Faits divers

« Je suis impulsif, je le sais, mais elles, elles appuient sur le bouton rouge »

Par Florence SAINT-ARROMAN

Publié le 26 Novembre 2021 à 17h34

« Je suis impulsif, je le sais, mais elles, elles appuient sur le bouton rouge »

Une vie martyrisée. Voilà ce que ce jeune garçon, 21 ans, raconte, voire crie, d’audience en audience. On avait assisté au jugement d’avril mais on n’avait rien écrit tant ce dossier est l’émanation d’un problème d’ordre privé, l’émanation d’un système intra-familial toxique, de ceux qui rendent fou.

Cette même année, il est jugé une fois à Chalon, puis une fois à Mâcon. A Mâcon, sa mère est coauteur des faits (violation de domicile, séquestration, menaces de mort, violence, dit le président), à Chalon, ce 25 novembre comme en avril, elle est victime. Sur le plan pénal, le fils est en tort. Sur le reste, il ne cesse d’essayer de faire entendre aux juges qu’il se fait piéger par sa mère. Ce qu’il dit, en résumé, c’est qu’elle le pousse à la faute, lui faisant vivre le chaud et froid de l’arbitraire. « Un coup on t’aime, un coup on t’aime pas, un coup je vis avec elle, un coup elle me passe dehors. » Maître Diry, pour le prévenu : « Quelqu’un qui a cette véhémence, ça doit forcément contenir une part de vérité. Il y a une part de vérité dans ce qu’il dit, je le pense. »

A l’audience, sa mère et ses sœurs sont là, sans avocat car ne veulent pas se constituer parties civiles, mais elles donnent à voir, par un petit effet de sortie de la salle, puis de retour, ce qu’en effet le garçon endure, pris dans une nasse dont il faut qu’il sorte absolument. L’avocat du garçon : « Je n’ai pas compris si dans ce dossier on a une victime. On est au fond de la salle, on rentre, on sort, on fait du bruit, on revient. On ne veut pas parler au tribunal. Oui, j’ai un problème avec ça. »

« Son père est pervers narcissique et lui – le fils -, il est comme lui » a dit la mère

La justice voudrait faire sortir le prévenu de ce système intrafamilial, principalement pour que cessent les scènes violentes au domicile de sa mère qui nécessitent l’intervention de la police, mais aussi parce que c’est son intérêt. Mais lui, rivé comme un petit garçon à une mère qui lui fait payer d’être le fils de son père (« Son père est pervers narcissique et lui – le fils -, il est comme lui » a dit la mère aux policiers.  Comment se détacher d’elle pour faire sa vie d’homme, dans ces conditions ?), il persiste dans sa demande : qu’on l’entende, qu’on lui fasse crédit de sa parole, qu’on reconnaisse le préjudice qui est le sien. Sauf que ça n’est pas l’affaire de l’institution judiciaire. L’institution veille à ce que les passages à l’acte violents soient réprimés, et que leurs auteurs dépassent leurs problèmes personnels puis mènent leurs vies sans faire d’histoires, en gros c’est le programme.

Malgré une interdiction de contact, il dormait chez sa mère depuis 7 à 10 jours

Du coup, forcément, le palais de justice n’est pas le lieu où il peut se passer ce dont pourtant ce garçon a un besoin vital, au sens fort du terme (sa vie est en jeu). Qu’il soit pénible, impulsif et déjà déséquilibré, c’est certain, pour autant la vice-procureur ne voit pas la nécessité d’une expertise psychiatrique : il ne souffre d’aucune maladie mentale. Aussi faut-il avancer avec ce qu’on a. Le garçon avait une interdiction de contact avec sa mère, il l’a enfreinte. Il dit que c’est sa mère elle-même qui lui avait proposé de revenir dormir à la maison. Vrai ou faux, on ne sait pas, toujours est-il qu’il s’y trouvait depuis plus d’une semaine lorsqu’il a pété un câble, comme à chaque fois. « Elle appuie toujours sur le bouton rouge. »

