Culture

«L'espéranto n'intéresse pas beaucoup de monde dans le Chalonnais»

Info-Chalon est allé à la rencontre d'une espérantiste du Chalonnais. Elle nous livre ses sentiments et l'occasion pour nous de revenir sur la situation de cette langue universelle.

Inventer une langue simple pour créer les conditions de la paix dans le monde, tel était le but de Ludwik Lejzer Zamenhof (1859-1917) lorsqu'il a créé l'espéranto, il y a 132 ans.


«Celui qui espère»
Il faut dire que ce Polonais d'origine juive né à Białystok, dans la région orientale de Podlachie, a souffert de l'époque où dans son pays, plusieurs communautés se côtoyaient sans se parler ni se comprendre.


«Personne ne peut ressentir autant qu'un Juif du Ghetto le malheur de la division humaine», dira-t-il plus tard.


Polyglotte dès l'enfance, Zamenhof élabore un premier projet de langue construite puis à l'âge de 19 ans, après avoir fini ses études d'ophtalmologie, il se remet à l'œuvre et publie en 1887, à Varsovie, Langue Universelle avec comme sous-titre «Pour qu'une langue sois universelle, il ne suffit pas de lui en donner le nom», ouvrage qu'il signe Docteur (Doktoro) Espéranto (ce qui signifie «celui qui espère» dans la langue créée par Zamenhof).


Un élan brisé
Au début, l'espéranto est un succès et les clus de langues se multiplient en Europe et dans une bonne partie du monde.


Mais cette dynamique va rapidement s'essoufler et il y a 3 raisons à cela : les réticences intellectuelles, la montée des nationalismes et de l'antisémitisme — l'élite européenne ne veut pas d'une langue inventée par un Juif! — et les deux conflits mondiaux.


Dans les années 1920, l’espéranto est proposé comme langue de travail de la Société des Nations (SDN). La proposition, soutenue par des pays tels que le Japon et la Perse, échoue notamment à cause du véto de la France, qui estime que la langue internationale est et doit être le français...


Toujours dans l'optique d'endiguer l'espéranto, en 1922, par exemple, une circulaire du ministre de l'Instruction Publique (future Éducation Nationale), Léon Bérard, interdit toute forme de propagande en faveur de l'espéranto.


«Pour admettre l'enseignement d'une langue dans nos classes, il faut qu'elle ait à la fois un usage très répandu et une littérature digne de ce nom. L'espéranto n'a ni l'un ni l'autre» (Léon Bérard)


Cette disposition a été abandonnée deux ans plus tard mais la condescendance des élites vis-à-vis de la langue, elle, s'est perpétuée, selon les espérantistes.


Pire, Adolf Hitler y voit un complot juif. Il écrira, à ce propos, dans Mein Kampf : «Tant que le Juif n’est pas devenu le maître des autres peuples, il faut que, bon gré mal gré, il parle leur langue ; mais sitôt que ceux-ci seraient ses esclaves, ils devraient tous apprendre une langue universelle (l'espéranto, par exemple), pour que, par ce moyen, la juiverie puisse les dominer plus facilement » (tome 1, p.540).


Adam, le fils de Zamenhof est tué pendant la Seconde Guerre Mondiale, par les Nazis lors d'une exécution de masse de l'intelligentsia polonaise dans la forêt de Palmiry en 1940, au centre de la Pologne, dans le cadre de l'AB-Aktion, et ses deux sœurs, Lidia et Sofia, meurent au camp d'extermination de Treblinka, à l'automne 1942.


Staline n’y est pas beaucoup plus favorable, les espérantistes seront persécutés en URSS.


Depuis la retraite, une vie dévouée à l'espéranto
Dans le Chalonnais, on trouve, comme partout sur la planète, des espérantistes. Pas en grand nombre. D'ailleurs, il est difficile d'en connaître le nombre. Parmi eux, Mme Jocelyne Monneret, 78 ans, de Taisey, dans la commune de Saint-Rémy, retraitée de l'Éducation Nationale, elle a été aide spécialisée aux enfants en diffiulté.


Au début, c'est une amie qui lui en parle. Fruit d'une longue réfléxion, elle se met à l'espéranto, en 1997, une fois la retraite venue.


«Je craignais de ne pas avoir assez de temps pour l'apprendre. Le temps, je l'ai eu à la retraite (rires)», nous explique-t-elle, amusée.


Pour les Européens, l'espéranto est une langue facile à apprendre, avec ses 16 règles de grammaire et aucune exception. Une étude réalisée en 1987 par un institut de langues a même démontré qu'il fallait 150 heures de travail pour un francophone ayant le niveau BAC pour être en mesure de tenir une conversation en espéranto, soit 7 fois moins que l'italien, 10 fois moins que pour l'anglais et 20 fois moins que pour l'allemand.


L'alphabet est entièrement phonétique, c'est-à-dire qu'à chaque lettre correspond un seul son et vice et versa. Dès qu'on connaît l'alphabet, on peut lire l'espéranto sans erreur.


Jocelyne est actuellement membres des deux associations internationales, l'Association mondiale d’espéranto (Universala Esperanto-Asocio ou UEA) et l'Association mondiale anationale (Sennacieca Asocio Tutmonda ou SAT).


