Chalon sur Saône

TRIBUNAL DE CHALON - Des gilets jaunes en soutien aux gilets jaunes

« Ceux qui ont été interpellés, ça aurait pu être nous, témoigne une jeune femme de 30 ans. C’est un peu injuste parce que ça s’est fait au hasard. » Le 13 décembre à 1 heures du matin, « près de 200 camions ont été bloqués pendant plusieurs heures » dit le communiqué de la Préfecture de Saône-et-Loire, au rond-point de Cortelin sur la commune de Saint-Rémy au sud de Chalon sur Saône. Ordre a été donné aux forces de l’ordre qu’elles procèdent au déblocage. Résultat : « 11 interpellations ont été effectuées pour 5 contrôles d’identité et 6 gardes à vue ».

Selon les personnes présentes sur les marches du tribunal, ce vendredi 14 décembre en début d’après-midi, ils étaient une vingtaine cette nuit-là, à maintenir un « ralentissement de la circulation ». La voie de droite était bloquée, la file de gauche circulait. « Je n’étais pas arrivé depuis longtemps, raconte un jeune homme de 28 ans, quand un poids lourd, qui avait le choix entre rejoindre les autres sur la file de gauche, ou circuler sur celle de droite, a décidé de se mettre en travers des deux files, à 4 km du rond-point. » Ce témoin dit que c’était un routier français, qu’ils n’ont pas su pourquoi il faisait ça, pas un seul mot sur le fond, car alors que les gilets jaunes lui demandaient de se positionner correctement, le chauffeur routier s’est confiné dans sa cabine, fenêtres et portes fermées. Puis les forces de l’ordre sont arrivées.

 

« Ils nous ont demandé de partir, on l’a pas fait de suite, ils ont appelé des renforts. » Aujourd’hui, ils manifestent par leur présence que la poignée d’entre eux engagée dans le circuit garde à vue-auditions-déferrement-juge des libertés et de la détention, qui statuera sur des remises en liberté ou des placements en détention provisoire, ça aurait pu être tous les autres aussi, parce qu’ils n’ont pas entravé la circulation, l’ont seulement ralentie. On nous montre une brève vidéo pour qu’on visualise la scène, on nous dit qu’il y a des photos. Dans ces conditions, pourquoi ne pas porter ce fait devant la justice ? Cette question reste sans réponse, parce que « on n’y a même pas pensé ». Les gens qui se trouvent là, dans le froid, armés de thermos de café et soutenus par leurs convictions qu’il y a une telle injustice partout, et dont ils font les frais (dans tous les sens du terme) sont si paisibles et si sincères qu’on est tenté de les croire, si ce n’est que le traitement judiciaire des infractions ne passe pas par la foi, mais par les éléments objectifs.

Le commissaire Pic est habitué, lui, à en présenter. Joint par téléphone il nous raconte la même scène, informée différemment : « Le sous-préfet de Chalon sur Saône était sur place, et nous avions l’ordre en effet de rétablir la circulation, car tous les poids lourds étaient retenus sur la voie de droite par des personnes portant des gilets jaunes. Dans un premier temps, les véhicules légers passaient par la voie de gauche, jusqu’au moment où un bus et un poids lourd ont déboîté pour passer par la voie de gauche, ils en ont été empêchés par les gilets jaunes, et se sont retrouvés en travers des deux voies, embolisant ainsi totalement la circulation. » Le délit d’entrave est constitué, photos et films à l’appui des procès-verbaux. Là où les gilets jaunes nous disent que les routiers à l’arrêt sur une des files étaient stoppés sur la base du volontariat, il est patent pour les autorités publiques qu’ils étaient bloqués contre leur gré.

À l’origine, il y a « le vécu ». La façon dont chacun est touché, perçoit des réalités, ce que ça lui fait, ce que ça lui fait vivre, et c’est cela qui fait moteur : ce n’est pas juste. « Nous on n’a rien contre la police, rien du tout, mais ceux qui sont en garde à vue, pourquoi on les traite comme ça ? Il y a trois femmes dont deux mères de famille : leurs familles n’ont pas été prévenues, rien. Ça c’est notre vécu. Aucune violence, aucune dégradation, et ? » « Pourquoi existe-t-il un délit d’entrave à la circulation, et pas un tel délit dont les politiques répondraient, lorsque leurs décisions entravent nos vies ? » « On sait qu’avec le mouvement, on risque des choses, mais quand même ! »

Pour les forces de l’ordre, le week-end qui arrive est le 5ème week-end sur le pont, en plus du service. Leurs vies personnelles en sont étranglées, à force, aussi. Le souci constant : gérer la fatigue, récupérer du stress. Là aussi, il y a du vécu. « Et qui s’en sort toujours ? proteste un monsieur plus âgé porteur de son gilet. Sarkozy et les autres ! Eux ça va, ils peuvent faire n’importe quoi, leurs gardes à vue se passent à domicile. » Deux poids, deux mesures, et la coupe est toujours pleine. Les gilets avec lesquels nous avons parlé aujourd’hui ne scindent pas l’espace entre eux et les forces de l’ordre, mais entre tous les citoyens qui sont éprouvés dans leurs chairs, dans leurs esprits, et ceux qui, à l’abri, les regardent s’agiter.

Florence Saint-Arroman

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