TRIBUNAL DE CHALON « Tu m’as fait cocue avec mes petites-filles. »

La phrase, rapportée par la maman d’une des victimes, à la barre, fend le silence de la salle d’audience. Tribunal correctionnel, ce vendredi 26 mars, en fin de journée. « Papou », 67 ans, « monsieur tout le monde », « un vrai gentil » est jugé pour avoir, en décembre 2016, puis avril 2017, commis des agressions sexuelles incestueuses sur deux petites filles, alors âgées de 3 ans.

« Vous n’êtes pas le grand-père, mais le mari de la grand-mère des enfants », précise le président Dufour qui va mener son audience avec rigueur et respect, durant près de 4 heures.

Climat incestueux, abolition des générations, déni d’humanité

C’est d’abord une des petites qui dit un jour à ses parents que « Papou m’a léché la zézette ». Le père de la petite appelle sa fratrie, une de ses sœurs prend le ciel sur la tête : chez elle aussi, on s’interrogeait, car leur fillette avait dit peu ou prou la même chose, ajoutant « il est fou, Papou ».  Une des enfants a dit que « ça piquait » en désignant son entrejambe, et puis que c’était « un secret ». Les parents, PV de plaintes en main, vont confronter l’homme chez lui, aux alentours de Chalon. Et l’homme reconnaît, et son épouse se serait exclamée : « Tu m’as fait cocue avec mes petites-filles ». Cette phrase signe le climat incestueux, elle signe ce que cette femme porte en elle de confusion des places, d’abolition des générations, et de déni d’un tabou pourtant essentiel : le tabou de l’inceste. Cette phrase la place au-delà de toutes limites et dans le déni de l’humanité des petites, en même temps que de leur âge. C’est glaçant, mais ça a le mérite d’être clair.

Les pères des fillettes conduiront eux-mêmes « Papou » au commissariat

Car le passage à l’acte interroge. Rien dans la vie du prévenu qui breloque, tassé sur une chaise (son état de santé - maladie de Parkinson, ne lui permet pas de rester debout aussi longtemps), ne permettait de se méfier de quoi que ce soit. Bien au contraire, tous les enfants du couple lui savent gré d’avoir été un homme gentil, attentionné, stable. Pas le moindre geste déplacé à l’encontre des filles. Et puis un jour, l’horreur. Deux petites gosses viennent dire l’impensable. Leurs pères conduiront eux-mêmes le Papou au commissariat de Chalon-sur-Saône où il sera placé en garde à vue. Il est malade depuis 2009, le médecin dit que son traitement est impératif, « ça a son importance pour la suite », précise le président.

Tantôt il reconnaît, tantôt il se met en retrait

Les fillettes seront entendues par des brigades des mineurs. Les conditions d’audition d’enfants si jeunes sont particulières, on prend vraiment le temps, beaucoup de temps. On recourt à des poupons, à des peluches, au dessin, à tout ce qui peut faire médiation quand on a 3 ans. Ce que les enfants mettent en scène est clair. Le président l’est aussi, en gardant toute sobriété. A l’audience le prévenu se met en retrait. « C’était il y a longtemps. » Le ton du juge se fait plus vif : « Monsieur, on peut penser que quand on fait ça, on s’en souvient, non ? » Silence et tremblements. Le président lui rappelle qu’il a reconnu les faits pendant sa garde à vue, alors, aujourd’hui ? « Je reconnais ce que j’ai dit au commissariat. Je ne veux pas minimiser les choses. » Le président, sur un ton plus doux : « C’est important pour les parents et les petites filles, parce que c’est violent pour un enfant. A trois ans, elles ne se rendent pas compte, mais quand elles vont grandir, ça peut devenir compliqué. » Dans un courrier, le « grand-père de cœur », comme il l’a écrit, a demandé pardon aux enfants. La procédure fait état d’autres détails pénibles qu’un enfant de cet âge ne saurait inventer, dit le président, mais qu’« on peut leur mettre dans la tête » grommelle le prévenu : le tripot familial (ou conjugal, mais c’est la même chose ici) reprend le dessus.  

