Faits divers

Procès de Valérie Bacot - Audition de ses enfants. « Vous voulez qu’on fasse quoi quand on n’est rien du tout ? »

Avant d’entendre les trois aînés de la fratrie, ce mardi 22 juin, la Cour a écouté et interrogé hier Lucas, qui avait aidé à l’enfouissement du cadavre. « Je suis désolé, mais on s’est fait justice soi-même, ce n’était pas la bonne solution. – Ça serait quoi une société dans laquelle on se ferait justice soi-même ? – Ça serait un carnage. »

Un procès n’est pas quelque chose de linéaire, il est fait de moments, de temps, de bascules. Un procès c’est long. Dix heures d’audience ce lundi 21 juin, par exemple. Il est 17h40 quand Lucas G. se place à la barre. C’est un solide jeune homme âgé de 21 ans aujourd’hui. Il fut, dirait-on, la première personne étrangère à la famille repliée sur elle-même que formaient Valérie Bacot, son mari et leurs quatre enfants, à s’y introduire durablement. Sa présence a certainement permis d’ouvrir une brèche dans les murs que Daniel P. ne cessait de maintenir autour de Valérie mais aussi de ses enfants, en faisant régner en permanence la crainte, voire la peur.

« J’avais envie de faire partie de la famille »

Le garçon a 14 ans lorsqu’il tombe amoureux de l’unique fille de la fratrie. Un week-end il est invité chez elle, à partir de là il reviendra quasiment chaque week-end et les mercredis. Le gaillard qui s’exprime devant la Cour est touchant lorsqu’il explique que « ma mère ne s’occupait presque pas de moi, mon père est absent depuis ma naissance, j’avais très peu de famille pour s’intéresser à moi, et mon père de substitution est décédé en 2011 ». Sur son bras, le prénom de ce père de remplacement : « Daniel ». « Au début j’ai pris une place de simple gendre, puis j’ai pris Valérie presque comme une mère. » Le mot « gendre », « est un peu fort », lui fait remarquer la présidente, « vous avez 15 ans ». « C’est fort, concède le jeune homme, mais j’avais envie de faire partie de la famille. »

« Fais ce que tu as à faire, tu peux compter sur moi »

Encouragé par les questions que lui pose la présidente, Lucas raconte le temps qui passe et comment un jour, Valérie lui parle du climat de terreur et des violences qu’elle subit. Au début, « je ne la crois pas », puis il la croit. Puis un jour il la voit, elle qui est toujours vêtue d’un jean et d’un tee shirt, partir maquillée, perchée sur des talons aiguilles, en robe, puis revenir « en larmes, la robe à moitié sur le dos ». « Trois semaines avant les faits » (un des fils a parlé de « deux ou trois mois »), il se rend à Paray-le-Monial, avec K., le second fils, pour tout expliquer aux gendarmes. « On leur a tout donné. Ils nous ont dit plus ou moins que c’était pas leur problème, que c’était pas le secteur où ils faisaient des rondes. Fallait qu’on trouve une solution, d’abord dans la légalité. » Puis ils vont à la Clayette : « Le gendarme nous envoie péter. Il a dit qu’on était des trous du cul. Et qu’on avait rien à faire là. Qu’il faut envoyer madame. Elle, elle a peur que quelqu’un dise à Daniel Polette qu’on l’a vue à la gendarmerie. Mais elle en avait marre. » Lucas assure à Valérie qu’il sera là pour elle. « Fais ce que tu as à faire, tu peux compter sur moi. »

« Dans cette histoire y a rien qui va, du début à la fin »

Après le crime, le 13 mars 2016, « on s’est tous mis ensemble, pendant trois jours, on n’a presque pas dormi, on parlait, pour prendre les bonnes décisions ». Pendant ces trois jours seul le plus jeune des enfants va à l’école. D’août à octobre il a une relation avec Valérie, « je l’aimais, plus que sa fille ». Ils n’en ont parlé à aucun des enfants. Bien avant cela il avait pris une place de décideur dans la famille. Ce matin, 22 juin, K. a dit qu’il leur donnait des ordres et tout. Bref, on en revient toujours à la question des places qui interroge la présidente. Sur cette question qui reste au cœur du dossier, c’est encore Lucas qui s’exprime le mieux :
Présidente : « Que pensez-vous, avec du recul ? »
Lucas : « Ben que c’était un gros bordel, que dans cette histoire y a rien qui va, du début à la fin. »
Présidente : « Vous tirez une leçon de ce qui s’est passé ? »
Lucas : « Oui, que c’est pas normal ce qui s’est passé. »

