TRIBUNAL DE CHALON - Il percute en scooter une voiture... mais il est "grammé"

Comment décrire sa souffrance ? Sa honte ? Sa douleur ? Ses efforts ? Ses échecs ? On ne peut pas. On n’en sait que ce qu’on en voit : un homme de plus de 50 ans qui essuie de longs et silencieux sanglots. Vendredi 9 avril, vers 17 heures, il rentre dans une voiture avec son scooter. Accident purement matériel mais il est grammé, comme disent les policiers : 1.44 g. d’alcool/litre de sang. Comparution immédiate ce 12 avril.

Il était parti voir une amie, « une des rares personnes avec qui il peut encore parler », explique Thomas Ronfard, son avocat. A midi, il était « angoissé ». Quand il est angoissé, il boit. Ça fait 33 ans qu’il boit. Depuis ce temps, il s’est déjà cogné à la loi, et donc à la justice. Il a eu des peines comportant des suivis et des obligations de soins. Il s’y investit. « Oui, j’aime bien. » Il aime bien qu’on s’occupe de lui, qu’on l’écoute, qu’on le félicite pour ses efforts. Il va « 5 à 6 fois par mois », dit-il, en consultation au CSAPA-KAIRN 71.  De quoi rendre jaloux pas mal de ses pairs qui courent après un rendez-vous. Et son conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP) lui a même remis un certificat de bonne conduite.

Lui faire sentir le vent du boulet

Mais ce lundi il est dans le box d’une salle d’audience, box vitré on le rappelle, avec une escorte pénitentiaire. Arrêté le jour des faits, il a fait un temps en cellule de dégrisement, puis il est resté en garde à vue. Le statut diffère, mais la cellule est la même. Il était tout seul dans une pièce aussi nue que possible, sans le moindre effet personnel, sans pouvoir se doucher ni même se laver les dents, à la suite de quoi il a rencontré, toujours escorté, un procureur, puis un juge des libertés et de la détention qui a ordonné son placement en détention provisoire. Ça fait deux jours et deux nuits qu’il est en prison. « Une choix procédural qui peut se comprendre (cause état de récidive, ndla), mais qui est extrêmement violent pour lui », dit son avocat.

« À un moment donné, c’est la société qu’il faut protéger »

On emprisonne encore, en Biélorussie, les personnes souffrant d’alcoolisme, et uniquement à cause de cela. Il suffit de trois plaintes de la famille ou de voisins. Les peines vont de 6 mois à deux ans*. En France, on n’emprisonne personne en raison de son alcoolisme, mais l’institution judiciaire ordonne l’incarcération de nombre d’alcooliques, comme on dit, parce qu’ils ont commis des passages à l’acte délictueux. Celui-ci fut condamné déjà 3 fois pour des conduites sous l’empire de l’alcool, alors pour sa 4ème, le parquet lui impose le grand jeu. La présidente Verger le lui explique de sa voix paisible et nette : « Monsieur vous faites beaucoup d’efforts, mais vous avez déjà été condamné plusieurs fois, et à un moment donné, c’est la société qu’il faut protéger. »

« Tenir », par tous moyens, peu importe le flacon

La société est très présente dans la vie du prévenu, mais sur un versant particulier parce que de vie professionnelle il n’en n’a plus depuis 2009 et sa vie sociale est portion congrue. C’est comme s’il vivait en état d’urgence sanitaire depuis plus de 10 ans (on le vit tous depuis 1 an, ça permet de se faire une idée, ndla). La société est là sous forme de CPIP, de psychologue ou psychiatre, d’infirmiers en addicto, de sophrologue, de médecins en addicto, et parfois de juges, d’avocats, de policiers, de gendarmes. Et puis il vit à nouveau chez ses parents. Comme régression, difficile de faire mieux. Il boit depuis 1986, donc, et depuis n’a pu s’arrêter. Il a connu des pics, à picoler du lever au coucher, il a connu du mieux, des rechutes, il prend un traitement médicamenteux, mais quand l’angoisse le pénètre et le glace, il boit. Ça réchauffe, ça embrume l’esprit, ça permet de tenir ? Drôle d’expression quand on ne tient pas seul sur ses jambes, mais « tenir », tout est là.

Un grave accident, une crise de delirium tremens, on continue

En 2009, un grave accident a mis un terme à sa vie pro. Il était pourtant qualifié. Chez un ami, il tombe sur une plaque électrique en marche. Sous l’effet de la douleur, il s’évanouit. Pendant ce temps-là, son pied continue à cramer. Hospitalisé le lendemain dans un service pour grands brûlés, il fait une crise de délirium tremens, il se dit alors « j’arrête ». Mais en 2014, en 2017, en 2019, et donc en avril 2021, il est interpellé au volant avec des alcoolémies bien supérieures au taux toléré. On ne peut que supposer toutes les fois où ses trajets n’ont pas croisé les forces de l’ordre, il y en eut, forcément.

« Mais »

Il veut solliciter un nouveau dossier MDPH. Il dit que le dernier appel téléphonique de Pôle emploi l’a profondément atteint et qu’il ne s’en est pas remis. « J’ai fait deux cures (de sevrage alcool), et puis je me suis inscris à Pôle emploi et aussi à Cap emploi. Il faut faire 80 heures par mois. Mais ma situation actuelle est difficile. Je me suis cassé le péroné et j’ai pas demandé d’arrêt maladie parce que je ne travaille pas, je ne savais pas… On me l’a reproché. On m’a dit que je vivais sur le dos de la société, que j’étais un fainéant, en gros. Que je cherchais pas de boulot. » « C’était le 16 mars, on est le 12 avril », relève la présidente. Le prévenu fait des crises d’angoisse et dit souffrir de la solitude (forcément, hein).

