Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - Sur l'Ile Saint Laurent, la soirée s'était terminée entre tesson de bouteille et couteau

C’est arrivé dans la nuit du 27 au 28 juillet dernier. Le calendrier affichait déjà dimanche, il était environ deux heures du matin. Une rixe a éclaté devant un restaurant de l’île Saint-Laurent.

Ensuite, il y avait du sang partout. Celui qui lacérait F. avec un tesson de bouteille se tient à la barre, il s’appelle A., il a 32 ans et il a manqué mourir cette nuit-là. Celui qui lui a planté un couteau dans sa poitrine se tient à ses côtés. Il a 23 ans, il s’appelle T. et il a eu chaud lui aussi. Tout est parti de gamineries. Les auteurs des dites gamineries ne se sont pas donné la peine de venir à l’audience de comparution immédiate de ce lundi 9 septembre.

Petites causes, effets dramatiques

Ils ne sont pas poursuivis pour si peu, c’est sûr, mais enfin leurs copains respectifs sont jugés, et finalement sans les propos déplacés voire dégradants du copain d’A. à l’adresse d’une des filles qui était au restaurant, et sans la réaction du petit ami de la fille qui est allé lui filer un coup de pied dans le derrière, rien ne serait sans doute arrivé. Petites causes, effets dramatiques. Ce samedi d’été, alors que le festival de Chalon dans la rue bat son plein, A. sort boire des coups avec son ami R. Quelques vodkas. Un léger incident déjà dans leur café de prédilection, la police municipale intervient et rapporte que A. semblait « excité ». De son côté, une quinzaine de jeunes gens avait privatisé un restaurant pour la soirée, et vers deux heures du matin, alors que la propriétaire faisait le taxi pour ceux qui avaient trop bu, elle confie le restau à son fils et ses deux amis, T. et F. Là-dessus, A. et R. passent. R. lâche des mots pénibles à une jeune femme, le fils de la propriétaire va lui botter le train. Des insultes auraient fusé, et A. aurait lancé « bougez pas, je reviens ». Il casse une bouteille de bière, en prend le goulot en main, et s’en prend à F. qui se protège avec les bras, tout en reculant jusqu’à être acculé. T. avait pris un couteau sur une des tables à l’intérieur quand il a entendu le groupe crier puis il est sorti voir ce qui se passait. Quand son ami F. s’est trouvé coincé alors que A. continuait ses mouvements de balayage de la main prolongée d’une lame de verre, il a planté le couteau dans sa poitrine. Fin de la scène.

« Des bons petits gars », tous bien alcoolisés

Les acteurs n’ont pas de casier. Ils travaillent, ils sont insérés, comme on dit. « Des bons petits gars » Maître Nicolle en dira autant de son client, A., et ajoutera « sauf lorsqu’ils ont bu ». Le fait est : ils avaient tous une alcoolémie supérieure à 1 gramme. Bilan : 16 points de suture pour F., avant-bras, mains, épaule, doigts. Le pronostic vital de A. est d’abord engagé : perforation de l’estomac et d’un poumon. La lame du couteau fut déviée par une côte, sinon elle touchait le cœur. « La blessure est profonde et grave » explique la présidente Verger. « Vous avez failli tuer quelqu’un », insiste-t-elle auprès de T., lequel demande 3000 euros d’indemnités (pour « choc psychologique », il a eu 2 jours d’ITT). Qu’il soit choqué, y compris et surtout par la peur rétrospective de « à quoi tient la vie d’un homme » (à une côte, en l’occurrence), paraît acquis. « C’est une des choses qui le traumatisent », insiste maître Bouilleret qui assure sa défense. Elle plaide la légitime défense. Christel Benedetti, substitut du procureur, a requis des peines de prison entièrement assorties de sursis mis à l’épreuve pour les deux prévenus, considérant que s’armer d’un couteau n’était « ni proportionné, ni nécessaire ». Maître Bouilleret brandit les photos du tesson de bouteille et du couteau au tribunal : « Pas proportionné ? On peut tuer avec un tesson de verre, et l’agresseur visait le haut du corps, le cou, le visage. La première victime de ce dossier, c’est F. » Elle évoque la plainte posée en août suite à des menaces postées sur le mur Facebook de T. : « t’inquiète mon pote, pour le coup de couteau justice sera faite, malgré que la procureur est une racelarde ». Ambiance.

« Ils n’étaient pas ce qu’ils sont d’habitude, les uns et les autres »

« Le tesson n’est pas le bon », affirme maître Nicolle qui s’inscrit dans le sillage que son client, A., avait ouvert : le racisme. L’avocat n’emploie pas le mot (son client, si), mais défend « un honnête homme » à qui on n’aura rien épargné puisque les enquêteurs l’ont longuement interrogé sur son lit d’hôpital, sans avocat pour l’assister. Il met en doute qu’il ait réellement causé les blessures dont F. a souffert et dont il porte les cicatrices, et surtout tâche de démontrer qu’il n’y avait pas de légitime défense dans l’attaque au couteau dont son client n’est pas remis. Les prévenus étaient placés sous contrôle judiciaire depuis le 8 août dernier, ils sont tous deux vu des psychologues. Celle de T. écrit qu’il semble « conscient de l’acte commis (le couteau), mais n’a pas le profil à chercher la provocation ». Celle de A. verse à la procédure que l’homme « souffre d’un stress post traumatique », mais qu’elle « s’interroge sur un trouble de la personnalité lié à sa consommation d’alcool ». Il est par ailleurs marié, père de deux enfants, il est qualifié et il travaille. Il a estimé que son ami « se faisait agresser par 4 contre 1 et ce n’était pas honnête ». Comme l’a dit son avocat : « Ils avaient tous bu. Ils n’étaient pas ce qu’ils sont d’habitude, les uns et les autres. »

Le tribunal délibère assez longuemen

T est relaxé : le tribunal considère qu’il a agi en état de légitime défense, mais on ne fait pas droit à sa demande d’indemnités. A. est déclaré coupable et condamné à 15 mois de prison entièrement assortis d’un sursis mis à l’épreuve de 2 ans, avec des obligations de soins, d’indemniser F., et interdiction de tout contact avec T. et F., interdiction de porter une arme pendant 5 ans. Le tribunal ordonne l’exécution provisoire : tout prend effet dès maintenant, même s’il décidait de faire appel de la décision. Il devra verser 1000 euros à F. pour ses frais d’avocat. Renvoi sur intérêt civil pour calculer les indemnités à venir pour les blessures de celui-ci.

« Tout ça pour des propos déplaisants, ou un regard », a insisté la présidente qui s’adressait aux trois jeunes hommes présents à l’audience, les prévenus et F. On songe à ce que Daniel Zagury* appelle « les crimes de lèse-narcissismes ». « On ne comprendrait rien à cette culture de la violence si on la cantonnait au narcissisme individuel, sans considérer également le narcissisme des groupes. »

Florence Saint-Arroman

* La barbarie des hommes ordinaires, Daniel Zagury, psychiatre des hôpitaux et expert devant les tribunaux

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