Chalon sur Saône
Prise dans les rets d’un narcotrafic à Chalon, elle est jugée comme « nourrice »
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 12 Juin 2026 à 07h25
Deux policiers introduisent la femme dans le box. 27 ans, un joli visage dégagé. Mais un coup d'œil dans la salle, et, crescendo : « J'peux pas ! J'peux pas ! J' peux pas ! Sortez ma mère ! J'peux pas ! » Elle prend appui de ses deux mains sur le mur du fond du box. La présidente intervient.
« Madame, qu'est-ce qui se passe ? Vous êtes en état, madame ? C'est bon ou pas ? » La prévenue fait signe que ça va. De là à dire qu'elle est "en état", c'est une autre question : elle est dans un état de nerfs qui flirte avec la crise du même nom. Mais ça ira, malgré les pleurs, les sanglots, un timbre de voix fluctuant et un fond extrêmement tendu du début à la fin.
La prévenue est donc une femme encore jeune, née au Maroc et dernière d'une grande fratrie installée ici depuis longtemps. Elle parle français couramment, le lit et l'écrit aussi, la présidente s'en assure.
La jeune femme est jugée en comparution immédiate ce jeudi 11 juin, elle sort de garde à vue.
« Le chien a marqué »
Tout démarre le 9 juin par des opérations de contrôle sur réquisition du procureur de la République, avec un chien dressé pour flairer les drogues. Un équipage visite les communs d'un immeuble à la ZUP de Chalon. Le chien marque devant la porte d'un logement. La police sonne, une femme leur ouvre. Les policiers entrent avec le chien et tout n'est ensuite qu'une suite d'arrêts du chien.
Il marque d'abord devant la table basse du salon : deux petites quantités de cannabis. La femme est alors placée en garde à vue, suit une perquisition. Le chien marque devant le canapé : dans le coffre-rangement, on saisit "un gros morceau de cannabis", "une savonnette", et un petit morceau de la même drogue. On y trouve aussi une balance électronique, un couteau, deux bonbonnes noires, des emballages.
Le chien marque ensuite devant un meuble : un sachet d'herbe de cannabis. On trouve en outre un grinder. Puis nouvel arrêt dans la buanderie : des emballages fluorescents vides et une petite cuillère portant des traces. Puis, dans un sac poubelle : des emballages et sept couteaux tous souillés de traces brunâtres.
La jeune femme n'était pas chez elle : elle était chez une amie dont elle gardait l'enfant de 5 ans. La présidente comme la procureur souligneront le danger que court un enfant, quand de la drogue à portée de main se trouve dans son environnement. Danger pour l'enfant, irresponsabilité de l'adulte.
Bref, résultats des courses :
Côté numéraire : 820 euros, ici, 170 euros dans le sac à main, et 2 000 euros dans la buanderie.
Après pesée : 67 grammes d'herbe de cannabis, consommations perso de l’amie et de sa baby-sitter ; 204 grammes de résine de cannabis et 42 grammes de cocaïne, produits appartenant à un trafiquant de drogue, « un petit du quartier ». Une mère est poursuivie pour usage (convoquée en fin d’année), une célibataire sans enfant est jugée selon la procédure la plus rapide et la plus dure, pour détention de produits stupéfiants et complicité d’offre ou cession parce qu’elle conditionnait les drogues selon les commandes reçues.
« Quand la CAF est tombée, jusqu’à 1 000 euros par jour »
Parce qu’elle vit chez sa mère mais en aucun cas ne voulait que celle-ci découvre ce que faisait sa dernière née (d’où cet insupportable à être jugée sous le regard de sa maman), la prévenue trimballait la marchandise avec elle. Les trafiquants lui avaient passé un téléphone qui servait à recevoir instructions et commandes, via la messagerie Telegram. Elle conditionne et prépare la came, et « un gamin » livre. Quelles sommes ça rapportait ? « Quand la CAF est tombée, jusqu’à 1 000 euros par jour, et en fin de mois, 30 à 100 euros par jour. » « Ces chiffres sont minorés, parce qu’ils sont toujours minorés, dans ces dossiers » dira la procureur.
Comment elle en est arrivée là ?
Voici ce que dit la prévenue : un de ses frères est mort, et elle estime que la consommation de drogue dite dure y est pour quelque chose et que par conséquent les trafiquants portent une responsabilité. Elle dit les avoir surveillés, et, un jour, avoir pris leurs produits et de l’argent.
A la suite de ça, elle a été agressée*. Puis « on » l’a contrainte, dit-elle, « à travailler pour eux », pour « rembourser ». Rembourser combien ? Elle ne sait pas.
Les auteures de l’agression ont été renvoyées devant le tribunal correctionnel
Il se trouve que nous étions en CRPC le jour où le dossier « agression » est passé*. Deux jeunes femmes (nées en 2001 et en 2002) étaient à la barre. Ce jour-là, il ne fut point question de trafic de stupéfiants, par contre il fut question d’une violence sans nom (exactement comme on la retrouve dans les trafics).
