Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - 8 ans et 10 mois de prison et 5 ans de suivi socio-judiciaire ensuite pour ce "geste de malade"

Ils sont séparés depuis bientôt 6 ans, depuis les faits de 2012. Lui, il avait été incarcéré, pour ces violences, et il avait une interdiction de contact avec elle, mais ils enfreignaient cette interdiction, « pour les enfants ». Le 6 octobre, elle est venue chercher la petite (13 ans) chez lui. Il a tout fait pour qu’elle monte.

 Elle ne voulait pas monter. Il a insisté, il a fini par boucler l’appartement et il lui a jeté les clés par la fenêtre, alors, plus le choix, elle est montée. Dans la cuisine, de l’huile chauffait dans un faitout. Il était 16 heures. Il l’a attirée dans la cuisine. Il a fermé la porte. Il lui a demandé ce qu’elle avait fait la veille au soir, il est si jaloux. Il s’est emparé du faitout et lui a jeté l’huile brûlante au visage. Elle a partiellement esquivé : elle souffre de brûlures au 2nd et au 3ème degré, sur le côté gauche du visage, du crâne, de l’épaule, du bras, du buste.

« Elle n’aurait pas dû se trouver dans cette cuisine ce jour-là »


La douleur. Sur l’instant, on réagit, vite, vite, on sait qu’il faut de l’eau sur les plaies, beaucoup d’eau, longtemps, pour limiter les dégâts, pour empêcher que de proche en proche la brûlure ne se diffuse davantage. Vite. Puis la douleur arrive, insupportable. Elle torpille, elle vous picore les entrailles. Les brûlures ont leur vie propre : elles grignotent ce qu’elles peuvent, tant qu’elles en ont la force, pendant que les vôtres diminuent. C’est le service des Urgences de l’hôpital de Chalon qui a avisé le commissariat qu’une femme y était admise, gravement brûlée.
Pourtant elle s’était jetée sous la douche, chez lui, essayant de l’apaiser en disant, vite, vite, que c’était « un accident », qu’elle ne le dénoncerait pas. Tout, pour qu’il se calme. Il n’était pas bien c’est sûr. Il lui a même tendu un couteau lui disant « plante moi ». Il n’était pas bien. Maître Diry se réfère à l’expertise psychiatrique diligentée par le tribunal lors de l’audience de renvoi (lire ici : http://www.info-chalon.com/articles/faits-divers/2017/10/12/33193/tribunal-de-chalon-des-violences-familiales-a-repetition-qui-se-soldent-par-de-l-huile-chaude-au-visage/) car le psychiatre parle d’une « légère altération du discernement » en raison d’un « effondrement narcissique » au moment des faits. Un « effondrement narcissique » entraîne souvent des passages à l’acte violents. L’avocat, qui prend la parole après tout ceux qui n’ont eu qu’à constater l’horreur des faits, souligne que dans « violences familiales », il y a le mot « familiales » : si la victime n’y est pour rien - « ce n’est pas de sa faute » - il faut tout de même qu’il y ait un système, un entrelacs de liens, pour que ça existe, et la justice avait interdit les contacts entre eux, et pourtant il y avait des contacts. Partant de là, la protection de la victime devient impossible. « Elle n’aurait pas dû se trouver dans cette cuisine ce jour-là. »

« Quand tu te verras dans un miroir, tu pleureras et tu penseras à moi »


