Chalon sur Saône

La « Droguerie générale » : 140 années d’existence sur la place de l’Hôtel-de-Ville

Jean-Claude Maneveau, dernier propriétaire de la dernière droguerie de Chalon, raconte : une vie entièrement dédiée à cet établissement, plus que centenaire.

Comme Obélix et le chaudron de potion magique, Jean-Claude Maneveau, le dernier propriétaire de la Droguerie générale, est quasiment né dans les futs de produits chimiques.

Un chaudron plus que centenaire : 140 ans, c’est le temps que la droguerie a régné sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Créée en 1866 par François Preuil, elle a connu différents propriétaires jusqu’à son rachat, en 1955, par Georges Maneveau père. La famille Maneveau habitait alors rue du Temple, à quelques mètres de la place, près de la vinaigrerie et du grossiste en biscuiterie Reynaud, d’où s’échappait l’odeur des cacahuètes. Jean-Claude se souvient qu’enfant, en 1955, année des inondations de la ville, son père l’avait emmené au magasin… en barque ! Précisons que la Droguerie générale, grâce à ses 4 marches (autrefois à l’extérieur du magasin) a été le seul commerce de la place à ne jamais être inondé.

Un apprentissage à l’ancienne

Avant de diriger la droguerie familiale, à partir de 1976, Jean-Claude Maneveau a longuement appris auprès de son père. On peut dire qu’il a tout appris de lui.

1963, âgé de 17 ans, le CAP de comptabilité en poche, c’est dans la Maison Gros (bâtiment jaune de la mairie) où il travailla 4 mois, que « Monsieur Charles » lui verse ses premiers salaires. Aussitôt après, il rejoint le commerce familial. Son immersion commence, elle ne cessera qu’en 2006.

70-80 : les années fastes

Grande spécialiste des produits chimiques pétroliers, la renommée de la Droguerie était acquise grâce à ses ventes en gros et en détail. Jean-Claude se souvient : « Le goudron était acheté à l’usine à gaz de Saint-Cosme par futs de 200 l (il servait par exemple au badigeon des barques de pêche), le souffre, la soude caustique, l’huile de lin, le trichloréthylène… Autant de produits stockés par tonnes dans l’arrière-boutique et dans le dépôt de 200 m2, situé rue Philibert Léon-Couturier, jusqu’à 600 tonnes par an ! Et ces produits étaient vendus en vrac : les particuliers venaient parfois avec leurs propres récipients. C’était aussi l’époque où je fabriquais moi-même la javel dans des bacs de ciment, pour la livrer dans les hôtels du coin.  Même au mois d’août, on pouvait servir 250 clients par jour. La boutique employait jusqu’à 7 employés. »

La peinture était le cheval de bataille du chiffre d’affaires, avec tous les accessoires afférents. L’inventaire de ce stock immense se faisait, avant l’ère de l’informatique, sur des cahiers de 50 pages : une tâche titanesque, mais pas insurmontable pour ce propriétaire, qui connaissait son stock sur le bout des doigts.

Plus de 40 ans de labeur et de passion

Avec une pointe de fierté dans le regard, Jean-Claude précise : « De 1975 à 1992, je n’ai jamais fermé le magasin, jamais de vacances ! » Qu’est-ce qui a pu l’aider à tenir ce rythme de labeur, si ce n’est la passion du métier ? Là-dessus, Jean-Claude est intarissable. Il n’est que de l’entendre parler avec enthousiasme des produits, de leur usage, des recettes maison dont il a conservé les traces pour s’en convaincre. « Monsieur Maneveau, comment je pourrais nettoyer telle tache, préparer tel enduit ? » Les questions de ses clients faisaient son quotidien et son bonheur. Le relationnel était au cœur de son métier : les industries (Kodak, Framatome, Drillien, Sevrey entre autres), les fournisseurs, les droguistes-revendeurs qu’il allait visiter. De quoi d’autre est faite une passion ? De la diversité du métier : très physique d’abord lorsqu’il s’agissait de transporter les futs dans le magasin, dont les marches — inespérées en cas d’inondation — constituaient des difficultés supplémentaires sans chariot élévateur. Manutentions, verre à couper sur mesure, livraisons, préparations de produits, commandes, le droguiste était sur tous les ponts.

Sur la place de l’Hôtel-de-Ville

Un esprit solidaire régnait entre les commerçants voisins : Le Saint-Pierre, tenu par M. et Mme Lanier et le Café du Poste (aujourd’hui rebaptisé le BHV), tenu par M. et Mme Variot. « On se rendait des services, on s’entendait bien. » Et sur cette place, on peut dire que Jean-Claude était aux premières loges pour assister aux événements qui ont marqué les esprits chalonnais. À commencer par l’ancestrale foire aux sauvagines, dont l’origine remonterait au XIIsiècle et qui se tenait le 27 février sur la place. Chalon était alors un centre important de l’industrie de la fourrure, de renommée mondiale. « Les vendeurs s’installaient dès 3 h du matin et les acheteurs arrivaient de plusieurs pays ! Ça sentait fort la naphtaline, la place était remplie de monde. Et à 6 h, on leur servait déjà des repas chauds au Café du Poste. » Un autre souvenir ? « L’année où les intermittents du spectacle ont manifesté pendant le festival Chalon dans la rue : il y avait des centaines de contestataires alignés, alternant un homme, une femme, ils étaient tout nu ! »

Droguiste, un métier disparu

En 1966, Chalon comptait 17 drogueries, dont 2 grossistes : Monard et Maneveau. Aujourd’hui, ce type de commerce n’existe plus. Précisément depuis 2006, date à laquelle Jean-Claude Maneveau a vendu la dernière droguerie de Chalon. En cause ? L’arrivée des hyper (Mamouth) et des grandes surfaces de bricolage, qui sonnent le glas de ce commerce de proximité. Pourtant J.-C. Maneveau est un vrai Gaulois : sa droguerie a résisté encore 25 ans, bravant tous ces changements en bon commerçant qui a plus d’une corde à son arc. « Il fallait s’adapter. En diversifiant les produits d’abord, je vendais des poussettes, des étendoirs à linge, de l’éclairage, de la quincaillerie, une large gamme d’insecticides, mais surtout, c’était la qualité de mes produits qui faisait la différence, des produits très efficaces qu’on ne trouvait pas en grande surface. Je donnais des petites recettes à mes clients, que je recopiais sur un papier, et ça, le conseil, c’est pas dans les hyper qu’on peut le trouver. »

Ajoutons à cela le stationnement difficile devant le magasin, les plans de circulation, autant de changements qui ont détourné le client.

Retraite méritée

Aujourd’hui, à 73 ans, J.-C. Maneveau est toujours un homme bien occupé. Il est deux plaisirs qu’il savoure avec régularité : la pêche en bateau et, un jour par semaine, le repas partagé avec une douzaine de compères, le fameux cercle des « Amis du mercredi » qui se tient — ironie du sort — en bas des marches de son ancien magasin, au Majestic !

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