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Monument de l’humour, Bernard Mabille taillera costard sur costard à Chalon

Monument de l’humour, Bernard Mabille taillera costard sur costard à Chalon

Fer de lance, pourfendeur du politiquement correct depuis des lustres, dénicheur de sentences impertinentes explicites, la pointure qu’est Bernard Mabille prendra à partie ses proies le vendredi 20 mars à 20h à Chalon-sur-Saône, salle Marcel-Sembat. Ce sera pour «Bernard Mabille se dévoile ». Interview.

Des places ? Oui, il y en a encore

Tarif normal : 43,00 euros. Placement libre. Lieux de vente habituels.

Méfiez-vous toutefois, car il se pourrait que le tribun en soit à son ultime spectacle, et par conséquent dernier passage dans la cité de Niépce.. Alors si vous ne souhaitez pas vous en vouloir pour le reste de votre vie, vous savez, si ce n’est déjà fait, quelle bonne posture adopter…

Il paraît que vous allez vous dévoiler le 20 mars à Chalon ?

« Oui, alors pas complètement, il faut rassurer les spectateurs quand même (rires). Vous savez, ça va être, je pense, mon dernier spectacle, je ne l’ai pas mis sur l’affiche, parce que ça me fait un peu de peine. Alors je fais bien sûr un tour politique, je parle un peu des gens que j’ai rencontrés, des gens qui m’ont marqué, les Thierry le Luron, Bouvard, etc. je le fais un peu de temps en temps sur scène, et je m’aperçois que ça intéresse le public, les petites anecdotes. C’est très simple, mais je ne vais pas faire les pieds au mur, je ne vais pas faire de trapèze volant, rien du tout. J’ai conçu ce spectacle comme une rencontre, c’est comme si le public venait à la maison. Puis on se parle, et on rit beaucoup, parce que je ne fais pas attention aux conventions actuelles, je dis du mal de tout le monde, des femmes, des hommes. Je me lâche, car je pense que la scène est le seul endroit de liberté actuellement. On est totalement libres. Je rentre, je descends du taxi, et je viens de mettre la clé sur la porte. Hier soir (l’interview a été réalisée le jeudi 12 mars ndlr) j’étais à Poitiers, où j’ai fait deux heures-deux heures et quart de spectacle, de discussion, ça a ri sans arrêt. A la fin les gens viennent vous voir, ils discutent, c’est sympa d’ailleurs, c’est un métier de contact. J’ai entendu ça toute ma vie : « Vous devriez être remboursé par la Sécurité sociale (rires).» C’est un peu la moralité de tout ça, mais j’ai eu la chance de faire un beau métier, parce que pendant quarante ans je n’ai croisé que des gens qui me souriaient, qui se marraient en me voyant, donc c’est quand même agréable et formidable d’être connu, enfin un petit peu connu. C’est pour ça que lorsque je vois maintenant des artistes qui se plaignent sans arrêt…Je vous assure qu’on a quand même une vie de privilégiés, une vie très, très, très agréable, ça permet de rencontrer plein de monde, d’aller à droite à gauche. Je copine avec ma valise à roulettes, et puis voilà, on y va (rires) ! »

Peut-on être porteur sain d’humour sans le savoir, bref est-il inné ou acquis ?

« Je ne sais pas, je ne peux pas vous dire, tout a changé dans ma vie parce que je m’appelais Mabille. A l’école tout le monde se foutait de ma gueule à cause de mon nom, c’était l’époque, j’ignore si ça se fait encore de se moquer des noms de famille. J’étais tellement gêné de porter ce nom que je me suis dit qu’il fallait que je sois un peu le rigolo de service. C’est comme ça que je suis devenu un peu marrant, sinon au départ je pense que bébé je n’étais pas très drôle (rires). Un jour, je discutais de ça avec Thierry Le Luron, puisque j’ai travaillé sept ans avec lui, et un jour il m’a dit : »Tu vois, je ne me serais pas appelé Le Luron, je crois que je n’aurais jamais fait ce métier-là. Avec mon nom on se foutait de moi, eh bien je me suis dit qu’il fallait que je devienne un luron. » Vous voyez, c’est drôle, tous les gens qui montent sur scène, c’est pour guérir de quelque chose. Sur scène, il n’y a pas de porteur sain, ce n’est pas possible. On est tous des traumatisés.»

Justement, pensez-vous que vous auriez pu avoir la même carrière si Thierry Le Luron ne vous avait pas approché en 1979 ?

