Chalon sur Saône

Agression homophobe : « Vous aurez à savoir où vous placez votre virilité et, surtout, votre humanité »

Agression homophobe : « Vous aurez à savoir où vous placez votre virilité et, surtout, votre humanité »

Ils étaient sept, mais seuls six furent arrêtés dont trois mineurs. Les trois majeurs sont jugés ce lundi 1er juin en comparution immédiate pour avoir, le 26 mai, commis des violences en réunion, avec usage d'une arme, en raison de l'orientation sexuelle de la victime.

 La salle est pleine. La présidente avertit le public que bruits et chuchotements gênent le tribunal et que celui-ci « n'acceptera pas de réactions », sinon il ordonnera un huis-clos. En outre, « le tribunal rappelle que si des personnes mineures concernées par des contrôles judiciaires assortis d'une interdiction de contact avec les prévenus, sont dans la salle », le ministère public se réserve la possibilité de poursuivre pour violation du cadre du contrôle judiciaire.
Petit moment de silence. Le tribunal et la procureur de la République attendent... « S'il y a des mineurs concernés... »
Une femme dans la salle intervient : « La Maison du Droit a dit oui ! »
La réponse est immédiate : « Ce n'est pas la Maison du Droit qui décide, c'est le procureur de la République. » Au moins un jeune homme quitte la salle. Des policiers sont venus se placer au fond. Il est 17h40, l'audience va commencer. 

Un guet-apens

C'est un chauffeur routier qui prévient le commissariat d'une scène de violences où plusieurs sont contre un, ce 26 mai vers 18 heures.
Le routier, témoin principal, se trouvait rue Denis Papin à Chalon, « une zone de rencontres pour des homosexuels, réputée ainsi sur la place de Chalon » précise la présidente. L'homme voit arriver une 308, cinq jeune en sortir et deux autres sortent du coffre. C'est cela qui l'a intrigué au point qu'il est devenu attentif, d'autant qu'on sort ensuite une batte du dit coffre. « Une matraque de 50 cm, en bois plein, portant l'inscription baguette magique. » Le jeune, qui conduisait la 308 de sa mère, dit que l'arme était toujours dans le coffre. Puis le groupe se scinde et trois d'entre eux se dirigent vers une partie boisée. 

La suite ? L'un d'eux aborde un homme qui venait là, en quête d'une rencontre. Il met sa main sur son sexe, lui fait croire qu'il lui propose une relation sexuelle et le conduit dans la zone boisée. 

La victime est blessée de partout, n’a plus de peau à l’intérieur des mains

La victime, que la police finit par approcher - il a fallu courir après quelques mis en cause - porte tous les stigmates des violences fraîchement subies. Entorse cheville droite, dermabrasions sur les membres inférieurs et supérieurs, de tailles variables mais certaines sont énormes. Par exemple le médecin relève un hématome sur le bras gauche, de 17 cm x 5 cm. « Et le médecin retient 2 jours d'ITT, j'ai envie de dire 'seulement' » dit le tribunal. La victime a la peau des paumes de la main, arrachée. Cet homme n'est pas à l'audience, mais une avocate dijonnaise le représente. Le mystère autour des 2 jours d’ITT, subsistera.

A chaque prévenu majeur, correspond un frère encore mineur

C'est une instruction de haute voltige : interroger les trois prévenus pour démêler qui a fait quoi. La présidente démarre sur les déclarations d'un des mineurs, désigné par les autres comme l'auteur principal des gestes de violence - les mineurs seront jugés par le tribunal pour enfant -, qui dit que leur but était d'aller « chasser des homosexuels ».

« Nous avons des fratries » explique la présidente. Les trois prévenus, tous trois porteurs de tee-shirts blancs, dans le box, ont chacun un frère plus jeune qui était impliqué ce jour-là, vers 18 heures. Le plus jeune a 14 ans. Les deux autres, 16 ans.

