Faits divers
TRIBUNAL DE CHALON - « Quand est-ce que vous allez grandir, monsieur ? L’avenir ne s’écrit pas au centre pénitentiaire de Varennes. »
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 16 Janvier 2023 à 20h22
Le président Morelière regarde l’homme, marginalisé, qui se tient à la barre, ce lundi 16 janvier.
Un homme qui pleure beaucoup, qui parle beaucoup, qui promet beaucoup, godille beaucoup, également. Son casier judiciaire est lui aussi « beaucoup ». 20 mentions, à « 28 ans et demi, comme disent les enfants » précise le président. A quoi le prévenu répond : « Je me sens comme un gamin, oui. » Un gamin… mais un gamin d’âge adulte qui s’est marginalisé au point de finir par faire la manche, dormir dans une voiture. Un gamin dont la position personnelle est problématique à plus d’un titre à commencer par cette victimisation accompagnée à chaque fois de flagellations verbales qu’il s’inflige lui-même, sauf que ça ne change pas grand-chose.
Entre « dramatique » et « drama » se loge de la manipulation, qu’il en soit conscient ou pas
On l’avait vu mi-novembre. Il le rappelle à la substitut du procureur, se tournant vers elle, le visage et les paupières gonflés à force de pleurer : « Vous n’étiez pas là, quand j’étais dans les geôles et que je, je (il désigne sa poitrine pour renforcer ses ‘je’, ndla), j’ai essayé de mettre fin à ma vie*. » L’acte est dramatique en lui-même mais ce drama que le prévenu tricote autour, agace. Entre « dramatique » et « drama » se loge de la manipulation. Que l’homme en soit conscient ou pas, c’est ce qu’il fait. Le tribunal, pas dupe de son empressement à trouver explications à tout, le recadre deux-trois fois et finit par le moucher (au sens figuré, parce qu’au sens propre il n’a cessé de renifler, bref), posément mais fermement.
Il perd son logement d’hébergement d’urgence…
Le prévenu, né en 94 à la maternité de Saint-Rémy, était parvenu, lors d’un sursis probatoire en cours losqu’il a été interpellé en novembre, à accéder au logement. Un studio géré par l’association le Pont. Une clause y interdit la présence d’autres personnes, « c’est compréhensible, c’est pour éviter le bazar », plaidera maître Marceau qui dit ensuite : « Mais il est déjà trop isolé, alors quand sa compagne tombe enceinte, il l’accueille. Il fait ce choix. » Résultat : les deux se retrouvent à la rue. Deux jeunes gens qui sont/furent toxicomanes.
Conduite sans permis, délit de fuite, vol
Ce lundi le prévenu est jugé pour avoir, le 7 novembre dernier, conduit sans permis, percuté une bétaillère à Saint-Germain du Bois où sa copine et lui squattaient une maison (un plan donné par « Walid », rencontré « sur la manche, à Chalon »). Le chauffeur du véhicule appelle son patron, ils parlent d’assurance… le prévenu, qui conduit sans permis, n’est pas assuré et prend la poudre d’escampette : délit de fuite. Le 15 novembre, il vole un téléphone portable à la grande surface de Sennecey-le-Grand. Les gendarmes arrivent, vérifient son identité et voient qu’il est au fichier des personnes recherchées. Il volait pour revendre, pour s’acheter au marché noir de la méthadone, dit-il, « parce que le médecin a refusé de m’en prescrire ».
« Il a des dossiers en cours »
A l’audience de comparution*, il voulait « un délai », « parce qu’avec mon casier je vais aller en prison ». Ce lundi, il ne semble pas du tout être prêt à retourner en cellule, pourtant le parquet requiert un mandat de dépôt. « Monsieur est un professionnel du défèrement, un professionnel du bracelet électronique, de la détention, et il a des dossiers en cours. Et puis, c’est un professionnel des délits routiers. » Anne-Lise Peron, substitut du procureur, relève « la difficulté de sa situation sociale » et « des difficultés à raisonner ».
La procureur requiert un mandat de dépôt
« Conduite sans permis (la 5ème), conduite sans assurance, délit de fuite… des faits extrêmement graves, d’autant qu’avec 18 mentions au casier on se retrouve facilement en récidive. » Elle requiert la peine de 12 mois de prison dont 4 mois seraient assortis d’un sursis probatoire, et demande la révocation du sursis antérieur de 3 mois, préconise un accompagnement individuel renforcé (AIR) et l’interdiction de conduire pendant 1 an.
Se réinsérer quand on a glissé trop loin, c’est extrêmement difficile, à tous points de vue
Julien Marceau plaide les embûches inhérentes au parcours d’insertion quand les personnes n’ont plus ni logement, ni travail, ni permis, des problèmes d’addiction, etc. « C’est comme un puzzle et il manque souvent une pièce qui donnerait accès à une autre, et ça pousse à faire des choix en toute conscience, que personne d’inséré ne ferait. Pas de permis de conduire ? Pas d’intérim ! Alors il joue à quitte ou double. Mais à chaque fois, il échoue, alors qu’au fond de lui il a envie de s’en sortir. Et puis il y a une pièce dont on ne voudrait pas : la drogue, l’héroïne, l’anxiolytique du pauvre : ce sont ceux qu’on perd dans les limbes de la société. »
Son client ne croule pas sous l’estime de lui-même, sa souffrance n’est pas feinte
L’avocat retient des réquisitions le dispositif AIR, souligne le rapport du JAP qui, « au regard de carences sociales majeures », remarque un petit mieux, demande une peine aménageable. « Lui laisser un peu de temps, car réussir devant le JAP (à obtenir un aménagement de peine qui ne serait pas acquis à l’avance, ndla), ça peut être un tremplin pour lui. » Sûr que son client ne croule pas sous l’estime de lui-même, et que sa souffrance (il a le regard d’un noyé parfois) n’est pas feinte, en dépit du reste.
7 mois de prison ferme, aménageables éventuellement, et 2 ans de suivi renforcé
Le tribunal, sous ses airs sévères, en a bien entendu quelque chose et condamne le prévenu à la peine de 12 mois de prison dont 8 mois sont assortis d’un sursis probatoire renforcé pendant 2 ans, avec obligations d’intégrer le dispositif AIR (mis en œuvre par l’AEM), de travailler, de suivre des soins en addicto et psychologiques, de payer les indemnités qui seront dues à la victime (la bétaillère fut bien endommagée), et de passer son permis de conduire. Le tribunal révoque les 3 mois du sursis antérieur. Ça fait 7 mois de prison ferme : pas d’aménagement mais une convocation à venir devant un juge de l’application des peines. Renvoi sur intérêts civils en mars prochain.
« Pour ne pas que vous tombiez, mais … »
Le président explique la peine à un prévenu dont on ne voit pas le visage mais qui ne pleure plus, et l’assure, à ce sujet que « ce ne sont pas ses larmes » qui motivent la peine, mais « votre relatif bon parcours dans le cadre du contrôle judiciaire depuis novembre ». « Mais vous êtes en 1ère (vitesse), monsieur, il va falloir en une semaine passer en 4ème, parce que c’est 7 mois de prison qui sont en jeu. » Le président insiste : « Vous aurez un suivi lourd, avec beaucoup de rendez-vous pour vous sortir de là. On vous donne une perche, un parachute et un filet pour ne pas que vous tombiez, mais dans la vie de tous les jours, nous ne serons pas là : il n’y aura que vous, vous seul. »
FSA
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