Chalon sur Saône

I Muvrini, Jean-François Bernardini, la Corse qui, bien que galamment courtisée, mène à tout...à condition d'en sortir...

I Muvrini ne saurait faire injure à ses origines corses, toutefois ce n’est pas une fin en soi, puisque la quête de l’altérité et le renoncement à la zone de confort exclusive procurée par son pré carré sont inscrites en lettres d’or sur son cahier des charges. L’ouverture à autrui et, conséquemment, au plus grand nombre de constituants de l’univers, voici ce après quoi courent les insulaires. Interview pour info-chalon.com de Jean-François Bernardini, l’une des personnalités emblématiques d’I Muvrini., groupe qui se produira le jeudi 4 avril à 20h en la salle Marcel-Sembat de Chalon-sur-Saône.

Quarante ans en 2019 d’années réellement influentes pour votre groupe. Que vous suggère cette durabilité ?

«Ce n’est pas tout à fait quarante ans, je pense qu’on est plutôt à trente-deux ou trente-trois, parce que pour nous la chanson a commencé dès l’enfance. Je crois que d’abord c’est le fruit des bonnes racines qui nous portent à ça. On a reçu dans un petit village de Corse une colonne vertébrale et une initiation au blues, à la langue, à l’appartenance, au lien à la terre, au vivre-ensemble, au fait de vivre en communauté, qui nous nourrissent chaque jour, et ça nous a donné des racines fortes, un port d’attache fort. Plus le port d’attache est solide, plus l’autonomie est solide, et plus le port d’attache est solide, plus on ouvre les bras, plus on va vers les autres. Nous, nous y allons avec comme réponses et comme outils la beauté, la sensibilité, la curiosité. C’est avec ça que l’on fait le lien avec le Monde, et c’est une source intarissable. »    

 

Pouvez-vous nous restituer l’atmosphère de votre dernier album en date, « Luciole » ?

«Les lucioles, vous savez, c’est la lumière, c’est la résistance. On dit qu’elles disparaissent, il y en a de moins en moins, mais en réalité, qu’elles soient concrètes ou abstraites, elles ne doivent jamais disparaître. J’aime bien cette phrase de Pasolini qui dit : « On va t’apprendre à ne pas briller, mais toi tu brilleras quand même. » Les lucioles sont là pour nous dire que renaître est toujours possible, et qu’il faut être dans la lumière, dans un Monde où il y a justement beaucoup de voleurs de lumière. Il faut être dans la résistance, par l’art, la citoyenneté, la beauté, et les lucioles nous invitent à cultiver en nous ce désir d’être des artistes connectés à leur époque, en se posant tous les jours la question : à quoi nous servons, nous autres les artistes ? Est-ce que nous sommes uniquement dans la musique décorative, ou la chanson, la musique, l’art, ne sont-ils pas un peu plus exigeants ? Donc les lucioles sont de très, très bons guides dans cet album, et c’est un album éclectique avec des chansons en corse, en français. C’est notamment une rencontre avec  Lena Chamamyan, qui chante la Syrie, son peuple, dans un hymne à l’amour que l’on partage en studio qui s’appelle Madre…Ce sont cette diversité et cet éclectisme qui nous sont chers. »     

 

De quelle façon contribuerez-vous à l’immersion des Chalonnais dans votre univers le 4 avril prochain ?

« D’abord, notre concert sera une invitation au voyage, et on va essayer de créer un petit village ensemble. Justement, c’est la question que l’on se pose à chaque concert : comment ce soir donne-t-on le meilleur concert de notre vie ? On va leur proposer de la poésie, de l’humour, de l’énergie, de la confiance, du pain pour l’âme, pour le cœur, pour l’esprit, une bonne nourriture. On va le faire dans un voyage éclectique où bien sûr la sonorité des voix corses sera omniprésente, mais on va la mélanger avec de l’électro, des cornemuses, avec une vingtaine d’instruments qui seront sur scène. Donc c’est ce voyage-là qu’on a envie de faire avec eux. Il y aura un petit hommage à Charles Aznavour par exemple. En fait on présentera beaucoup, beaucoup de titres inédits. C’est un peu contraire aux lois du marketing, mais on aime bien désobéir ! Il y aura bien sûr des chansons de « Luciole », et ces titres inédits qui préfigurent notre prochain album qui sortira en 2019. »

 

Vous êtes, avec votre frère Alain, les figures historiques d’une formation disposant du plus fort crédit de représentativité corse hors des frontières françaises. Une fonction, somme toute, d’ambassadeur ?

