il y a alors confusion stratégique entre le domaine public et le domaine privé, et usage du mensonge ou de l’opacité en vue d’un profit personnel. Cette ligne de partage est capitale dans un Etat de droit où l’on prétend laisser la liberté maximale à la recherche des intérêts particuliers, mais dans un cadre pacifié, sans abus de pouvoir, et en vue d’un ordre juste. Cette ligne de partage doit être entretenue et fixée conventionnellement de manière très stricte, puisque à l’intérieur des motivations psychologiques des individus, tout est toujours ambivalent. Le conflit d’intérêt, vu nos principes affichés, devrait constituer le pire sacrilège dans un Etat de droit, et être considéré comme une faute grave. La mansuétude et la négligence avec lesquelles il est apparemment considéré aujourd’hui en dit peut-être long sur nos dérives oligarchiques…

 

Mathieu Leseigle

Professeur de philosophie au Lycée NIEPCE, Chalon-sur-Saône.

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