Le prévenu craque à l’audience, il est hospitalisé

Commence une plaidoirie sensible, sur ce qu’est « avoir 3 ans ». Maître Bonnat prête sa voix aux si jeunes victimes, le prévenu répond presque immédiatement à la dose de pathos qui fait monter la mayonnaise, en ton sur ton. Il craque. Il a élevé 13 enfants (les siens puis ceux de sa seconde épouse, puis leur enfant commun), son entourage ne dit « pas un mot déplacé ou critique à son sujet » soulignera la vice-procureur, il est décrit comme « serviable et généreux ». Mais il est soumis à un stress important depuis des heures, et au moment où est développé ce qu’on peut appeler l’horreur du crime - dont il est l’auteur -, rien ne va plus. L’audience est suspendue. On appelle les pompiers, l’huissier d’audience et un agent de sécurité l’entourent, une femme vient lui ôter son masque, son avocate va lui chercher de l’eau. Les pompiers l’interrogent, appellent le médecin régulateur du SAMU, « le médecin veut vous voir, monsieur, on va y aller ». Ils sanglent le malheureux sur une chaise et le roulent jusqu’à leur véhicule.

Sous la coupe d’une femme acariâtre et dominatrice qui le tyrannise

On se croirait aux assises. La violence de la scène est crue, sans fard, la dégringolade se poursuit. Les faits d’agression incestueuse déchirent cette famille, le coupable est mis au ban, évidemment, mais sans la moindre agressivité vindicative. On écarte l’agresseur, point. Mais pour lui, qui a travaillé toute sa vie et nourri une famille nombreuse, puis super nombreuse, pour finir sous la coupe d’une femme acariâtre et dominatrice qui le tyrannise, l’épuise sous des rafales de reproches incessants, le dévalorisant sans relâche parce qu’il n’a « pas assez d’argent », la retraite ressemblait à un lent effacement, une destruction en goutte à goutte, dont la maladie dégénérative - diagnostiquée avant sa retraite -, devenait l’expression. Et le voilà jugé, confronté à des actes qui lui font « honte » a-t-il dit. Plus la honte est forte, plus la confrontation est rude. Le prévenu a fait un court-circuit.

C’était pour « se venger » de sa femme, dit-il pendant sa garde à vue

Le traitement médicamenteux lourd destiné à ralentir la marche de la maladie n’est pas sans effets secondaires. Deux experts, un psychiatre et un neurologue, concluent à l’altération du discernement au moment des faits. Le prévenu avait des troubles du contrôle de ses actes. Les médicaments peuvent, en de rares cas, provoquer une augmentation de la libido. Sauf que cette « justification » est arrivée tard. En garde à vue le prévenu était plus clair : c’était pour « se venger » de sa femme. Le président, la procureur, la défense, s’accordent sur ce point : la première explication était sans doute la bonne, même si, à la période des faits, « le contrôle de ses actes est perturbé » plaidera maître Leray.

Sur les bancs des parties civiles, les larmes coulent

Se venger de sa femme : il a flingué toute la famille. Sur les bancs des parties civiles, les larmes coulent. Flingué, oui, le mot est à la hauteur de la violence que les parents des petites ont ramassé, que les deux enfants ont subi, dont les membres collatéraux souffrent aussi. L’inceste, c’est comme tirer avec des balles dum-dum : les dommages à l’intérieur de soi sont terribles. Flingué mais pas tué, car ils ont tous réagi, pris le problème à bras le corps, avec amour et conscience, se faisant tous aider. Les mots circulent, leurs paroles ne se laissent plus empêcher. Ils sont ceux qui vont construire, pour eux-mêmes comme pour ceux qui viennent après eux, un socle plus sain et donc plus protecteur. Ils en font l’effort, le reste leur appartient.