Maître Mathieu intervenait pour la victime (qui se trouve dans le box aujourd’hui) : « On a une vidéo : c’était un traquenard, avec des coups de pieds et de poing dans la tête ! (…) Madame X a dû aller dans le service de chirurgie maxillo-faciale à Dijon. Elle a 45 jours d’ITT. »
L’audience se tenait le 6 novembre dernier. Le juge a refusé d’homologuer la peine proposée par le procureur : « Un débat doit se tenir, et la vidéo doit être visionnée, pour un éclairage plus approfondi. »
Ce jeudi 11 juin, l’ITT est passée à 57 jours, mais les deux auteures (elles ont reconnu) « sont libres et continuent de me narguer » gémit la prévenue.
« On m’a cassé la mâchoire. Vous croyez vraiment que j’avais le choix ? »
La présidente lui demande si des fois elle n’aurait pas pu aller « travailler légalement » pour rembourser on ne sait quoi (c’est compliqué, ce vocabulaire, parce que sur des produits illégaux, peut-on légitimement parler de « dette » ?, ndla). Tête ahurie de la prévenue : « Travailler légalement pour rembourser une dette de stups ?!?!! » Sa surprise n’est pas feinte, l’introduction de la vie encadrée par les lois, dans un contexte où domine un milieu qui s’en affranchit… Elle n’y aurait pas pensé, visiblement.
Les 2 000 euros qui lui appartiennent sortent d’où ? Flou. « Mes frères et sœurs me donnent de l’argent, mon copain aussi. »
Court intermède pour cause de présences dérangeantes dans la salle
Dans la salle, une présence au moins gêne la prévenue. « Quand on se met dans un trafic de stupéfiants, lui dit la présidente, il faut avoir à l’esprit les représailles dont on peut faire l’objet. » La procureur intervient vivement : « J’aimerais que la personne au premier rang arrête de faire des signes, et quant au jeune homme qui vient de sortir de la salle : j’aimerais qu’on contrôle leurs identités. »
La dame au premier rang s’explique vite fait. La présidente reprend là où elle en était : « Comment vous voyez les choses pour l’avenir ? » Silence. Silence. Silence. « Je voudrais juste qu’ils s’arrêtent. »
« Madame, le jeune homme est sorti, mais la presse est présente dans cette salle, ça va être rendu public. Donc que fait-on ? » La rapide enquête sociale dit que la jeune femme est « fragile depuis son agression ».
« Sa détresse est réelle et elle n’est pas en capacité de se protéger »
La procureur reprend les faits, dit que les infractions sont caractérisées, puis : « J’entends ses explications, mais quand elle se dit contrainte, je n’y crois pas. En acceptant, en ne dénonçant pas, elle a contribué au trafic. » Cela dit : « Sa détresse est réelle et elle n’est pas en capacité de se protéger. » La magistrate requiert une peine mixte avec mandat de dépôt pour la partie ferme. « Je ne crois pas qu’elle soit en état de se protéger » répète la procureur.
« Il y a un manque de moyens en justice et pour les services d’enquête, évidemment ! »
« La prison sanctionne mais n’est pas faite pour protéger, dit maître Bouflija. (…) Madame s’est trouvée dos au mur. Elle a 57 jours d’ITT, elle a eu la mâchoire brisée : c’est extrêmement violent. Si elle ne donne pas de noms, c’est qu’elle ne peut pas. Sa plainte n’a pas été prise par le commissariat et elle a écrit au procureur, elle a l’accusé de réception. Il y a un manque de moyens en justice et pour les services d’enquête, évidemment ! On n’a pas pu investiguer sur sa plainte. » La procureur voulait que la prévenue soit interdite du Grand Chalon (pour la protéger » mais l’avocate estime que cela « apporterait de la précarité à ce qui est déjà précaire. Il faut une sanction qui l’éloigne du trafic mais lui permette de se réinsérer, pour trouver le chemin de sa liberté. »
La prévenue a la parole en dernier : « Je suis consciente des risques que je prenais mais je n’avais vraiment pas le choix. Vous (elle s’adresse à la procureur) avez dit que vous n’avez aucune trace de mon courrier mais j’ai un double de la lettre et l’accusé de réception. Si vous voulez je peux la donner à maître Bourg, mon avocate, elle vous la passera. Je voulais que ça s’arrête mais personne n’a voulu m’entendre. »
Peine mixte : 10 mois de prison ferme et un sursis probatoire effectif de suite
Le tribunal dit la prévenue coupable et la condamne à la peine requise : 18 mois de prison dont 8 mois sont assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans, avec exécution provisoire (ça veut dire que les mesures qui suivent prennent effet immédiatement) : obligations de travailler, de suivre des soins psychologiques et en addictologie (elle fume 2 joints chaque soir depuis plus de 10 ans). Elle devra payer le droit fixe de procédure, droit majoré pour tout ce qui est lié aux stupéfiants, et suivre un stage de sensibilisation aux dangers de la drogue. La partie ferme de 10 mois est aménageable. Confiscation de tout l’argent. La drogue a été détruite.
« Le tribunal tient compte de votre situation et ne décerne pas de mandat de dépôt. Vous serez convoquée devant un juge de l’application des peines, à vous de faire vos preuves. »
FSA
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