Chalon sur Saône

Fatima Elayoubi : « Quand j’écris, je pleure ». La rencontre d’Info-Chalon avec une femme debout.

Ce jeudi, la Bobine recevait Fatima Elayoubi, l’auteure des livres [1] qui ont fortement inspiré Philippe Faucon lorsqu’il s’est agi pour lui de réaliser son tout dernier film : « Fatima ». Une femme touchante, avec qui Info-Chalon a pu converser longuement avant la projection du film racontant son histoire.

« Ça n’existe pas les genres de femmes, il n’existe que le genre des femmes, il me semble » [2]. Une fois que l’on a rencontré Fatima Elayoubi, on comprend davantage encore la portée de cette réflexion de Chsitian Oster : avant d’être « de ménage », une femme est d’abord…une femme, un être humain.

De l’humanité, Fatima Elayoubi en déborde. C’est tellement vrai qu’une fois que l’on se retrouve face à elle, on sent presque comme une sorte de douce chaleur, amicale, bienveillante, vous envelopper. Pourtant, avec ce qu’elle a enduré au cours de sa vie, Fatima Elayoubi aurait de légitimes raisons d’être la proie de ce mortifère ressentiment, que Nietzsche fustigeait à bon droit, celui-ci ne pouvant jamais, selon ce dernier, conduire à autre chose qu’à la médiocrité, quand ce n’est pas au nihilisme.

En effet, entre les multiples humiliations infligées par une société prompte à ne jamais considérer que le statut social et le pouvoir d’achat des êtres sans jamais chercher à détecter leur potentiel ou leur valeur intrinsèque, Fatima Elayoubi pourrait avoir la haine. Ce genre de haine qui, pour peu qu’elle soit attisée par d’irresponsables apprentis-sorciers, conduit assez fatalement au meurtre de masse. Au lieu de ça, Fatima Elayoubi est une femme debout et semble avoir parfaitement compris ce que le philosophe dont on vous parlait il y a un instant voulait dire quand il écrivait, dans Le crépuscule des idoles, que « ce qui ne tue pas fortifie ». Et même si sa voix se casse sous le coup de l’émotion quand elle tente de vous raconter son indicible souffrance de femme esseulée par le fait qu’elle ne parlait pas la langue du pays qui l’a « accueillie » en 1983 - la langue des enfants qu’elle a mis au monde en France -, Fatima ne regrette rien. Au contraire, dit-elle, tout ce qui lui est arrivé d’odieux ou de psychologiquement dévastateur, n’a, d’une certaine façon, jamais fait que renforcer sa volonté d’exister, son goût pour le bonheur, son inclinaison pour la littérature et, surtout, son envie d’écrire.

« Je voulais que les Français sachent que je sais lire et écrire »

Arrivée en France au début des années 1980, pour rejoindre son mari, dont elle est désormais séparée, Fatima Elayoubi, comme beaucoup de jeunes filles de sa génération, n’a pas eu l’occasion de fréquenter longuement les bancs de son école marocaine. Elle a néanmoins eu le temps d’apprendre à lire et écrire. Ce qui lui a permis de lire les livres d’auteurs français, traduits en arabe, que son frère, étudiant en droit, avait en sa possession : aussi bien Les misérables de Victor Hugo, que Les confessions de Jean-Jacques Rousseau.

Mais une fois en France, Fatima, qui ne parlait pas le français, n’était plus, aux yeux de ses employeurs ou des professeurs de ses enfants, qu’une femme de ménage, ne sachant ni lire ni écrire. Une catégorisation qui, si elle était en partie due à la barrière de la langue et à sa discrétion, l’a profondément heurtée, pour ne pas dire dévastée.

Bien sûr, et Fatima Elayoubi le souligne elle-même, si elle s’est mise à écrire son histoire dans la langue qu’elle avait apprise à l’école, l’arabe, c’était d’abord pour elle. Pour mettre des mots sur ce qui se passait en elle, sur sa douleur, ce qu’elle appelle, en souriant, « le souk dans sa tête ». Mais c’était aussi pour que la société française dans laquelle elle vivait connaisse enfin cette femme et, surtout, sache que celle-ci savait lire et écrire.

« Mes livres sont des cris de douleur » 

« Celui ne parle pas – par exemple l’animal -, on ne le respecte pas. En quittant le Maroc pour la France, je suis devenue une bête, dans un autre pays. Pourtant je suis un humain, une femme. Alors je me suis mise à crier, avec mes livres. Mes livres, ce sont des cris de douleur, de colère, pour mettre en garde les gens, pour aider. Car mon histoire peut aider d’autres femmes. »

Une sage décision ? A en juger par la fréquention de l'Axel ce jeudi soir, qui s'est vu contraint de refuser des spectateurs faute de place [3], c'était sans doute l'une des meilleurs choses à faire en effet. En tout cas, difficile de dire que les cris de Fatima Elayoubi n'ont pas été entendus.

« Je voulais honorer cette Fatima »

Plus on parle avec Fatima Elayoubi, plus on prend conscience d’une chose, qu’elle relève elle-même : il n’y a pas une mais des Fatima. Et ses deux premiers livres ont surtout cherché à rendre hommage à la femme de ménage, cette femme de ménage inexistante aux yeux de (presque) tous. Ce que fatima Elayoubi résume très bien quand elle vous dit : « je voulais l’honorer cette Fatima. C’est le travail qui l’a rendue digne, l’a aidée à nourrir ses enfants, lui a permis de ne pas être rabaissée devant un homme ». C’est pourquoi elle n’a pas hésité à la montrer en détresse, « pleine de poussière, en désarroi ».

Mais cette Fatima-là n'est pas la seule. « Il y a d’autres Fatima » et, confidence de l’auteure, encore deux ou trois cris à venir. Des cris que votre serviteur attend avec impatience.

 

S.P.A.B.

[1] Fatima Elayoubi, Prière à la lune, Bachari, 2006, 93 p, 8 euros ; Enfin je peux marcher seule, Bachari, 2011, 93 p, 8 euros

[2] Voir l'article d'Info-Chalon :

www.info-chalon.com/articles/cinema/2015/10/31/17184/jeudis-de-la-bobine-a-l-axel-de-chalon-fatima/ 

[3]  Christian Oster, Une femme de ménage, Les éditions de Minuit, (2001) 2003, 224 p, 7, 20 euros

[3] Voir l'article d'Info-Chalon

 

Extrait de Prière à la lune :

 

"Qui peut imaginer comme il est pénible d'avoir un corps perdu, le coeur et l'âme fâchés.

La réconciliation entre mon corps et mon âme m'a aidée à m'aimer, à aimer la personne qui vient de naître en moi. 

Je l'ai entourée de fleurs, je l'ai couverte d'espoir, de joie et de lumière. Comme un enfant qui retrouve les bras de ses parents, un étranger qui renoue avec les siens.

Un jour, j'ai eu envie de pleurer et d'écrire toutes les peines vécues. C'était la première fois que je me confiais à quelqu'un.

J'ai essuyé mes larmes et j'ai commencé mes confessions."

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