«Non, je n’aurais pas fait de scène de toute façon, parce que la scène ça ne me faisait pas rêver d’abord. J’ai fait de la scène, car lorsque Thierry a disparu, j’ai eu un passage à vide terrible. En plus de sa disparition, j’ai perdu mon père quelques mois après, enfin bref, ça n’allait pas bien. Et Jean Vergnes, qui était le propriétaire du Don Camilo, un cabaret très, très connu à l’époque, m’a dit : »Tu devrais monter sur scène, parce que tu vas oublier tout, tu auras tellement la trouille, le trac, et tout, que tu vas oublier toutes tes peines. C’est comme ça que je suis monté sur scène finalement. Alors j’y suis allé un peu en quéqué, parce comme j’avais eu la chance d’écrire des trucs comiques qui cartonnaient, je pensais que ce serait facile. Tu parles ! J’ai mis, peut-être pas trois, mais au moins deux ans avant d’avoir le premier rire dans la salle et quelques réactions positives. Heureusement que j’étais copain avec Jean Vergnes, parce que sinon il m’aurait viré tout de suite, parce que les mecs faisaient long feu chez lui, quand ça ne riait pas, hop il jetait, il prenait quelqu’un d’autre. Donc j’ai oublié la disparition de Thierry et de mon papa, j’avais vraiment trop de trucs à penser. Après, c’est venu, c’est venu, c’est venu, mais ce que je trouve désespérant chez les jeunes comiques actuels, je ne parle pas de tous, mais de beaucoup, c’est qu’ils font deux vannes de fin de noces ou de banquet, et il y a toujours un producteur pour les mettre sur scène. Il se dit qu’il va gagner du fric, mais en réalité ça fait pas mal de malheureux, parce que c’est un métier quand même, on ne s’improvise pas  comédien, comique, etc. il faut apprendre le métier. Et là on leur fait franchir toutes les étapes. Ils veulent être célèbres avant d’être connus. Ils viennent me voir ou m’envoient des méls, il y a beaucoup de gens qui sont un peu traumatisés quand même. C’est la chanson d’Aznavour : «J’me voyais déjà». Les pauvres. Il faut tenir, ce sont des métiers qui vous happent, vous bouffent, vous dévorent, ça fait de vous du hachis, il faut le dire. C’est très, très dur de tenir. Quarante ans, je me dis : mais putain, quarante ans que les gens voient ma gueule, c’est beaucoup quand même, c’est de la chance ! C’est pour ça qu’il faut respecter le public, parce que c’est ce que je dis à mes enfants. J’ai des filles, la plus jeune a vingt ans, elles me disent : »Quand on est avec toi papa et qu’on se balade, tu parles, tu réponds à tout le monde. » Je leur raconte : mais attendez, si vous avez eu une vie sympa, c’est grâce à tous ces gens-là, ce sont eux qui vous l’ont faite et m’ont permis de gagner ma vie. C’est le respect des autres, ce sont peut-être de vieilles notions, je n’en sais rien. Vous êtes peut-être en train de parler à un vieux con (longs rires) ! »

Par quoi êtes-vous aimanté, et quelle est votre méthode de travail ?

« Je n’ai jamais écrit de sketchs. Quand j’ai écrit pour Thierry Le Luron, ça m’a mis dans l’humour politique. Mon écriture, ce sont des phrases, on appelle ça maintenant des punchlines, et quand j’ai suffisamment de phrases sur un sujet, j’en fais une sorte de sketch, mais il n’y a pas de sketch. C’est vraiment le regard d’un mec curieux. Alors j’écris sur tout ce que je vois. Vous voyez, par exemple là je reviens de Poitiers, où j’attendais mon train. Dans la gare, je vous jure que c’est vrai, je vois arriver quatre mecs à 8 heures du mat’ qui étaient visiblement de la SNCF, ils venaient s’occuper d’une plante verte, mais qui était verte il y a vingt ans, un truc que vous auriez foutu aux encombrants. Alors il y en a un qui regardait les feuilles, un qui regardait le tronc, un qui regardait les deux autres regarder les feuilles et le tronc. Le 4ème, c’est ça qui m’intriguait, puisqu’il avait un gilet de la SNCF. Il avait un arrosoir, il était là pour arroser la plante, et au moment de le faire, il s’est aperçu qu’il n’y avait pas d’eau, alors il a couru à l’autre bout de la gare pour aller chercher de l’eau. Ça m’a fait marrer, je me suis dit : ce n’est pas possible, quatre mecs pour un truc comme ça ! Je l’intégrerai d’une façon ou d’une autre quand je parle des trains dans mon spectacle. Ce sont des observations. On fait un métier où il faut être curieux des autres, et il faut bien écouter, bien regarder, ça m’amuse. C’est pour ça que j’ai tendance à griffonner dans les cafés, tout en regrettant qu’il n’y ait plus les petits bistrots d’antan. Ce ne sont pas du tout des brèves de comptoir. Ecoutez, il vaut mieux rire que pleurer quand on voit tout ce qu’il se passe aujourd’hui (rires) !»

Avec le temps, savez-vous où le public rira à coup sûr ?

« Oui, à peu près, ce n’est pas du tout prétentieux de dire ça. Je vous jure que c’est vrai, j’écris au stylo plume, je les collectionne, j’entends les rires sous la plume, j’écris utile. C’est rare que je me trompe, et on sait quel public va venir vous voir. Bon, je n’ai pas un public de jeunes branchés sur les réseaux, mais j’ai un bon public. C’est un public de théâtre, des gens un peu cultivés, qui ont encore les moyens de sortir, c’est agréable. »

Le plaisir, pour vous, est-il plus d’écrire des textes pour soi ou pour les autres, que de voir les gens devenir hilares en direct ?

« Je préfère écrire pour moi, je suis tout de suite servi, et puis voilà. J’ai bien aimé écrire pour les autres, je l’ai fait pour pas mal de gens, mais c’est très frustrant, parce que si le spectacle de l’autre marche c’est grâce à lui, si jamais il ne marche pas, c’est à cause de l’auteur ! Ma dernière expérience en écriture pour les autres c’était Anne Roumanoff. J’ai écrit trois ans dans l’émission de Drucker, « On ne nous dit pas tout », ça cartonnait, mais elle était chiante, pénible pour travailler, pouh pouh pouh ! Elle me réveillait à 3 heures du matin pour me dire : »J’ai pensé qu’il faut mettre une virgule là, et tout. » J’ai quand même appris des trucs avec elle, je pense qu’elle m’a apporté, je lui ai apporté aussi, mais non, je suis plus tranquille à présent. Je griffonne dans ma loge jusqu’au dernier moment, j’essaie sur scène, et je suis content. Tout va bien. »

Crédit photo : DR                                                                                Propos recueillis par Michel Poiriault

                                                                                                            [email protected]