Que dit spontanément ce fils ? Que sa mère est « non coupable »

Ce mardi 22 juin les trois aînés de la fratrie P. sont passés à la barre. Le premier à parler à la Cour, K., est aujourd’hui âgé de 21 ans. Le sursis mis à l’épreuve auquel il fut condamné pour recel de cadavre alors qu’il était mineur a porté des fruits : il est allé au bout d’une formation professionnelle, il a un métier et un emploi. Il a obtenu de s’occuper de son petit frère, « je ne veux pas qu’il aille dans des foyers ». Il est tiers digne de confiance, il en est fier, « et vous pouvez l’être », l’encourage la présidente Therme. Que dit spontanément ce fils ? Que sa mère est « non coupable », qu’elle a « souffert pendant des années », qu’elle n’a eu aucune aide. « On ne savait pas comment se débrouiller. On était enfermés. En cours on était harcelés, donc renfermés, timides. C’était dur d’avoir des camarades. » Harcelés ? « Les autres disaient qu’on était sales, qu’on avait les cheveux coupés au bol, des trucs comme ça. »

« Il était toujours à gueuler, à nous taper, nous pousser. On devait baisser la tête »

Leur quotidien ? « Quand on rentrait de l’école on allait dans nos chambres. Fallait pas bouger, on n’avait pas d’activités. » La relation avec leur père ? « Relation compliquée, il était toujours à gueuler, à nous taper, nous pousser. On devait baisser la tête. On se faisait balancer par terre, on prenait des calottes. A chaque fois qu’il rentrait, il buvait, il ronchonnait. » Des moments heureux ? « Pas vraiment. » Il était violent avec leur mère ? « Oui, vraiment. Pas devant nous, mais on la voyait pleurer, boîter. On l’entendait crier. – Votre mère dit que non, qu’elle ne criait pas. » A-t-il essayé de protéger sa mère ? « On pouvait rien faire. » L’interrogatoire se poursuit, la présidente le confronte à tous les points importants. S’il savait ce que son père faisait à sa mère, où étaient les armes, s’il était au courant des propos du père à sa sœur - élément déclencheur selon sa mère, s’il avait des craintes pour sa sœur, et les somnifères, ils étaient où ? « Dans le placard de la cuisine. »

« Vous voulez qu’on fasse quoi quand on n’est rien du tout ? »

Ont-ils eu des discussions au sujet du recours à une arme ? « Non. Vous voulez qu’on fasse quoi quand on n’est rien du tout ? » Retour sur les visites aux gendarmes de Paray et de la Clayette. « On a donné le nom de mon père. Il a dit qu’il ne pouvait rien faire de spécial. » Quelles informations ont-ils exactement données ? demande Eric Jallet, l’avocat général. « On a donné les noms de mon père et de ma mère. On a dit, dans la 806 du père. Mais le gendarme a dit que la 806 était au nom de ma mère. On a dit qu’ils partaient à la forêt à côté de Charolles, comme quoi il la prostituait. On avait dit à ma mère qu’on allait y aller. Elle avait peur, elle voulait pas. Mais on voulait que ça s’arrête. »

« C’est une scène d’une violence extrême, vous aviez 16 ans »

La présidente : « Comment on vit quotidiennement le fait d’avoir participé à l’enfouissement du corps de son père, en pleine nuit, dans les bois ? » K. : « On se pose des questions. On a un peu peur. On ne sait pas ce qui va se passer. » La présidente : « C’est une scène d’une violence extrême, vous aviez 16 ans. » K. : « Sur le coup, on s’est pas du tout posé de questions. – Vous éprouviez un soulagement ? – On avait un peu peur qu’il revienne nous retrouver. – Il était mort, vous l’avez enterré. – Oui, mais on avait peur quand même. » Et cette question : « Il y a un corps dans la voiture, c’est votre père, il est mort, est-ce que à un moment donné quelqu’un se dit que vous pourriez appeler les gendarmes ? » Réponse : « Je ne sais plus. »

« On a entendu tous les gendarmes, j’ai du mal à vous croire »

Hier, lundi, après la déposition de Lucas, l’avocat général, Eric Jallet, l’a interrogé à son tour : « On a entendu tous les gendarmes, j’ai du mal à vous croire. » Lucas : « Je vous jure, monsieur, que nous y avons été. A la Clayette, on dit qu’on connait quelqu’un qui fait ça (qui prostitue sa femme, ndla). Il dit qu’il faut que la personne qui vit ça vienne d’elle-même. Et pourquoi ils n’ont pas pris la peine d’appeler ce foutu numéro de téléphone qu’on leur a donné ? (le 06 qui gérait les RV clients, ndla) »

