Cinéma

Les Chalonnais étaient au rendez-vous pour la projection de «Une Grande Fille» au Mégarama Axel

Hier soir, «Une Grande Fille», film russe réalisé par Kantemir Balagov, était projeté pour deux séances, au Mégarama Axel, à Chalon-sur-Saône. Et surprise, en dépit de la noirceur du sujet et bien que nous étions en semaine, les Chalonnais étaient au rendez-vous pour cette soirée organisée par l'association des mordus de cinéma, La Bobine. Plus de détails avec Info Chalon.

Hier, à 18 heures 30 et 21 heures, était projeté «Une Grande Fille*», de Kantemir Balagov, jeune prodige du cinéma russe, au Mégarama Axel, cinéma Chalonnais situé au 67 Rue Gloriette.


Cette fois, ce n'est pas Chantal Thévenot, la présidente de l'association Chalonnaise pour le cinéma, La Bobine, qui présentait ce film russe mais Marie-Denis Mollard, la trésorière adjointe.


Prix de la mise en scène et prix de la critique internationale au Festival de Cannes 2019 où ce film film a été présenté dans la section Un Certain Regard , il s'agit du 2ème long-métrage de ce cinéaste russe âgé de 30 ans et né à Naltchik, dans le Caucase du Nord, en 1991, cet élève d'Alexandre Sokourov marque un grand coup après «Tesnota**, une vie à l'étroit», sorti en 2017.


1945. La Deuxième Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.


Avec son propos féministe sous-jacent, Kantemir confirme ici son talent de cinéaste de l'enfermement mental et de la fermeture des passions. Le livre La guerre n’a pas un visage de femme (1985)de Svetlana Aleksievitch, lauréate du prix Nobel, a été la principale source d’inspiration de ce talentueux réalisateur et son coscénariste, Alexander Terekhov.


Un film coup de poing de costumes au demeurant très classique, à la fois fresque historique et portrait de femmes à la psyché traumatisée, qui nous plonge dans Léningrad, l'actuelle Saint-Petersbourg, une ville décimée par la famine et les bombardements qui a subi un des pires sièges de l’Histoire et dont les conséquences sont encore visibles aujourd’hui.


Malgré la modestie des moyens matériels mis en œuvre, Kantemir Balagov, qui semble tourmenté par une problématique bien spécifique : la condition des femmes au sein d’une société radicalement patriarcale, a tenté , par une mise en scène ample, de rendre les effets de la guerre palpables, aussi dans les lieux où se déroule l’histoire, dans les teintes du film, que dans la vie des personnages. La guerre a ravagé les immeubles et irrémédiablement affecté les visages, les regards et les corps.


La Russie d'alors, pays saigné à blanc, tente de se reconstruire suite aux purges staliniennes puis marquée au fer rouge par l’invasion allemande (la terrible Opération Barbarossa), Iya (Viktoria Miroshnichenko), très jeune femme, dont la taille, exceptionnelle pour son temps, masque la beauté aux yeux des autres, incarne parfaitement cette somme de souffrances.


Dans ce Léningrad en ruine, obscurci aussi bien par l’hiver que par la pénurie, Iya , à la fois lumineuse et fantomatique, est le témoin d'un monde fait d'une petite cohorte de survivants, mutilés dans leur chair et leur psyché, tout droit sortis d'une peinture flamande de Brueghel l'Ancien.


La désincarnée Iya, à l'instar de à la manière de certains personnages de Dostoïevski, cantonnée à des tâches subalternes à cause de sa mystérieuse maladie quand elle ne vit dans un appartement communautaire, entre dans une relation toxique, pour ne pas dire symbiotique avec Masha (Vasilisa Perelygina), démobilisée du front, faite der brutalités masquant mal une bisexualité latente et de souffrances, que trouble parfois les avances de gosses de riches apparatchiks qui circulent dans une automobile privée —un luxe dans l'Union Soviétique d'alors —, à l'instar de Sasha (Igor Shirokov), infirmier puceau et timide.


Outre l’influence évidente que peut avoir la mise en scène de son mentor,Alexandre Sokourov, il est indispensable de saluer le travail effectué par Kseniya Sereda, la cheffe opérateur âgée d’à peine 25 ans, et qui permet à chaque plan de jouir d’une lumière qui l’assimile à une magnifique peinture flamande que ne renieraient pas un Vermeer ou un Rembrandt, avec un magnifique rendu pictural qui ne fait qu’accentuer le propos du film, puisqu’il ajoute à la froideur mortifère propre à l’univers dans lequel évoluent Iya et Masha.


Plusieurs problématiques très modernes sont évoquées dans «Une Grande Fille» comme la bisexualité des deux personnages principaux qui se révèle , un élément transgressif dans la Russie des années 40 — a fortiori quand on connaît la terrible homophobie qui ravage ce pays, de nos jours —, le droit à l’avortement et la liberté pour les femmes de disposer de leur corps, qui en font toute l’intelligence du long métrage.


Du grand cinéma!


En dépit de la noirceur du sujet, de son rythme monocorde parfois suffocant et d'une projection en semaine, le film a totalisé 198 entrées.

 


* Dylda [Дылда] , «grande fille» en russe.
** Tesnota [Теснота] signifie «étroitesse» dans la langue de Tolstoï.

 

 

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati

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