Chalon sur Saône
Au terme d’une longue privation de liberté, Yvan Le Bolloc’h peinera à se remettre à niveau…
Par Michel POIRIAULT
Publié le 15 Avril 2025 à 17h00
Jamais une interview n’a été autant rythmée par une noria d’éclats de rire irréfléchis et spontanés. Un pur bonheur qui préfigure le climat ambiant de la comédie des Théâtrales «Le Bracelet », laquelle cheminera le samedi 19 avril à 20h, à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône. Info-chalon.com donne la parole à Yvan le Bolloc’h.
A l’adresse de celles et ceux qui souhaitent y assister, sans disposer encore d’un billet d’entrée : toutes les places du grand espace ont été acquises…
Avec «Le Bracelet » on surfe sur une actualité brûlante ?
« Absolument. Si j’osais, j’irais jusqu’à dire que c’est le dernier accessoire vestimentaire à la mode ! Si tu n’as pas ton bracelet à 60 ans , tu as raté ta vie ! »
Au terme de dix-huit ans d’emprisonnement, André regagne ses pénates. Vous attendiez-vous à des retrouvailles familiales aussi peu chaleureuses ?
«Je ne peux pas dire que je vais m’appuyer sur une expérience personnelle pour me mettre dans la peau, évoquer ce que peut ressentir un taulard qui a pris dix-huit ans de placard, mais enfin, là, on est sur du format demi-sel. André n’est pas vraiment fait pour ça, au fond on va découvrir, comme on dit dans le milieu, que c’est un peu un cave. En assistant au spectacle, on découvre qu’il a sans doute enfilé un costume un peu trop grand pour lui. Quand il sort de là, après dix-huit ans, il y a les voitures électriques, les réseaux sociaux…le monde a sérieusement avancé, alors qu’il est resté derrière les barreaux. Non seulement le monde tourne, mais il va se rappeler cet idiot, qu’il a quand même laissé son enfant, une mouflette qui s’appelle Pauline. Quand elle est partie, elle devait avoir six mois. Tout ça fait qu’effectivement, ça fait un choc quand il revient. Il y a sa belle-mère qui est là aussi, elle s’est installée, d’ailleurs elle a tellement eu d’opérations de chirurgie esthétique qu’il est possible de la confondre avec sa mère, avec sa femme. On est dans le domaine de la comédie. Tout est surligné, c’est le principe. »
Finalement vous êtes victime de la double peine : détention plus résilience pas terrible dans le camp d’en face ?
« Il n’a pas mis le pied chez lui qu’il va commettre une énorme bourde qui va le renvoyer vraiment au fond du couloir. Surtout par rapport à sa femme ! En voyant la pièce vous comprendrez pourquoi. Quand je vous dis que c’est un demi-sel, il est épais, maladroit. C’est un tocard. Il sort de taule après dix-huit piges, c’est comme s’il avait fermé la porte avant-hier, et qu’il revenait après être allé chercher un paquet de cigarettes. Sauf que maintenant, ce sont des cigarettes électroniques ! »
La réflexion sur le sujet s’associe-t-elle au rire ?
« Non, là je pense qu’on est dans la comédie pure. La prise en compte des conditions de l’univers carcéral, de la surpopulation, etc. on n’en parle pas du tout. Ce n’est même pas évoqué. »
Isabelle Mergault signe-t-elle là une nouvelle comédie digne de foi ?
«Isabelle a un palmarès cousu de fil d’or, tant au cinéma qu’au théâtre. Ça fait longtemps qu’elle écrit des comédies, donc il y a un savoir-faire incontestable dans l’efficacité, et des situations, et des dialogues. J’ai remis un tout petit peu ma patte, vraiment quasiment rien, juste deux-trois trucs pour me, nous faire plaisir, mais sinon tout était là. Je crois qu’au niveau des dialogues elle est sur une ligne Michel Audiard en jupons. Si c’était un bonhomme je dirais qu’elle est blanchie sous le harnais. Au début, sur le papier, je me disais : mais non, ça ? Et elle me disait : « Si, si, ça va être payant, tu vas voir ». Il s’est avéré qu’elle a vraiment raison. En plus, elle a cette capacité d’autodérision, c’est-à-dire qu’elle ne s’épargne pas non plus. Il faut dire aussi qu’elle ne s’est pas ratée pour son rôle, Odette Pigrenet, la femme du demi-sel ! Avec ça elle ne peut pas concourir à Miss France ! C’est ça qui est bien, qui est formidable, elle n’épargne pas sa condition. »
Tous les publics prennent-ils fait et cause pour la pièce ?
« Ah oui ! Jusqu’à maintenant nous n’avons eu aucune désillusion, ça cartonne à chaque fois, Isabelle étant très populaire, et sans doute que moi aussi un petit peu. Les salles sont pleines, et les gens se tapent vraiment sur les cuisses. C’est une régalade, une bénédiction, qu’elle m’ait proposé ça. J’en suis très, très satisfait. »
Votre guitare est-elle un organe supplémentaire ?