«Nous sommes colonisés par l'anglais! Il y a deux siècles, c'était pas mieux, c'était le français!», s'insurge-t-elle avant d'ajouter «Le plus important, c'est qu'il y ait pas d'hégémonie d'une langue sur une autre».


Il existe un passeport «Passporta servo» qui répertorie les personnes aptes à accueillir les touristes dans une commune, une ville ou un pays. Et grâce aux rencontres, des amitiés et des échanges se nouent.


«J'ai toujours été intéressée par les échanges, les voyages. L'espéranto permet de rencontrer et d'échanger à égalité», nous dit-elle, à ce sujet. Jocelyne a déjà accueilli des gens venus de nombreuses contrées du globe, aussi bien des Slovaques que des Cubains.


Elle traduit de temps à d'autres des articles en espéranto qu'elle diffuse ensuite dans des revues spécialisées comme Sennaciulo («Citoyen du monde» en espéranto) ou La Sago («La flèche»), toutes deux diffusées en France et dans tous les pays francophones.


«Je fais très peu de traductions, vous savez. Dans le monde entier, il y a des gens qui traduisent les œuvres de leur pays et les diffusent», nous explique-t-elle.


Dans le Chalonnais, plus précisement à Châtenoy-le-Royal, il y a également l'orchestre Gilbert Drigon & Co, accompagné de Mélanie Prin (Saint-Cyr) au chant, qui joue des chansons en espéranto avec des paroles écrites par le Tournugeois Lorenzo Tomezzoli, lui-même espérantiste de longue date.


L'année dernière, Mme Monneret a présenté la commune de Saint-Rémy, où elle réside, en espéranto. Elle a présenté le fruit de son travail à Mme Florence Plissonnier, maire de Saint Rémy, qui en a été enchantée, ravie qu'on parle de la commune.


«Il semble que l'espéranto n'intéresse pas grand monde dans le Chalonnais. En tout cas, c'est mon impression», déplore celle qui a appris la langue de Zamenhof, à l'âge de 56 ans.


Un bien amer constat...


Et pourtant... l'espéranto de nos jours
À défaut d'être institutionnalisée et reconnue par les élites, l'espéranto connaît un renouveau avec Internet. Zamenhof serait heureux de constater que sa langue continue de vivre et même se développe sur la Toile. Internet, une contrée virtuelle qui n'existait pas à son époque mais qui correspond bien à une langue qui n'appartient à aucun pays.


En effet, la base espéranto de Wikipédia, Vikipédio, compte plus de 245 000 articles, se classant loin devant la version grecque, qui en compte 100 000 de moins, soit bien plus que les contenus en danois, slovaque, slovène et estonienne par exemple. Cela fait de l'espéranto la 36ème langue la plus utilisée sur la plateforme.


Un joli tour de force pour une langue artificielle!


Plus d'un million de personnes se seraient inscrites au cours d'espéranto de la plateforme d'apprentissage Duolingo, devenu le fer de lance du renouveau de cette langue. En effet, depuis 2015, l’application dédiée à d’apprentissage des langues propose l’espéranto aux utilisateurs de sa version anglaise et Google l'a ajouté à son outil de traduction depuis 2012.


Parlé par plus de deux millions de personnes à travers le monde, face à la présence massive de l’anglais, l'espéranto, pourtant bien moins courant, a réussi à se faire une place., en créant une grande communauté transnationale. Ses membres se rencontrent dans des congrès internationaux, comme ceux où se rend Jocelyne.


Elle a déjà été à Montpellier (1998), Zagreb (2001), Pékin (2004), Boulogne-sur-Mer (2005), Belgrade (2006), Sarajevo (2006), Białystok (2009), Reykjavik (2013) et Lille (2015).


En 2008, elle distribuait des tracts à Saint-Jacques de Compostelle, en Galice.


Ils s'hébergent les uns les autres lorsqu'ils voyagent et forment parfois des familles d'espérantistes. On compte même plus de deux milliers de personnes dans le monde pour qui l'espéranto est la langue maternelle.


Plus d'un siècle après la circulaire Léon Bérard, de nombreux espérantistes militent encore pour que l'espéranto devienne à son tour, une langue proposée au Bac.


Pour sa part, Mme Monneret espère que cette langue équitable trouvera un écho favorable à l'avenir sur l'agglomération chalonnaise. Tous les 15 jours, le samedi matin, des cours sont donnés à Fragnes-La Loyère, à la salle des Lauriers, par Mme Anne-Marie Ferrier, présidente de la dernière association d'espérantistes du Chalonnais, Espéranto en Chalonnais (Renseignements au 06.78.45.60.49.).


Cette année, Jocelyne se rendra du 20 au 27 juillet, à Lahti, en Finlande, au prochain congrès mondial d'espéranto, en compagnie de son petit-fils de 17 ans qui vit à Argenteuil, dans la banlieue parisienne, Gabriel.


Dernier point, le 14 avril dernier, c'était les 102 ans de la mort de Ludwik Lejzer Zamenhof.

 


Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati

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