Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - Pour leur défense, ils disent avoir été gazés et que pendant qu'ils dormaient 200 kilos de drogue ont été chargés dans leur camion.

« Les seuls faits objectifs, d’après monsieur, sont qu’il s’est endormi, qu’il avait le visage gonflé à son réveil et qu’il y avait de la drogue dans son camion » synthétise la présidente Sordel-Lothe.

De la drogue dans son camion, et pas qu’un peu : 200.5 kilos d’herbe de cannabis saisis par les douanes le 9 juin sur l’aire du poulet de Bresse à hauteur de Dommartin les Cuiseaux. Au volant de l’ensemble routier, monsieur, 43 ans, de nationalité roumaine installé en Espagne depuis 5 ans. Sur le siège passager, madame, 28 ans, sa compagne, elle aurait la double nationalité, si l’on a bien compris.

« Ils n’ont pas la tête de l’emploi ». A quoi ressemblent des trafiquants de drogue ?

Un interprète officie, mais quelle tâche difficile que la sienne, à devoir traduire pour le tribunal des choses claires, alors que monsieur s’épanche, que madame intervient par-dessus, et qu’ils ont à dire en permanence, animés par la force de convaincre les juges qu’en aucun cas ils ne trafiquent de la drogue. Un avocat parisien est venu expressément de Paname pour les défendre, et au soutien de leurs intérêts argumentera, entre autres, qu’« ils n’ont pas la tête de l’emploi ». A quoi peuvent bien ressembler des trafiquants de drogue ? Quel est leur profil type ? Leur profil physique s’entend, parce que sur le reste il y des traits saillants qui reviennent dans de nombreux dossiers. Par exemple, les trafiquants sont souvent indigents. Pas un sou ou presque sur leurs déclarations fiscales.

Vive les grands-mères

Le couple, escorté par cinq gendarmes, a des revenus modestes : elle perçoit environ 250 euros d’allocation, il dit gagner environ 1200 euros par mois. Ils ont un enfant en commun, un bébé âgé de 9 mois, gardé par sa grand-mère maternelle en Espagne. Il a 4 enfants par ailleurs, qui vivent en Roumanie, sous la garde de leur grand-mère paternelle. Gros investissement de ces deux mamies, ici et là, sans lequel le couple ne pourrait pas tracer les routes ensemble. Depuis le 8 avril dernier, madame était avec monsieur pour les 13 derniers trajets entre l’Espagne et la Roumanie. Vive les grands-mères. Ce dimanche soir, vers 23 heures, les agents de la douane veulent jeter un œil à travers les ranges palettes mais, chose étonnante, des plaques métalliques en renforcent l’accès : pas moyen d’entrevoir quoi que ce soit.

Dans 12 sacs de sport, 350 000 euros de drogue

Sans franche surprise, dès lors, les douaniers trouvent, une fois l’accès ouvert, 12 sacs de sport noirs contenant 183 sachets « thermosoudés » d’herbe de cannabis. Mais « c’est pas eux », traduit l’interprète pour le couple à peine l’audience ouverte. La présidente fait le maximum pour éviter que monsieur et madame ne parasitent à l’excès son instruction par leurs interventions intempestives, anarchiques et démonstratives. Monsieur parle sur un ton très sûr de lui, écarte volontiers les bras en guise de rhétorique. On apprend que madame serait propriétaire d’une voiture et d’un camion, c’est un fichier des autorités espagnoles qui le dit. « Quel genre de voiture on achète, quand on a 250 euros d’allocations ? » s’enquiert la présidente. Personne n’est jamais dupe, dans les dossiers de trafic de drogue, du baratin et des écrans de fumée que les prévenus balancent selon la technique immémoriale de la seiche (qui, elle, balance de l’encre).

Démonstratifs comme des acteurs de cinéma muet (mais avec le son)

Dans le box on bredouille des « VV »,  des « 3 », des « 2 », VV, VW, ...une Volkswagen ? Non, le tirage du loto s’achève sur « A3 ». Une Audi ? « BMW ! Elle a une BMW ! » tranche l’interprète. « En effet, mais s’il y avait eu aussi une Audi ! » glisse malicieusement la présidente. Les prévenus ne sont pas accessibles à la malice, ils sont dans le drama. Éloquents et démonstratifs comme des acteurs de cinéma muet (mais avec le son). L’exploitation des téléphones y compris du GSM de marque Cubot dont madame revendique la propriété pendant que son homme explique aux enquêteurs qu’il l’a « trouvé » il y a deux semaines, donne leurs emplois du temps, leurs trajets, tout, et ont tous borné de concert… Le tribunal les confronte à leurs contradictions et elles sont si nombreuses qu’en désespoir de cause monsieur ouvre les vannes. Il se froisse, il se déchire, il pleure comme une pôv’choute diraient nos voisins belges. Après tout, on est à l’international, comme tout ce qui transite par l’aire du poulet (pourtant de Bresse) et qui finit au TGI.