L'instruction s'annonce donc particulière mais la position des prévenus semble claire d'emblée : charger les mineurs d'avoir agressé d'une façon ignoble, à coups de poings, de pieds, de matraque, insultes et propos homophobes à l'appui un homme qui a cherché à leur échapper mais fut bloqué par les plus âgés. 
« Victime et témoin disent que ça a été très rapide » intervient la procureur. La salle respecte les consignes, le silence règne. 

Les avocats plaident « l’abstention » (avoir été spectateurs) et des relaxes

« On savait que ça allait dégénérer »
Le prévenu assis à gauche dans le box, est né en juin 2006 à Chalon sur Saône. II est sous mandat de dépôt depuis le 28 mai, au sortir de la garde à vue, comme ses copains. Il conduisait et dit qu'il n'a pas quitté le véhicule. « On savait que ça allait dégénérer. » Il dit aussi que ses coprévenus « n'ont rien fait ». 
Agé de 19 ans, il vit chez ses parents, il est titulaire d'un CAP et a travaillé un peu. Maître Massard l'assiste. L'avocate plaide une relaxe, pour ce jeune homme sans antécédent qui est diplômé et n'a rien encouragé.

« On y allait pour les racketter »
Le prévenu assis au milieu est né en juin 2005 à Chalon. Maître Mortier Krasnicki est assise devant lui. Le jeune homme n'a pas de casier. Ses parents sont séparés, sa mère travaille souvent dans un pays limitrophe, son petit frère échappe à toute autorité, selon ce qui est dit à l'audience. « Un défaut de cadre important. » Le frère aîné a une formation en mécanique auto mais voudrait être soudeur. Sur les faits, il dit : « On y allait pour les - sic – racketter », mais il maintient n'avoir exercé aucune violence. « La seule chose qu'on peut lui reprocher c'est d'avoir été présent et de s'être abstenu et ça ne constitue pas une infraction pénale », plaide son avocate qui en conséquence demande une relaxe ou bien, si jamais... d'aménager la partie ferme. 

… « pour leur mettre un coup de pression et qu'ils ne reviennent plus »
Celui qui est assis à l'autre bout du banc des prévenus dans le box est né en février 2006 en Serbie. Il est en France depuis ses 3 ans. Il a réussi un CAP carrosserie, a passé des CACES et travaille, sous contrat jusqu'en 2027. Il a dit en garde à vue, que les autres allaient là-bas « pour leur - sic - mettre un coup de pression et qu'ils - sic - ne reviennent plus ». Il désigne un mineur comme initiateur. 
Maître Ndong Ndong reprend la volonté d'aller racketter des gens, "là-bas". Or son client retient l'idée du « coup de pression », sans violence. « Je ne suis pas en train de vous dire que c'est bien, que c'est noble, mais à partir du moment où il a vu qu'ils s'attrapaient, selon ses termes, alors il est intervenu. » En résumé : faire peur aux gens, sans violence physique, et surtout sans homophobie, « c'était juste parce que des gens s'y réunissent, ça aurait été des nudistes hétéros, c'était pareil ». Son client a reconnu être allé « crier » sur ceux qui se trouvaient dans les bois. « Ils n'ont jamais eu l'intention de porter des coups » insiste l'avocat qui parle d' « immaturité » et de « défaut d'éducation, certainement ». 

Bref, qui a fait quoi ? A les écouter ils n'ont rien fait et leurs avocats le plaident. Pourquoi, quand la victime est poursuivie, les plus âgés n'ont-ils pas cherché à mettre fin à tout ça ? Un ange passe, comme dit l'expression, qui illustre un silence. 

La victime souffre « tant physiquement que psychiquement »

L'avocate de la partie civile est brève : maître Laurie Gibey arrive de Dijon, elle n'a pas eu le temps de rencontrer la victime qui vit à côté de Chalon, c'est aussi l'inconvénient de cette procédure rapide. Il n'en reste pas moins que « cette agression à sept contre un, agression homophobe, est particulièrement ignoble ». La victime souffre « tant physiquement que psychiquement ». Elle demande un renvoi sur intérêt civil. 

