Chalon sur Saône
Cordonnier, un métier en voie de disparition à Chalon-sur-Saône
Publié le 20 Novembre 2019 à 14h50
Nous sommes au 31, rue Pasteur. Avec humour et justesse, Alain Chanut porte un regard aigu sur son métier, son quartier, sa ville.
Cordonnier ? Voilà un métier très ancien et… en voie de disparition. En témoignent ces deux chiffres : lorsqu’en 1951, les parents d’Alain Chanut achètent la cordonnerie, située rue Pasteur, la ville de Chalon en compte 54 contre seulement 4 aujourd’hui !
La rue Pasteur
Bien sûr, cette raréfaction n’est spécifique ni à notre ville ni à ce type de commerces. Alain Chanut se souvient des années de son enfance : « À cette époque, le quartier était florissant et très vivant. Les habitants aimaient leur quartier, ils souhaitaient y rester. Dans la rue Pasteur, il y avait peut-être 40 magasins : plusieurs boucheries et boulangeries, mais aussi triperie, laiterie, poissonnerie, pâtisserie, mercerie, quincaillerie, café, photographe, arts ménagers… Tous les besoins quotidiens étaient à portée de main. On n’avait pas besoin d’aller ailleurs. On pourrait presque parler d’autosuffisance. »
En 68 ans, l’affaire familiale s’est transformée
De 1954 à 1980, la cordonnerie Chanut est un rouage de cette dynamique. Dès les années 65-70 cependant, les parents d’Alain Chanut complètent leur activité avec le paramédical. « Clinique de Chaussures — Podo Orthésiste Podologiste — G. Chanut & Fils » pouvait-on lire sur les sacs plastiques du magasin. Précisons que l’activité paramédicale consiste à fabriquer intégralement des chaussures adaptées à une pathologie. Elle existait avant cette époque, bien sûr, mais elle était peu étendue. Son développement s’est accru après la Seconde Guerre mondiale — avec son triste cortège de polytraumatisés — et dans les années 70, particulièrement meurtrières sur les routes.
À partir de 1981, Alain Chanut apprend le métier auprès de ses parents puis reprend le flambeau de l’affaire familiale en 1990. La cordonnerie française connaît déjà un déclin irréversible. Pour survivre, il est impératif de diversifier l’activité autour du paramédical : la cordonnerie multiservice devient la norme. Réparations de chaussures, vente de chaussures médicales (conseillées dans les EHPAD par exemple), fabrication de chaussures et de semelles orthopédiques, reproduction de clés, tout cela sans oublier l’accueil des clients, bien entendu.
Un dernier chiffre, aussi frappant que représentatif de l’extinction de l’activité cordonnerie : jusqu’aux années 80, le cirage noir s’achetait par palette (environ 300 kg) tous les deux mois. Actuellement, 12 pots de 50 g suffisent.
La cordonnerie… en voie de disparition ?
« Dans les années 80-90, nous étions 8 salariés », précise Alain Chanut, qui assure maintenant seul tous les services depuis 15 ans.
Qu’est-ce qui peut causer la disparition de ce métier ? Que ce soit à Chalon ou ailleurs, les raisons sont multiples et elles impactent une majorité de types de commerces.
L’hyperconsommation, tout d’abord. Personne n’est épargné par cette maladie, comme le souligne le titre du récent ouvrage de l’économiste Philippe Moati*. Nous sommes tous embarqués dans une spirale de « l’achat Kleenex », selon les mots d’Alain Chanut. « C’est simple : dans les années 80, sur 100 personnes, nous réparions 100 paires de chaussures. Elles étaient réparables, d’une qualité faite pour durer. Si vous voulez comparer, aujourd’hui, on répare 5 % des chaussures achetées, enfin, celles qui sont réparables. Tout est pensé (matières, colles) pour que les chaussures à bas prix soient “jetables”, c’est-à-dire impossibles à remettre en état. Et les gens sont intéressés par le jetable maintenant, parce qu’on veut pouvoir changer les chaussures à chaque tenue. On n’achète plus des chaussures (ou un quelconque produit), on achète un prix. C’est ça, l’achat Kleenex. »
La fermeture de Kodak a porté aussi un coup sensible aux commerces chalonnais. En effet, l’entreprise faisait appel à beaucoup de sous-traitants, dont la cordonnerie, qui fournissait des semelles, des lacets, des clés de casiers pour les employés de Kodak.
Par ailleurs, les ménages choisissent de construire en périphérie : on dispose plus aisément de jardins, on veut davantage d’espace pour son logement. Pour les commerçants du centre-ville, c’est une perte d’un tiers de la clientèle.
Enfin, la proximité des hypermarchés, peu éloignés du centre, peut aussi expliquer la disparition des commerces chalonnais.
Fabrication sur-mesure : semelles et chaussures orthopédiques
Sur les murs, des affiches médicales : Squelette du pied, Les affections rhumatismales, Blessures sportives, Malpositions des pieds, Varices et varicosités, L’articulation du genou, Pied et cheville : Anatomie et pathologie. Voilà tout le programme qui se cache sous le vocable « orthopédie ». Chaque pathologie trouve, dans l’atelier d’Alain Chanut, sa solution. Prendre les mesures, faire un moulage, découper et assembler les pièces à la main, le travail de l’orthopédiste se rapproche tantôt de la couture, tantôt de la sculpture. Et on est loin du modèle sévère d’autrefois, la chaussure orthopédique se décline maintenant en couleurs tendance.
« Le tueur aux santiags »
Pour finir sur une note légère, voici une anecdote que nous baptiserons exagérément « Le tueur aux santiags ». Alain raconte, sourire aux lèvres : « C’était dans les années 80. Un client apporte un jour une paire de santiags à ressemeler. Plus tard, lorsqu’un employé de mon père s’attelle à la tâche et renverse les bottes pour juger de l’état des talons, un objet tombe : un calibre 355, chargé ! Nous nous sommes tous attroupés autour de l’arme. Vous imaginez bien que c’était une première ! La police est venue mais, évidemment, l’homme, lui, n’est jamais revenu réclamer ses santiags. »
Nathalie DUNAND
*Philippe Moati, La société malade de l’hyperconsommation
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