Ils encourent chacun 10 ans de prison

Nul mépris dans nos propos. Les prévenus sont stressés, on le serait à moins, ils encourent chacun 10 ans de prison. Ils sont donc stressés mais mais ils sont également caricaturaux dans leurs façons d’essayer de convaincre le tribunal de leur innocence alors qu’en face on leur oppose pied à pied, point par point, tout ce qui « ne tient pas » comme le dira Christel Benedetti, substitut du procureur, dans ses réquisitions. La représentante des douanes, peut-être lassée par autant de mauvais cinéma, fera, elle aussi, quasi un réquisitoire, reprenant comme le parquet après elle, tous les éléments à charge. Et pourtant ! s’exclamera maître Beaiz (barreau de Paris) : « Pourquoi, à chaque fois, que madame dit autre chose que monsieur, on dit que c’est une contradiction ? » … Pourquoi, quand, à des questions élémentaires sur les transactions bancaires de madame (pourquoi avoir viré telle et telle somme ?), chaque prévenu a une réponse différente, pourquoi dit-on qu’ils sont contradictoires ? La réponse est contenue dans la question.

L’absurdité du tout ne manque pas de comique

Le service des douanes trouve étrange que le couple ait laissé la remorque frigorifique tourner alors qu’elle était vide au cours de ce grand voyage qui les menait à Strasbourg selon monsieur, en Roumanie selon madame. En audition monsieur s’est exclamé que s’il avait voulu transporter 200 kg d’herbe de cannabis eh bien tiens, justement, il les aurait collés dans sa remorque, bien au frais pour les conserver. Ah. Du coup l’avocat va parler de son propre frigo, chez lui, qui certes n’a jamais contenu de drogue mais qu’il ne lui serait jamais venu à l’esprit de l’y ranger si toutefois il en avait eu, ce qui ne fut jamais le cas… On nage dans l’absurde et ça finit par être drôle, mais les jeux sont faits depuis longtemps, du moins on l’a senti comme ça, quand la présidente coinçait les prévenus dans leurs incohérences et mensonges.

Seule explication : on les a agressés et on a chargé 200 kg de drogue…

Match-point, dirait Woody Allen : la représentante des douanes réclame 350 000 euros d’amende, la procureur requiert 5 ans de prison chacun, des mandats de dépôt et des interdiction du territoire. La seule explication qu’a donné monsieur c’est qu’ils se sont « fait agresser », la veille, sur une aire de repos. « On » les a « gazés », et à son réveil il avait « le visage gonflé » et y avait 200 kg de came dans son bahut. Son avocat monte au créneau sur la nature du gaz : lacrymogène ou « endormissant » ? Ah il a fait une touche ! Dans le box on mime force bâillements, monsieur écarte les bras pour accueillir cette évidence : hé-hé, c’était du gaz « endormissant », mais oui bien sûr. Alors « bien sûr » il a appelé les secours, mais « bien sûr » les gendarmes ne sont pas venus. Aucune trace de cet appel nulle part. Les mystères sont partout, sauf pour le tribunal.

4 ans de prison, 3 ans de prison, mandats de dépôts

Après en avoir délibéré, celui-ci déclare le couple coupable de ce qu’on lui reproche et condamne monsieur à 4 ans de prison, madame à 3 ans de prison, mandats de dépôts pour les deux, puis une interdiction du territoire français de 5 ans et une amende de 350 000 euros. Confiscation judiciaire de l'ensemble routier. Quelque part en Espagne, une grand-mère se voit confier en cet instant la longue garde d’un nourrisson. Quelque part en Roumanie, une autre grand-mère va faire à manger aux 4 autres enfants de monsieur pendant les années qui viennent.
L’escorte remmène le couple, on les entrave à nouveau, mains menottées attachées à une ceinture abdominale. La femme hurle, on l’entend de la salle. Monsieur n’a manifesté aucun étonnement au prononcé de la peine, demandant seulement à être « dans la même prison » que sa compagne. Ce n’est pas gagné, il n’y a pas de quartier pour les femmes au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand.

Florence Saint-Arroman

Annonces

Météo locale

Météo
  • Min
  • Max

Recherche