«Elle est là, à ma gauche, pendant les temps morts, et ils sont nombreux sur une tournée, je bricole toujours. Je la taquine un tout petit peu, et puis pour les amoureux de la rumba flamenca et de l’hôtellerie de plein air, je précise qu’il y a toujours l’album « Esperanza » en vente sur toutes les plateformes, y compris celles qui ne paient pas leurs impôts en France. »
Par rapport à l’ensemble de votre carrière, le théâtre tient-il le haut du pavé ?
«Il ne tient pas le haut du pavé, mais il fait un solide joint. C’est assez drôle, parce que je me souviens que lorsque j’étais au collège Victor-Hugo à La-Celle-Saint-Cloud (78), dans les années 70, il y avait un cours de théâtre. Ce cours était organisé par un monsieur avec un pantalon en velours grosses côtes, une coupe de cheveux pas possible, coiffé comme un-dessous-de-bras, la caricature du professeur de théâtre avec des petites binocles, et portant des Pataugas. Je ne sais pas si c’était pour faire plaisir aux filles, ou pour nouer de nouvelles aventures, mais j’avais mis les pieds dans l’histoire. Je me souviens que la pièce était « Antigone », de Jean Anouilh. C’était l’extension d’un travail que l’on faisait en français, et quand il s’est agi de distribuer les rôles, je me suis dit : ouh là là, à l’idée de me retrouver en jupette sur scène avec un texte à apprendre…Mon truc c’était plutôt les mobylettes avec guidon bracelet que les grands textes. Et j’ai cru m’en tirer à bon compte en disant : voilà, je vais tenir le rôle du hallebardier ! Bien des années plus tard, Alain Sachs m’a proposé de faire avec Isabelle Nanty et Jean-Louis Barcelona, que je retrouve dans « Le Bracelet » la pièce « Les Deux Canards »de Tristan Bernard, créée en 1913. Cette pièce avait plutôt très, très bien fonctionné à l’époque, je suis parti en tournée ensuite avec Virginie Hocq. J’ai retrouvé Alain Sachs, professeur de théâtre, qui quinze ans plus tôt m’avait fait faire le rôle du hallebardier. Incroyable, non ?
La comédie, n’y a-t-il que cela de vrai pour vous ?
(temps de réflexion). »Disons que c’est par ce biais-là que j’ai un peu appréhendé le jeu d’acteur. Non , la première pièce que j’ai jouée, c’était du Duras, « Un barrage contre le Pacifique ». On est loin d’être dans une comédie. Invariablement les gens vous attendent un petit peu. Quand vous avez été longtemps un bon boulanger, si vous décidez de passer à la pâtisserie, ce n’est pas toujours évident. La France est vraiment le pays des fromages, mais aussi celui des étiquettes. Et c’est beaucoup plus difficile de faire rire que de faire pleurer. »
Vous êtes un artiste engagé. N’y avait-il pas au départ la crainte de blocages pour le plein accomplissement de votre carrière ?
«J’en fais une question d’honneur. Les valeurs auxquelles je suis très, très attaché, ça ne se négocie pas. L’humanisme, l’universalisme, l’égalité hommes-femmes, les valeurs de la République, etc. je ne transige pas avec tout ça. Je sais d’où je viens. D’avoir une notoriété, ça m’a aidé, conforté dans l’idée de ne pas renoncer à certaines de mes convictions. Quand vous êtes adossé à un succès comme « Caméra Café », ça vous donne de la force, du moins en ce qui me concerne. Mais quand je joue, il n’y a pas « L’Internationale » derrière, ni toujours les Chœurs de l’Armée rouge ! »
La série « Caméra Café » a-t-elle bien servi vos intérêts ultérieurs ?
«Des succès comme ça, on n’en a qu’un dans une vie. Par rapport à mon parcours, par rapport à d’où je viens, comment tout ça s’est emmanché, ce serait vraiment malvenu de me plaindre. En plus, « Caméra Café », c’est quelque part l’illustration que l’on peut avoir des convictions, et jouer la comédie, puisque « Caméra café » est basée sur les rapports de classes qui sont tous les jours à l’œuvre dans le monde du travail. Les rapports dominants-dominés sont surtout présents dans le monde du travail, et c’est ce qu’on racontait. Si je n’avais pas eu ces convictions, peut-être que « Caméra Café » aurait été moins percutante, moins vive, plus fade. On ne construit pas des comédies avec des sentiments vertueux. »
Où vous suivre pour la suite ?
« Après, on reprendra les tournées avec les spectacles «Faut pas rester là », et «Ma guitare s’appelle Reviens ».
Crédit photo : DR Propos recueillis par Michel Poiriault
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