PV d’intervention : « de l’autre côté, on met de l’huile sur le feu »

La police trouve tout le monde très énervé. Les deux équipages ont du mal à maîtriser le garçon, mais « de l’autre côté, on met de l’huile sur le feu », dit le PV d’intervention. La mère dit avoir été menacée de mort. Le fils dit que c’est faux. « J’ai hurlé, tu veux que je retourne en prison ? Tu veux quoi ? J’ai pas supporté sa comédie, quand elle a appelé la police. C’est toujours moi qui prends, j’en ai marre. Elle s’en fout que je dorme en prison, que je dorme dehors. Elle s’en fout ! » Il dit que sa mère lui avait à nouveau pris de l’argent. A ce moment-là, la mère et les sœurs quittent la salle, avec ostentation. Dans ces conditions, pourquoi il retourne chez elle ? Lui demande le président Madignier. « Vous êtes majeur. » Réponse : « C’est ma mère. » Réponse un peu courte, car cela signifie : comment se séparer d’une mère qui ne vous le permet pas, au fond ?

16h50, deuxième dossier sur cinq : pas le temps 

Une des sœurs revient s’assoir au fond de la salle. « J’ai déjà été frappé », dit le prévenu. « Il fallait déposer plainte », répond un juge. « Mais je fais comment ? » Le garçon se tord les mains. « Elle a des procurations. » Nul ne comprend, nul ne s’attarde. On est en comparution immédiate, il est 16h50 et ce n’est que le deuxième dossier sur cinq. La mère revient elle aussi dans la salle. Elle refuse de prendre la parole. Maître Ronfard intervient pour les 5 policiers, « ils ont fait leur travail, ils ont aidé la victime ». C’est vrai, et personne ne le contestera. Aline Saenz-Cobo, vice-procureur, requiert une peine d’un an de prison avec maintien en détention. « Soit monsieur se remet en question, soit il retournera en prison. »

« L’effort pour rendre l’autre fou » - « C’est compliqué de décrire ce que je vis »

Benoît Diry, lui, cite le titre du célèbre texte d’Harold Searles, « L’effort pour rendre l’autre fou ». « On peut se trouver dans des situations où l’autre vous pousse dans vos retranchements. Les personnes de l’autre côté de la barre ne sont pas étrangères à sa situation. Je tire ça du dossier. Les policiers disent bien que tous les protagonistes étaient très excités, et que de l’autre côté ‘on met de l’huile sur le feu’. » Parlant du prévenu : « Il se plante tout seul mais il n’a pas d’autre moyen que la violence pour se défendre. Il lui faut prendre un recul (ne serait-ce que pour comprendre ce qui se joue à son détriment, ndla), c’est nécessaire pour se construire. » Le garçon qui souffre tant a la parole en dernier : « En gros, il (son avocat) a dit ce que je dis. C’est compliqué de décrire ce que je vis. » C’est vrai aussi, c’est excessivement compliqué de faire comprendre ce genre de choses. Il conclut : « Je suis impulsif, je le sais, mais elles, elles appuient sur le bouton rouge. »

6 + 8 = 14 mois de prison ferme. Un dispositif d’aide à sa sortie

Le tribunal le relaxe pour les menaces de mort, le déclare coupable du surplus et le condamne lourdement, en raison d’une méthode qui n’a rien de pédagogique, mais qui est plutôt de coercition pénale : comme il a enfreint le cadre de l’interdiction de contact avec sa mère, on révoque les 6 mois de sursis et on ordonne son incarcération immédiate. Ensuite, pour les faits récents, il est condamné à une peine de 18 mois de prison dont 10 mois sont assortis d’un sursis probatoire renforcé pendant 2 ans. Obligation de soins psychologiques, de travailler, interdiction de contact avec sa mère ainsi que de paraître à son domicile, obligation d’indemniser les victimes (les policiers), et obligation d’intégrer le dispositif AIR (accompagnement individuel renforcé). 
14 mois ferme, en tout. Le garçon prend sa tête entre ses mains. 
« Vous êtes majeur, vous devez assumer. »