« Liens trahis », « gâchis d’enfance », « centré sur lui-même »

Aline Saenz-Cobo, vice-procureur, requiert une peine de 3 ans de prison dont 1 an serait assorti d’un sursis probatoire avec obligations et interdictions. Elle parle de ces « liens trahis », de la confiance trahie (celle qu’un petit, dépendant, peut placer dans les adultes qui l’entourent). Et puis elle estime que le prévenu, serpentant dans des déclarations changeantes, se dérobe à sa responsabilité : il dit avoir eu conscience de la gravité de ses actes, mais n’a rien dit ou fait pour éviter la réitération ou se dénoncer. « Gâchis d’enfance » dit-elle encore, « il est centré sur lui-même ». De ce point de vue, les effets possibles des médicaments sur son comportement ont bon dos : sa responsabilité est pleine et entière.

La défense plaide un contexte toxique, enfermant

Maître Mathilde Leray tempère ce regard. Le prévenu a reconnu les faits, dont acte, mais : « Cette procédure n’est teintée que de cela, un fonctionnement propre à ce couple, qui entrave l’enquête. On ne s’explique pas qu’au cours des mois entre les deux séries de faits, rien ne soit venu y mettre un terme. » L’avocate plaide dans un silence parfait, tout le monde écoute. La procureur l’avait souligné : la tenue des parties civiles les honore. Maître Leray le dit à son tour, de la place qu’elle occupe, saluant « les attitudes dignes des parents à la barre ». En revanche, elle demande au tribunal de retenir l’altération du discernement et de diminuer le quantum de la peine requise, car fin 2016, ce monsieur souffrait de troubles du comportement, il faisait des achats inutiles, perdait ses outils, s’asseyait à l’arrière de son véhicule au lieu d’en prendre le volant. « Son traitement n’a été modifié qu’après sa garde à vue. » L’avocate plaide pour un sursis probatoire (casier néant jusqu’à ce jour), « avec une obligation de soins, bien sûr, qu’il ait un interlocuteur neutre, et quelqu’un à qui se confier »

18 mois de détention, 2 ans sous main de justice

Il est 21 heures lorsque le tribunal déclare le prévenu (hospitalisé, mais fut présent jusqu’à la clôture des débats) coupable, retient l’altération du discernement, et le condamne à une peine de 36 mois de prison dont 18 mois sont assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans. Obligations de soins, d’indemniser les parties civiles, interdiction de contact avec les victimes, interdiction de toute activité en lien avec des mineurs. Constate son inscription au FIJAIS*. La partie ferme est aménagée en détention à domicile sous surveillance électronique.

La qualité de l’audience

Le président Dufour marque une pause, puis : « Le tribunal veut souligner la dignité qui a été celle des parties civiles au cours de l’audience et tient à saluer la façon très positive dont vous avez réagi avec vos enfants. » Dont acte. Nous ajoutons toutefois que la qualité de l’audience est d’abord due à celui qui la préside, puis au concours, en bonne intelligence, des autres acteurs du procès.

Florence Saint-Arroman

Les parents des enfants sont reconnus parties civiles, pour eux-mêmes et aussi en qualité de représentants légaux des fillettes. Le prévenu est condamné à leur verser les sommes de 2 x 5 000 euros (pour chaque enfant) et 1 000 euros à chaque parent, en reconnaissance du préjudice subi.

*FIJAIS : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F34836

Sur Wikipédia :
« L’incestuel est une notion de psychanalyse de Paul-Claude Racamier apparue entre 1980 et 1995 qui isole et distingue une situation relationnelle que l'on retrouve typiquement en « arrière-plan » des situations d'inceste, d'où son nom, mais pas exclusivement et pas nécessairement. Cet arrière-plan est identifié comme un système d'échange générateur de confusion et en lutte contre les distinctionsindividuelles. Ce climat relationnel qualifié d’incestuel est lui-même une atteinte à l'intégrité des personnes, ce que l'on retrouve dans les expressions suivantes : « L’incestuel c’est l’inceste moral », « un climat où souffle le vent de l'inceste, sans qu'il y ait inceste », ou encore « ce qui dans la vie psychique porte l'empreinte de l'inceste ». Théorisé, « l’incestuel définit une modalité propre d’organisation de la vie psychique individuelle et plus encore familiale » qui « édicte comme tabou non pas l’inceste mais la vérité sur l’inceste ». 

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