« On a réellement été à ces deux foutues gendarmeries »

L’avocat général reprend le contexte : Lucas a 16 ans, se positionne en conseilleur, il conseille le Stilnox, par exemple. Il ne s’entend pas avec sa mère, n’a pas de père, il a beaucoup investi Valérie Bacot. Eric Jallet développe que par sa présence, Lucas a rendu des choses possibles. Puis : « Par rapport à une femme qui est dans la souffrance, la première chose à faire est de la sécuriser, mais en trouvant quelqu’un qui est à l’extérieur.
Lucas : C’est ce qu’on a fait, monsieur.
AG : Mais vous allez rapidement à l’irrévocable. »
Le magistrat parle de ce qui existe à l’extérieur, comme personnes ressources et comme moyens.
Lucas : « On a réellement été à ces deux foutues gendarmeries. Et d’ailleurs, à Paray, c’était celui qui m’avait arrêté maintes et maintes fois qui nous a reçus. Nous y avons vraiment été. »

Le fameux message « ça y est, c’est fait », un des enjeux de la préméditation

La présidente se fait sèche car à des questions semblables il ne répond pas la même chose, selon que c’est la cour qui l’interroge ou l’avocate de la défense (maître Tomasini). « Elle est où la vérité, monsieur ? Vous avez dit une chose et son contraire. » Silence, Lucas baisse la tête. L’avocat général y revient : « Vous dites : ‘elle m’envoie un message, j’ai compris qu’elle l’avait tué’. Puis vous dites autre chose à maître Tomasini. Où est la vérité ?
Lucas : « Oui j’ai reçu le message et j’ai compris ce qu’elle avait fait. »
Maître Tomasini : « ‘C’est fait’, quoi ? Vous ne savez pas de quoi il s’agissait. »
Lucas : « On en avait parlé deux heures avant, donc si, je me doute. »
Puis Valérie Bacot revient à la barre : « Je confirme qu’ils ont été les deux chez les gendarmes. » Elle raconte comment, alors qu’elle tapinait, deux gendarmes passent et lui demande si elle sait où est une voiture brulée. « Ils n’ont rien fait », conclut-elle. En revanche elle maintient n’avoir jamais envoyé de message à Lucas. Sa fille a été interrogée sur ce point ce matin, la présidente relève ses réponses contradictoires en audition, et précise qu’à l’époque elle fut interrogée deux fois sans l’assistance de son avocate, alors qu’elle était bien jeune.

« Je voulais tenir jusqu’à la majorité des enfants »

Avocat général à l’accusée : « Vous dites être frappée, mais pas tous les jours, et les enfants ne vous voient pas, et les médecins ne constatent pas.
Valérie Bacot : Je n’allais jamais chez le médecin, que pour mes enfants. Quand j’étais marquée, je me maquillais.
AG : Dans une vie normale, on va voir les autorités, les gendarmes.
Valérie B. : Mais vous ne comprenez rien ! Il travaillait sur la Clayette, il était là midi et soir.
AG : Vous posiez les enfants à l’école.
Valérie B. : Est-ce que vous comprenez d’avoir la peur de mourir tous les jours ? D’avoir un pistolet sur la tempe ?
AG insiste sur les assistantes sociales spécialisées, sur les logements d’urgence, etc.
Valérie : Ça, je ne le savais pas.
AG : Vous ne le savez pas parce que vous ne le demandez pas.
Valérie B. : Je voulais protéger mes enfants.
AG : Votre priorité, ça a été à un moment donné de constater que vous étiez dans l’incapacité de faire quoi que ce soit.
Valérie B. : Je me disais, si j’y vais, ils vont me garder très longtemps, et il va voir que je ne suis pas là. Mes gamins sont revenus de la gendarmerie en disant que peut-être il y aurait une mesure d’éloignement, mais après enquête. Alors… (elle pleure) »
Le magistrat insiste.
Valérie B. : « Vous ne comprenez rien.  S’ils (les gendarmes) m’avaient mise en sécurité, je l’aurais fait. 
L’AG :  Vous n’avez jamais rendu ça possible, pourquoi ? »
L’accusée s’effondre : « Je voulais tenir jusqu’à la majorité des enfants. »

Florence Saint-Arroman