Chalon sur Saône

Pourquoi Élisa*, chalonnaise, a décidé de quitter la France ?

Pourquoi Élisa*, chalonnaise, a décidé de quitter la France ?

« C’est ça que je veux dire aux jeunes femmes : il existe encore des pays où une nana peut se promener dans la rue, seule, et sereinement »

Pour les lecteurs d’Infochalon, elle a accepté de répondre à notre appel à témoins en révélant les raisons qui l’ont poussée à faire sa vie ailleurs. “Ailleurs”, pour elle, c’est hors de France…

« J’ai lu un article dans Infochalon, Jennifer y parlait de Chalon. Je voulais ajouter le mien et témoigner que le problème des incivilités dépasse largement Chalon-sur-Saône et n’est pas imputable aux seuls maires : il concerne tout notre pays. »

Élisa a 35 ans, née à Chalon, elle y est restée jusqu’à ses 25 ans. Puis elle a quitté sa ville natale. Non qu’elle ne l’ait jamais aimée mais, les 20 dernières années, elle ne s’y sentait plus du tout en sécurité.

L’insouciance d’avant

Pourtant, elle y a de beaux souvenirs : la rivière où son père pêchait, enfant, poursuit son cours, l’appartement de la rue piétonne était encore un havre de paix, joliment décoré par sa mère…

Oui, mais… on grandit, la silhouette devient celle d’une femme, et parallèlement l’époque et les habitants changent. Une évolution qui n’amène pas que son lot de progrès.

Faut-il taire le harcèlement de rue si souvent subi dès les années 2010 ? Une réalité raillée par quelques-uns, voire niée, de ceux qui n’ont jamais vécu ça et qui sont protégés par leur statut social, leur âge, leur village… leurs convictions, surtout.

Passons. Et laissons la parole à Élisa*, dont le témoignage regorge d’anecdotes vécues, aussi “lunaires” que parlantes.

Témoignage d’Élisa*

« À Chalon, entre 2008 et 2010, j’ai fait plein de petits boulots pour gagner un peu d’argent, notamment à McDo où je faisais la fermeture et rentrais à pied aux alentours de minuit. Déjà alors, je ne me séparais pas de ma bombe lacrymo : aux abords de MacDo, on n’était pas tranquilles. Quand j’y repense, je me dis que ce serait kamikaze aujourd’hui : beaucoup trop risqué ! Impensable ! Pour une femme d’abord, et parfois pour un homme seul, aussi.

Des agressions verbales, en pleine journée, quand j’étais seule, j’en ai connu des dizaines ! Attention, je ne parle pas de la drague ordinaire, voire lourdingue, qui peut être une forme de compliment, mais de l’intimidation, très clairement exprimée, venant toujours d’hommes, seuls ou à deux de préférence. Ça commence par des insultes à caractère sexuel (T’es bonne, salope), un ton menaçant qui fait nettement comprendre qu’à leurs yeux, vous êtes une proie potentielle. Je ne compte plus le nombre de fois où la situation a failli virer au drame.

J’ai réalisé que l’espace public n’était plus du tout sécure pour les jeunes femmes – même à plusieurs, quand, en face, certaines bandes se mettent en chasse. Mais pas seulement les femmes d’ailleurs, j’ai un ami homo qui en a beaucoup souffert à Chalon… C’est exactement l’image qui me vient : certains hommes sont en chasse. Le gibier, c’est certaines proies, bien choisies.

Alors, avec mon pote, on devenait méfiants, on calculait le moindre risque selon les horaires et les lieux.

J’en ai tellement entendu de ces gens, peu exposés, bien à l’abri, ricaner à mes récits avec des airs supérieurs. La majorité sait de quoi je parle. Il n’est pas nécessaire de l’avoir vécu pour le comprendre : la boule au ventre qui vous tient en alerte. Nos parents n’ont pas vécu ça dans leur jeunesse, pourtant ils comprennent. Ils savent et s’inquiètent pour nous.

Ma révolte, elle vient du fait que j’ai connu l’avant et l’après. J’habitais le centre-ville, j’ai vécu la liberté partout, à toute heure ; puis, progressivement, les regards mauvais qui vous intimident, les paroles qui vous rabaissent, vous menacent, la peur qui nous tenaille. Ces hommes-là qui veulent dominer les femmes, leur faire comprendre que si elles sont dans la rue, seules ou vêtues d’une tenue qu’ils jugent incorrectes, elles n’ont pas droit au respect. Finie l’insouciance pour elles.