L’ivrognerie fut longtemps vécue comme un manque de volonté ou une forme d’amoralité

Comment décrire sans s’énerver, le sentiment d’impuissance qui nous saisit, à voir passer des centaines d’hommes et de femmes en jugements, parce que l’alcoolisme dont ils sont la proie les met à un moment ou à un autre en infraction (passage à l’acte violent, conduite en état d’ivresse, etc.) ? C’est compliqué car si l’ivrognerie, comme on l’appelait, fut longtemps vécue comme un manque de volonté ou une forme d’amoralité frappant essentiellement « les pauvres », elle est désormais considérée comme une maladie touchant toutes les classes sociales. Cela n’est pas encore suffisant pour que la société envisage les moyens qui sont mis en place pour traiter cette « maladie » (on met des guillemets, parce que même le terme de « maladie » ne semble en réalité pas complètement approprié) autrement. Non que ce qui existe ne soit pas de qualité (en l’état actuel des connaissances et surtout de leurs représentations), mais les dispositifs ne sont pas suffisants au regard du nombre de demandes et d’obligations judiciaires, pour être réellement effectifs quand on a face à soi quelqu’un qui est dans le déni/ qui résiste/ autre.

Il y a encore beaucoup à faire pour forger de véritables volontés politiques

Au tribunal, les magistrats et les avocats disent bien que l’on ne sort pas de l’alcoolisme en un claquement de doigts, nos mentalités ont donc évolué, l’alcoolique n’est plus ici un objet de mépris. Pour autant, ce qui concerne la justice, ce sont les passages à l’acte délictueux, le reste concerne la société entière, qui elle, renvoie volontiers ce problème si complexe sur les tribunaux, ou le rejette dans le fossé de la honte, ou de la commisération, mais sans en comprendre grand-chose finalement. Il y a encore beaucoup à faire pour changer les représentations publiques, et forger de véritables volontés politiques. Dans l’attente, la représentante du ministère publique fait ce qu’elle doit : elle rappelle le danger qu’il y a à conduire en ayant bu, puis requiert une peine mixte (ferme et sursis probatoire) et la révocation des 6 mois du sursis antérieur, ainsi que l’interdiction de conduire sans un dispositif EAD (éthylotest anti-démarrage).

« C’est la dernière main tendue, ses parents n’en peuvent plus »

« Il ne reste que ses parents », plaide maître Ronfard. Ils sont dans la salle, discrets. « Toute sa vie est sclérosée », insiste l’avocat. Les parents du prévenu (dont on ne sait pas s’ils ont d’autres enfants) ont donné les attestations qui permettent une détention à domicile, « mais c’est la dernière main tendue, ils n’en peuvent plus ». Ils n’en peuvent plus. Ce fils de 52 ans qui vit à la maison comme un gros bébé, et qui au fil du temps et des bouteilles s’est éloigné de sa propre vie, finit par phagocyter tout son monde. Il ne prend pas ses responsabilités et en même temps il fait peine, alors voilà. C’est lui qui clôt les débats : « J’aimerais continuer mes soins avec le KAIRN et le SPIP, ça me fait du bien. » C’est peut-être tout ce qui lui reste, de se faire du bien. Peut-être, pas sûr. En tous cas il sait le demander, et quand la procureur avait posé la question de son incarcération, il avait su réagir. Il n’est pas perdu pour tout, cet homme-là.

9 mois ferme et 3 ans de probation, EAD obligatoire pendant 12 mois

Le tribunal tient compte des condamnations antérieures, de son état de récidive légale, et peut-être de son indifférence aux autres (« peut-être » : on n’en sait rien) et condamne ce prévenu à 10 mois de prison dont 4 mois sont assortis d’un sursis probatoire de 3 ans (longue durée, couper le cordon à cet âge-là n’est pas une petite affaire, ndla). Le tribunal ordonne la révocation de 3 mois de sursis. Ça fait une peine de 9 mois ferme (le temps d’une grossesse, symboliquement c’est pas mal, ndla) qui n’est pas aménagée ab initio : il devra aller plaider sa cause devant un juge d’application des peines. Enfin, interdiction de conduire tout véhicule à moteur sans d’abord souffler dans l’éthylotest : EAD** obligatoire pendant 12 mois.

Il est environ 20 heures, le couvre-feu est tombé, les rues sont quasi vides. Le fourgon de la pénitentiaire s’engouffre dans la voie réservée aux bus, il remmène le fils à la prison, on va procéder à la levée d’écrou puis le laisser sortir. Une autre voiture s’y rend, celle des parents, il faut bien que quelqu’un aille le chercher.  Il le faut bien.

Florence Saint-Arroman

* Du moins c’était vrai en 2018, nous ne savons pas ce qu’il en est en 2021. Voir le reportage de la photographe Irina Popova, publié par Prison Insider sur son site :
https://www.prison-insider.com/articles/bienvenue-a-ltp-5e8c2d0cc8a6f?referrer=%2Farticles%3Fpage%3D1%26country%255B0%255D%3Dby
** Ethylotest anti-démarrage https://www.location-ead.fr/ethylotest-anti-demarrage-ds20.html

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