Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - « Pourquoi il porte un masque ? »

Une escorte de trois policiers de la brigade des stups de Dijon est entrée par le fond de la salle. On démenotte un prévenu qui se tient alors à la barre, un masque de protection sur la bouche. « C’est parce qu’il arrive d’Espagne, alors… » Alors, a-t-il été dépisté ? « Non, mais… »

A l’audience des comparutions immédiates de ce lundi 16 mars, jour d’entrée en vigueur de mesures de sécurité sanitaire au sein du tribunal, la salle est vide de tout public. La présidente Catala estime, après un premier jugement, que le box duquel comparaissent les prévenus entourés par leurs escortes, est une forme de confinement parfaitement contradictoire avec les consignes actives : respecter une distance d’1 mètre entre chaque personne. Aussi a-t-elle ordonné que les escortes puissent se placer à distance des prévenus, dans la salle, donc. Et voilà pas que celui-ci porte un masque. Un masque qu’il a du mal à supporter, d’ailleurs, comme on le verra.

135 kilos d’herbe de cannabis

Cet homme a 32 ans. Une interprète, non masquée, elle, l’assiste depuis qu’il a été arrêté. Et même si on lui demande de garder une distance, son travail même, et puis le fait qu’elle lui chuchote les traductions en temps réel, font qu’elle ne la garde pas longtemps. Les faits : les agents des douanes ont serré le routier sur l’aire du poulet de Bresse, au niveau de Dommartin-lès-Cuiseaux, le 13 mars. Sous la bâche de son camion, des palettes d’ail. Sous les gousses, des sacs. Dans les sacs, 135 kilos d’herbe de cannabis.

« Elle est où, la procédure des douanes ? »

Les douanes estiment le tout du cannabis à 1 225 300 euros et réclament une amende de ce montant. « Il di qu’il travaille pour l’entreprise de son frère, mais c’est lui qui la gère car son frère est incarcéré en France en ce moment, pour avoir transporté des migrants clandestins », expose la présidente aux juges assesseurs. « D’ailleurs… elle est où la procédure des douanes ? – Nous, on est l’escorte, on ne l’a pas », renvoient les policiers postés dans la salle.  … L’audience est suspendue, il faut trouver cette procédure.

Les policiers appellent leur service. Bingo : le dossier est resté à Dijon. Entretemps, le prévenu, pas mal secoué car certain d’aller en prison, même si a priori il n’a pas de casier, s’est posé sur une chaise devant son avocat, a ôté le masque et l’a roulé en boule dans une poche de son blouson. Tout le monde attend que la procédure soit scannée et communiquée au plus vite aux magistrats. Tout le monde attend… Posés les uns pas trop loin des autres, mais pas à côté.

Alors on cause, on trompe l’ennui mais aussi le stress

Alors on cause, on trompe l’ennui mais aussi le stress général causé par la pandémie, l’annonce à venir du chef de l’Etat, la peur et tout. Alors pour se distraire, on blague, on rigole un peu, de ce chargement d’ail qui aurait chassé le coronavirus parce que « c’est l’antibiotique le plus puissant », mais que voilà, à cause du cannabis, le chargement est confisqué. Et que purée pourvu qu’on n’ait pas le virus, parce que moi déjà une grippe ça me terrasse, ah oui mais non la plupart s’en tireront sans dommage, oui mais quand même, etc. La vie reprend ses droits et les âneries qu’on dit tous pour se détendre, également. Et l’on se rapproche les uns des autres, doucement, imperceptiblement, par réflexe naturel, parce qu’on se parle et qu’on est bien ensemble.

12 000 euros pour faire la mule

Le prévenu se trouve isolé. Au début il jetait des regards en direction des rires, puis il a baissé la tête et il est resté comme ça jusqu’au retour du tribunal. « Remettez votre masque, monsieur, pour être cohérent », ordonne la présidente. « Et pour se donner bonne conscience », ajoute-t-elle avec une petite moue, sur un ton piquant. Alors, ces 125 kilos de drogue ? Le prévenu savait, oui. Il dit qu’on l’a abordé en Espagne, qu’on lui a promis 12 000 euros et un IPhone. En fait, non, le téléphone, il l’avait déjà. Avec ces 12 000 euros il pensait s’acheter une maison en Roumanie. Maître Sarikan le plaidera : le niveau de vie roumain n’a pas de mesure avec le nôtre. Son client est choqué d’apprendre la valeur estimée de la drogue. Plus d’un million d’euros ? Il a un léger recul et s’affole un peu. Somme toute, les tonnes d’ail ne valaient que 9 000 euros (à l’achat). On lui en propose 12 000 pour charrier quelques kilos de drogue, et on va le condamner à payer plus d’un million ?

20 mois ferme, énorme amende

Oui. Le vice-procureur avait requis 24 mois de prison avec mandat de dépôt, et une interdiction du territoire français de 5 ans. Le tribunal le condamne à 20 mois de prison, décerne mandat de dépôt, ordonne la confiscation du camion au bénéfice des douanes, confisque les autres scellés, et prononce une amende douanière d’un montant d’1 225 000 euros.

Le pays s’apprête à monter d’un cran dans les mesures de sécurité sanitaire face à une pandémie qui bouleverse le monde. Le jeune roumain, lui, part pour le centre pénitentiaire où il sera détenu au moins un an et demi. La pandémie menace également les prisons.

Florence Saint-Arroman

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