Je sais donc que ce n’est ni normal ni acceptable, tandis que les plus jeunes, ceux qui n’ont connu que cette prudence nécessaire, n’ont pas l’idée de dénoncer ce qui est devenu quotidien.

Eh bien, croyez-moi, ce n’est pas normal, et surtout, ce n’est pas partout pareil ! C’est ça que je veux dire aux jeunes femmes : il existe encore des endroits où une nana peut se promener en ville à toute heure sans être vue par certains hommes comme une proie sexuelle ! La preuve, je l’ai connue hors de France.

Londres

Pour le travail, je me suis rendue seule à Londres. C’était la première fois que j’allais dans cette ville. En 3 mois, je n’ai pas été inquiétée une seule fois ni accostée avec vulgarité comme il m’arrive si souvent en France. Lorsque je suis revenue, en transit de la gare du Nord à la gare de Lyon à Paris, j’ai été accostée 4 fois en 30 minutes ! Et pas par des jeunes polis, non, par des “mecs” qui t’approchent avec morgue, qui commentent ton physique avec des mots obscènes, qui se plantent devant toi, te fixent et font des trucs immondes avec leur langue… 4 fois en 30 minutes ! Ce n’est pas un “sentiment ” d’insécurité, c’est un vécu incessant. On sait qu’on est sur le fil du rasoir, qu’on doit se protéger, repérer l’échappatoire. Je me suis dit : Bon, là, je suis en France, je dois me réhabituer à ça et avoir une bombe lacrymogène. Certains regards venimeux dans le RER, les “dominateurs” – et je ne parle pas de son sac à main qu’on sent convoité, ça on gère… Je n’avais rien connu de tel à la gare de Londres. C’est une expérience toute récente qui m’a permis d’analyser ça plus clairement.

L’Australie

Trois mois que je suis en Australie, le taf me laisse du temps libre, j’observe.

Le contraste m’a saisie sitôt descendue d’avion. Je vais vous donner des exemples concrets.

D’abord Sidney, 115 fois la taille de Paris. D’emblée, j’ai été sidérée de la propreté de la ville et des infrastructures publiques (WC, douches, parcs, aires de jeux). Aucun tag, aucun équipement cassé, aucun mégot par terre – à Sydney, il est interdit de fumer dans la plupart des espaces publics extérieurs. Ça laisse rêveur…

J’ai compris que ça n’avait rien à voir avec les moyens qu’allouait la Ville. Parce qu’en France, vous entendez toujours ça : l’État (la commune, le maire) ne met pas assez d’argent dans le service public, l’école, etc. Non, ici, c’est le comportement des citoyens qui est à l’opposé de ce qu’on peut voir en France.

En vrac, ces exemples.

C’est un détail, mais révélateur : ici les poubelles arborent un tout autre message qu’en France. Il n’est pas indiqué “Merci de jeter vos détritus à la poubelle” – parce que les gens d’ici le font spontanément – mais plutôt : “Si vous voyez un déchet par terre, ne l’ignorez pas, ramassez-le et jetez-le”. On sollicite le civisme, et les Australiens ne rechignent pas à mettre à la poubelle les déchets des autres ! Ça force le respect.

Les bus en Australie, on rêve ! J’étais cette fois dans une petite ville de la taille de Chalon. Il y a un aspect familial. Tout le monde dit bonjour au chauffeur et le remercie en descendant ! Les premiers jours, je n’en revenais pas. Même à Sidney, la plupart des gens remercient le chauffeur en sortant du bus.

Sur les plages de Sidney, les gens déposent les objets qu’ils ont trouvés. J’ai ainsi vu, sur une table : des lunettes de soleil, une montre (de belle marque), un appareil photo numérique et un casque de vélo neuf… Je n’ai pas pu m’empêcher de penser : en France, ces objets seraient volés au bout de trois minutes. D’ailleurs…

Les Français ne sont pas très bien vus en Australie

Le “french shopping”, c’est comme ça que les Australiens appellent le vol. C’est triste à dire, mais les trois seules fois où j’ai assisté à un manque de civisme, ça impliquait des Français. Lors d’un festival aborigène, un sac à dos – visiblement celui d’un enfant – était posé sur un banc avec un post-it indiquant “sac trouvé ce matin”. Un jeune homme l’a ouvert pour regarder ce qu’il y avait dedans et l’a pris. Aussitôt, des gens sont intervenus pour lui dire : Si ce sac n’est pas à vous, reposez-le ! Ça a marché, il a reposé le sac en maugréant en français.