« Oui, mais nous sommes tous ambassadeurs de quelque chose. On approche ça avec beaucoup d’humilité, c’est vrai que notre musique touche aujourd’hui un public très, très large, et c’est assez inattendu, presque un petit miracle, parce que justement nous sommes sortis du petit tiroir du folklore, vous savez, les pastourelles régionales, et tout ça. Il a fallu se battre pour cela. Aujourd’hui c’est le grand public qui vient nous voir parce qu’il a compris qu’il y avait là une chanson qui n’est pas une chanson de Corse pour les Corses, mais une chanson qui nous connecte à la planète, qui nous dit qu’on est tous sur la même barque, et que le Monde est beau et en paix quand c’est l’unité qui rassemble, la diversité qui enrichit. Nous sommes souvent époustouflés de voir combien il y  aune soif, une famine de diversité, d’âme, de vrai contenu, et je crois que c’est ça qui fait un petit peu notre force et qui nous permet de conquérir des publics que jamais nous n’aurions pensé conquérir. La tournée que nous faisons actuellement (elle a commencé la deuxième semaine de février NDLR) à travers la France, la Belgique, la Suisse, en atteste tous les soirs. Pour une musique qui est quasiment très peu diffusée en radio. D’ailleurs c’est une très, très bonne question à poser, mais je crois que le public fait la différence entre une musique qu’il valide et la musique qui est diffusée tous les jours. Il me semble que c’est très, très bon signe. »

 

Comment caractériser la Corse, et est-elle reconnue à sa juste valeur en dehors de ses bases ?

« Ah, la Corse, vous savez, c’est une énigme ! Il y a beaucoup de gens qui ont trop d’intérêts pour qu’elle soit illisible, et d’ailleurs elle l’est très, très souvent. Il y a des montagnes de clichés sur la Corse. Je crois même qu’en venant à ces concerts nous allons faire exploser quelques clichés, quelques idées reçues, non seulement sur la Corse, mais sur beaucoup d’autres choses. Que ce soit par exemple sur la Corse qui aujourd’hui porte les valeurs de la non-violence comme nous le faisons en France dans beaucoup de collèges, lycées, d’universités, de prisons, c’est un peu un canal inattendu. Ca fait partie justement de cette manière de rompre les clichés, mais la Corse elle est un peu comme un randonneur qui fait le GR 20 qui est très difficile avec un sac à dos de soixante kilos. Donc, un jour peut-être que l’on posera le sac à dos et que l’on regardera ce qu’il y a à l’intérieur, et c’est pour ça qu’il y a à la fois incompréhension, illisibilité, clichés, mais il faut toujours se poser la question : ça sert à qui, ça profite à qui ? Je crois que la culture est là pour déjouer ces pièges, pour tendre la main, asseoir nos compréhensions, donner d’autres lunettes, un autre regard, et je crois qu’on y arrive tous les soirs. C’est ça, un peu, le défi. »

 

Prêcher à la fois pour la Corse et le reste du Monde, n’y a-t-il pas le risque d’un déficit de visibilité pour l’île de Beauté ?

«Mais notre problème n’est pas d’être le VRP de la Corse, il est de chanter le Monde, la Planète, l’humain, et la Corse est profondément ancrée là-dessus. Nous sommes des citoyens connectés à la planète entière, et ce que nous mesurons, c’est que nous traversons une époque qui est historiquement confrontée à des défis auxquels jamais l’humanité n’a été confrontée : planétaires, économiques, de violence, etc. C’est ça qui nous interpelle. Il n’y a qu’un camp, celui de la vie, de la diversité, du vivre-ensemble, de l’égalité. La France le montre bien aujourd’hui, il y a des lanceurs d’alerte qui nous disent qu’en fait on est dans une immense arnaque planétaire, prédatrice, et qui met en péril les générations d’aujourd’hui et futures, tout ça parce qu’il y a un recul de l’égalité, de l’éthique, du partage, d’un comportement responsable. Par conséquent les gens sont en train de se poser des questions et de s’interroger. Il y  a une prise de conscience immense. Tout ça va au-delà  de la Corse. Alors je sais très bien qu’il n’y a pas forcément les réponses. On a réponse à tout, mais on a solution à rien, ce qui ne fait qu’enrichir les colères. »  

 

Vous qualifiez-vous d’artiste engagé, et quelle en est votre description ?