La loi sur l’orientation sexuelle ne date que de 2017

La procureur - qui requiert avant les plaidoiries de la défense, on le rappelle - ne doute pas : « Ils ont tous fait groupe contre des homosexuels. »
« Une brochette de justiciers, gronde la procureur. De justiciers de LEUR morale, qui ont tout à coup décidé, parce que ça ne leur plaît pas, parce qu'ils n'aiment pas les homosexuels, d'aller les attaquer ? Mais ? En quel déshonneur ? ... C'est parce qu'on ne supporte pas la différence qu'on a autant de violence dans la société. 
Ça les défausse de leur propre violence, de s'imaginer qu'ils ont leurs propres raisons. 
La loi sur l'orientation sexuelle est récente : elle date de 2017. Mais c'est dans la loi, depuis, et ce genre d'agression est proprement in-su-ppor-ta-ble. »

La procureur revient sur les prévenus : « Ils sont allés traquer, quatre d'entre eux ont bloqué pour empêcher la victime de fuir. Cet homme a reçu des coups, des jets de pierre, un lynchage, et c'est, je le répète, absolument insupportable. Et tous, placés garde à vue, ont raconté n'importe quoi et se sont défaussés sur les mineurs. Ils prétendent qu'ils étaient là pour arrêter les plus jeunes... Mais non ! Ils ont participé. 
Pour la loi, agir en réunion, c'est avoir participé à ce que d'autres ont pu faire. Bloquer la victime pour l'empêcher de se sauver, c'est de la violence en réunion. Ils y sont allés en connaissance de cause. »

« Des faits très graves : le pacte social n'a pas été respecté »

« Les faits objectifs, c'est ce qu'a subi cette victime. Un des mineurs s'est jeté dans la Saône et n'a pas été attrapé, il ne peut donc pas venir se défendre de ce dont les autres le chargent.
Ce sont des faits très graves : le pacte social n'a pas été respecté. Il est temps d'apprendre que l'on doit vivre avec les autres, et que les autres sont tous différents de soi. »

La procureur requiert des peines de 12 à 14 mois de prison dont 8 mois seraient assortis de sursis probatoires avec obligations de travailler ou de se former, et « surtout, l'obligation de réparer le mal qu'ils ont causé en indemnisant la victime ». Elle laisse au tribunal le soin d'apprécier s'il faut aménager les parties ferme ou ordonner le maintien en détention. Une mère murmure : « Non, non, je ne le supporterai pas. » Et elle sanglote.

Tour à tour, les frères aînés présentent des excuses

Le prévenu 1 présente des excuses à la victime et remercie le tribunal de l'avoir écouté. 
Le second voulait parler à la victime, n'avait pas mesuré la gravité de ses erreurs et remercie le tribunal de l'avoir écouté. 
Le troisième présente des excuses à la victime et regrette de ne pas avoir dit « stop ».
Et à cet instant-là, on sent bien qu'ils sont encore minots. 

Une condamnation, deux relaxes

Il est 20h30, le tribunal délibère toujours. La salle est super calme. 
A 20h45, le tribunal déclare le prévenu 1 coupable et le condamne à la peine de 7 mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire pendant 18 mois. Il devra faire 105 heures de travail d’intérêt général, il a l’obligation d’indemniser la victime et celle de travailler. Interdiction de paraître dans trois rues : la rue Papin, la rue G. Derrien et la rue M. Seguin. Peine complémentaire : interdiction de porter une arme pendant 3 ans. 
« Si vous ne respectez pas ce cadre ou si vous commettez une nouvelle infraction, les 7 mois de prison pourront être révoqués. »

Les deux autres prévenus sont relaxés. Personne ne s’y attendait aussi la salle réagit-elle et la présidente recadre aussitôt. 
« Le tribunal n’a pas trouvé suffisamment d’éléments pour entrer en voie de condamnation, mais cela ne signifie pas que votre comportement a été exemplaire. Vous auriez à réfléchir à savoir où vous placez votre masculinité, votre virilité, et, surtout : votre humanité. »

Le tribunal précise que les trois jeunes hommes ont 10 jours pour faire appel. Le ministère public le peut aussi : il est probable qu’il le fera.