D’une manière générale, dans les immeubles, les colis sont déposés dans le hall d’entrée. Personne n’aurait l’idée de les voler. C’est arrivé une fois, là où je logeais. Un mot a été apposé qui disait : « French shopping : mon colis a été volé, merci de le redéposer ici ». Devinez qui était impliqué…

Une autre fois, c’était dans un bus. Une partie est réservée aux personnes âgées. Une jeune femme a refusé de laisser sa place. Une Française !

Ce genre de comportement provoque l’indignation des Australiens, et ils n’hésitent pas à le dire ! C’est tellement appréciable !

Mais le plus incroyable pour moi, le plus beau aussi, c’est d’avoir renoué avec le sentiment de sécurité en tant que femme.

En ville, toutes les femmes se promènent en mini-short et haut de maillot de bain – les températures avoisinent les 30 °C – avec insouciance et liberté. Je précise : quel que soit la morphologie ou l’âge, il n’y a aucun jugement.

Elles prennent les transports en commun, même tard le soir. Pouvoir se balader en tenue d’été sans jamais subir ni commentaire obscène ni de regard mauvais. Le rêve ! On respire !

C’est tout sauf anecdotique ! C’est le signe majeur d’une société qui parvient à protéger la liberté et le respect de TOUS. Et croyez-moi, les citoyens australiens y tiennent ! Comme ils sont soutenus par leur gouvernement, ils interviennent sans hésiter quand, rarement, il y a des incivilités.

Pour ma part, c’est la première fois depuis des années que je remets des shorts et des jupes courtes : je n’en porte jamais en France. Je le dis à toutes mes compatriotes françaises, imaginez ça : sortir seule le soir, n’importe où, vêtue comme vous voulez, sans vous poser de questions, sans avoir la boule au ventre ; prendre les transports en commun sans se dire qu’il vaudrait mieux prendre un taxi. Une sensation de liberté que j’avais connue si brièvement en France où je dois sans cesse adapter mes trajets et mes tenues vestimentaires.

J’ai croisé pas mal de femmes qui voyageaient seules à travers l’Australie, de tous les âges, parce qu’elles se sentent en sécurité ici. J’ai échangé avec quelques francophones qui venaient de France ou de Suisse. Toutes m’ont dit la même chose : ce qui va me manquer en partant d’ici, c’est la liberté. Le premier jour en arrivant dans ce pays, c’est un choc culturel et on s’habitue vite et avec une joie de vivre renouvelée ! C’est carrément une autre vie.

Une autre vie, c’est un ensemble de choses qui, prises isolément, ne sont pas révélatrices, mais qui, ensemble, expriment des valeurs communes.

Par exemple, ici, on respecte la nature, animaux y compris.

Ça m’a frappée aussi : non seulement les grandes villes sont propres (Sydney ou Melbourne), mais la faune est aussi davantage prise en considération. Sur les routes, des pancartes indiquent qu’il faut ralentir pour préserver les animaux ; il y a des zones limitées à 40 km/h appelées “Koala Zone”, parce que ces animaux traversent souvent les routes ; des panneaux “Share the road” rappellent aux automobilistes qu’ils doivent partager la route, non seulement avec piétons, cyclistes, mais aussi avec les différents animaux qu’ils peuvent rencontrer.

Les villes mettent même à disposition des fontaines d’eau pour chiens !

Quand je parlais de respect de la liberté et de la sécurité de chacun, ici, on respecte la vie en général.

M’installer définitivement en Australie m’a traversé l’esprit. Mais c’est compliqué pour deux raisons.

L’Australie est très sélective dans sa politique d’immigration, elle n’accepte pas tout le monde, contrairement à la France. Il faut remplir plusieurs conditions importantes : un bon niveau d’anglais, un visa adapté (souvent lié à un emploi) et prouver que vous avez des ressources financières. Et puis, bien sûr, il faut aussi accepter l’idée d’être loin de ses proches.

Le retour en France sera brutal. On s’habitue vite, en tant que femme, à ce sentiment de sécurité et de liberté. En France, on l’a perdu, et ça me rend profondément triste. Dans mes bagages, j’emporterai de beaux souvenirs, de belles photos, mais je laisserai là-bas les vêtements que je ne me sens plus libre de porter ici. »

Propos recueillis par Nathalie DUNAND
[email protected]

*Le prénom a été changé. Photo de une générée par l’IA.
Photos transmises par Élisa pour publication.
Prochainement, un appel à témoins sur Infochalon : Pourquoi avez-vous choisi Chalon ou la région pour vous installer ?