Elle n’aurait pas dû. Echappe-t-on à l’emprise grâce à l’injonction judiciaire ? Cette affaire rappelle que non, et le jugement n’en sera que plus dur.
« Ce sont des faits d’une cruauté qui relève de la barbarie, plaide maître Bibard pour la victime. Sur une échelle de 1 à 10, elle place sa douleur à 11. Le préjudice est considérable, elle est défigurée à vie. » L’avocat parle de « la promesse » que l’ex-compagnon avait faite à la mère de ses 3 enfants : « Quand tu te verras dans un miroir, tu pleureras et tu penseras à moi. » « Il est inquiétant », poursuit maître Bibard qui demande certes des indemnités pour les préjudices physiques et moraux de sa cliente, mais, « à titre principal, une peine d’une extrême sévérité ».
Il est inquiétant… De fait, 3 condamnations pour violences sur les 6 de son casier, de fait, on l’entend répondre à côté tout le temps, tenter d’attirer l’attention des juges sur « les relations » qu’avait son ex-compagne. La présidente Catala le recadre sèchement : « Vous étiez marié ailleurs, monsieur, et vous n’avez aucun droit sur elle », et, quand il parle de leurs nombreux contacts, « cela veut dire que vous étiez en infraction à chaque fois ». Il veut mettre le projecteur sur elle, le jugement n’en sera que plus dur.

« Procéder ainsi, c’est prendre une emprise totale sur la vie de la victime »


« Quand on voit les photos, on se croit propulsé en Inde ou en Colombie, où les mâles – c’est ainsi qu’ils se définissent eux-mêmes – défigurent les femmes pour les soustraire au monde. Elles en réchappent, mais la douleur est permanente, et la défiguration est une mort sociale lente. Elles se terrent, se cachent, s’isolent, et finalement ils ont gagné, ceux qui ont jeté l’acide, ou de l’huile bouillante : procéder ainsi, c’est prendre une emprise totale sur la vie de la victime. » Aline Saenz-Cobo, pour le ministère public, requiert 7 ans de prison dont 1 an assorti d’un sursis mis à l’épreuve : le geste était prémédité, le prévenu a attiré la victime dans un « guet-apens ».

« Il fera comme il a envie de faire, comme toujours, et moi je subis »


Elle n’est heureusement pas défigurée. A l’audience de renvoi, elle était emmaillotée de pansements, les bandelettes blanches ont depuis cédé du terrain. Elle est désormais suivie à Lyon dans un service spécialisé, mais elle gardera des séquelles, la peau de son cou en témoigne. A la barre, elle a juste dit « rester debout, pour ses enfants », avoir très peur de lui, qu’il ne « finisse le travail ». « Il fera comme il a envie de faire, comme toujours, et moi je subis » avait-elle lancé aux juges, illustrant cette difficile réalité que l’avocat de la défense a voulu souligner : pour que ça marche, il faut se maintenir dans un système. Comme il le disait, dans « violences familiales » il y a « familiales », à l’image de la famille élargie qui se tient sur les bancs, sans animosité, dans le souci et l’inquiétude pour chacun, mais voilà, les places ne sont pas équivalentes, quel que soit le souci de cohésion familiale en dépit des séparations et des décisions judiciaires, et le tribunal va sanctionner.

« Un geste de malade »


Le prévenu était entré dans le box encadré d’une escorte, en soufflant. Il soufflait pour évacuer un peu de la pression qui montait. Il soufflait, comme on souffle aussi sur un bobo, ou comme on souffle sur des braises pour les animer. Son souffle n’aurait rien pu contre la voracité de litres d’huiles bouillante sur la chair de son ancien amour, un amour bien maltraité, mais bien accroché. Un amour pathologique ? Et « un geste de malade », plaidait Benoît Diry.


Le tribunal écarte l’altération du jugement et condamne S. S. à 8 ans de prison. Il révoque un reliquat de SME de 10 mois : presque 9 ans de prison, maintien en détention. L’émotion marque les visages sur les bancs de la famille, personne ne pensait à une peine aussi importante. A sa sortie, S.S. restera sous main de justice pendant 5 ans : suivi socio-judiciaire, ou 2 ans de prison si les contraintes ne sont pas respectées. Injonction de soins, interdiction de contact avec la victime, interdiction de paraître à son domicile ainsi qu’en Saône-et-Loire, obligation de l’indemniser.
« Justice de merde ! », réagit violemment un des membres de sa famille. La justice, pourtant, arrive bonne dernière dans ce cortège de violences continues. De quel prix le corps familial était-il disposé à payer sa propre cohésion ? De quel sacrifice ?

Florence Saint-Arroman

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