TRIBUNAL DE CHALON - Cela faisait quelques jours que les patrouilles de police le repéraient traînant autour de l’hôpital...

« hagard, alcoolisé ». « Il semble perdu. » De fait, son état général s’était dégradé. Les différents professionnels qui l’entourent s’en étaient aperçus, et on était à ça de le faire hospitaliser d’office. Pour des raisons qu’on ignore, les policiers ont dû l’approcher, ce mardi 8 décembre, et depuis il est incarcéré.

Il comparait ce jeudi 10 décembre, à l’audience des comparutions immédiates, pour outrage et violence sur personnes dépositaires de l’autorité publique. Deux policiers entendent se constituer parties civiles, mais le prévenu est placé sous curatelle renforcée, du coup une expertise psychiatrique est obligatoire avant de le juger. Quel poids de malheur un être humain peut-il supporter ? Un poids immense, nous le savons, même si a priori on ne veut jamais l’imaginer, on se dit qu’on croulerait sous un tel poids, et pourtant. Comment fait-il ? Eh bien il fait comme chacun, c’est-à-dire comme il peut – mais nos moyens et nos ressources sont aussi inégaux qu’imprévisibles.

Plusieurs tentatives de suicide

Cet homme âgé de 54 ans, célibataire, fut placé sous curatelle renforcé en 2004, la mesure fut renouvelée pour dix ans en 2017. « Déséquilibre caractériel », écrivait un psychiatre en 2011, « grande immaturité psychique et affective », « comportements addictifs ». En 2018 un bilan psychologique livré par l’AEM (association d’enquête et de médiation) relevait « une forte impulsivité », « une difficulté à identifier ses émotions », « une faible estime de soi » et un état dépressif, le tout venant s’illustrer à travers plusieurs tentatives de suicide. Ce monsieur prend un traitement de neuroleptiques, « au long cours ».

« Ses passages à l’hôpital, ce sont des appels au secours »

Il y a bien des façons d’habiter le silence, « le seul lieu possible pour qui est blessé »*, et il y a bien des façons de parler sans rien dire (ce que nous faisons tous également). Maître Halvoet intervient pour ce malheureux : « Ses passages à l’hôpital (il se présentait aux urgences, ndla), ce sont des appels au secours. Les faits qu’on lui reproche en découlent : il avait besoin qu’on lui tende la main, et qu’on le prenne en charge. » L’avocate se dit « surprise qu’il n’y ait pas eu de discussion au niveau de l’hôpital qui n’a pas appelé sa curatelle », et conclut que cet homme-là n’a pas besoin de détention provisoire.

Ils usent ce qui leur reste de force dans des vies…

Il rôdait vers l’hôpital, il est même allé demander qu’on le prenne, hagard, perdu. Quel taux de détresse un être humain peut-il supporter ? Les humains sont costauds, mais plus ou moins. La détresse et les questions océaniques qui l’accompagnent peuvent produire un écrivain, un musicien, un danseur, un humoriste, mais elles produisent aussi des gens qui de fragiles qu’ils étaient, deviennent malades, développent des pathologies. Ils usent ce qui leur reste de force dans des vies dont la dureté n’a d’égal que leur isolement, en dépit des travailleurs sociaux, voire pénitentiaires. Ils mènent leurs existences à leurs termes, sous contention, et comme sous perfusion, et souvent sous camisole chimique.

Signaler le risque que ce monsieur porte atteinte à son intégrité physique 

Parfois, en bout de course, ils passent devant un tribunal, lequel n’a pas le droit d’ordonner leur hospitalisation d’office et n’a à sa disposition que deux options : remise en liberté sous contrôle judiciaire, ou incarcération. Et voilà le malheureux, alors locataire au foyer ADOMA, qui intègre une cellule au centre pénitentiaire. La présidente signale discrètement à l’escorte qu’il faudra clairement dire qu’il existe « un risque que ce monsieur porte atteinte à son intégrité physique ». Quand le procureur requérait son maintien en détention, le prévenu frottait son pouce droit sur sa main gauche, en un geste rassurant. Quand la présidente Verger lui demandait : « Comment ça se passe dans votre vie, monsieur ? » Il répondait, au ralenti : « Moi, déjà, dans un premier temps, que ça soit hier ou avant-hier, sur les faits qui me sont reprochés, j’avais zéro d’alcool dans le sang. » Quand elle lui a demandé comment il passait ses journées, il a dit : « Aeuh… des occupations, quoi…. Ça m’arrive de faire du sport…de… me trouver des occupations…et puis…de… »

Quand la présidente rend la décision, il déserte

Il n’est pas absent à l’audience. « Moi ce que je souhaite, euh, n’importe comment, si on me laisse le droit de ressortir libre, c’est de continuer mon suivi au SPIP, au CMP, au KAIRN 71. » Pendant le délibéré son avocate échange un peu avec lui et l’on voit de grandes pattes-d’oie éclairer son visage (au demeurant masqué). Mais quand la présidente rend la décision collégiale, il la comprend avant même qu’on lui explique et il déserte. Son regard bleu est porté au loin, dans la direction opposée. Il refuse de regarder la juge, il part sans un mot. Il va vivre en prison au moins jusqu’à mi-janvier, car pour le juger il faudra que l’expertise psychiatrique soit rentrée.

Il était à ça d’être hospitalisé, il maraudait pas loin, d’ailleurs, des services de soin. On avait bien repéré ses pertes de mémoire et ses comportements qui devenaient incohérents, et puis, voilà.

FSA

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