« Engagé, c’est se mettre en gages. Artiste engageant, peut-être, en tout cas nous essayons de faire notre part et j’ai été, ces cinq-six dernières années dans 360 prisons, collèges, lycées, universités pour parler de non-violence. On a la Fondation Umani que nous avons créée, je crois que c’est ça aussi  –je suis d’ailleurs allé dans votre région- et ça touche aujourd’hui des dizaines de milliers de personnes car il y a un besoin énorme d’armes d’instruction massive, et quand j’y vais il n’y a pas forcément les caméras, mais il y a des centaines et des centaines de lycéens, de juniors, d’adultes qui viennent butiner sur cette boussole extraordinaire qu’est la non-violence, qui est une totale inconnue en France. Nous agissons, nous sommes des artistes impliqués, et c’est ça qui fait aussi notre force. Je parle de non-violence, car nous incarnons un véritable travail sur ce chantier-là, les mots, tout le monde prononce les mots, ce n’est pas un problème, nous sommes appelés à être des jardiniers pour l’humain, et nous en manquons. Le Monde en a profondément besoin. Le rôle d’un artiste, c’est aussi ça, et je crois que nous nous mettons en gages, avec un peu de notre énergie, de notre force, et puis un peu également de la lumière que nous pouvons porter lors d’un concert, parce que c’est ça aussi un artiste, ou il transforme quelque chose, il est transformant, ou il n’est rien, et l’on peut passer de l’un à l’autre. Ce qui nous importe, c’est que reste-t-il d’un concert quand tu sors du théâtre ? Qu’est-ce qu’il a changé en toi ? Ca c’est important. »  

 

Ets-ce chose aisée que de mettre en avant au sein de votre Fondation la protection de l’environnement, la diversité linguistique culturelle du Monde, les savoirs, la non-violence, la solidarité ?

«C’est un combat exaltant, urgent, pour lequel nous avons tous à prendre notre part. Bien sûr, ce n’est pas facile, bien sûr que nous pouvons avoir des échecs, rassembler des milliers de gens qui disent que nous sommes tous différents, que l’on pense tous différemment, mais éthiquement nous pouvons travailler ensemble. Car ce qui nous intéresse, c’est ce jardin qui est déserté aujourd’hui, qui est celui du bien commun. Donc là nous agissons sans intérêt, sans ce pouvoir au sens où on l’entend, mais avec la volonté d’être passionnés de solutions. Je vous jure que lorsque l’on se passionne pour les solutions, devant nous il y a des chantiers immenses, c’est ça qui est exaltant. Si en 2011 vous m’aviez dit qu’en lançant un programme de la non-violence on allait finir par la mettre en actualité à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, à l’I.U.T. de Saint-Denis qui aujourd’hui enseigne la non-violence, dans des clubs de football comme l’A.S. Saint-Etienne, en touchant des dizaines de milliers de personnes…mais je vous aurais ri au nez ! Donc l’arbre porte des fruits, c’est ça qui est merveilleux. Nous sommes à « l’âge du faire », c’est notre loi du « marcher », du marcher-ensemble. Tous les jours ce sont des petits pas, des passions de solutions, et des victoires que nous remportons. »   

 

Jusqu’où le chant et la musique sont-ils des vecteurs incontournables de l’identité corse ?

« Je ne crois pas qu’il y ait des limites. Pour moi, l’identité corse ne me nourrit que parce qu’elle m’aide à ouvrir les bras, parce qu’elle m’aide à reconnaître l’autre. Elle m’a donné suffisamment de force et de confiance en moi pour me dire de n’avoir pas peur de l’autre, de lui tendre la main, d’aller vers lui. Vous savez, ce qu’on n’a jamais dit à la Corse, et c’est pour ça qu’elle devient plus forte, historiquement c’est gravé dans son Histoire : ta différence m’augmente, elle m’enrichit. On a eu peur de sa langue, de sa culture, on a dressé un portrait d’elle qui d’ailleurs irrigue encore tous les clichés que l’on connaît, et Dieu sait si la Corse n’est pas parfaite bien évidemment ! Je crois que nous allons le prouver encore dans ce concert-là, la différence n’a pas à nous faire peur, et le port d’attache est important pour chacun d’entre nous, mais il est tout sauf la fermeture, le repli sur soi. C’est un besoin fondamental pour l’être humain. Eh bien nous allons chanter pour tous les ports d’attache du Monde, ce soir-là à Chalon-sur-Saône comme tous les soirs. » 

 

Prendre son ticket

Il reste des places à 44,00 et 49,00 euros. Billetteries internet&grandes surfaces, réseaux France Billet et Ticketnet. Davantage d’infos auprès d’A Chalon Spectacles à partir du lundi 4 mars : 03.85.46.65.89, ou spectacles@achalon.com

Crédit photo : DR                                                                                            Propos recueillis par Michel Poiriault

                                                                                            poiriault.michel@wanadoo.fr  

     

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