Bresse Chalonnaise

Le 5 octobre dans la nuit, il s'était pris 8 coups de couteaux sous les arcades à Louhans

Par Florence SAINT-ARROMAN

Publié le 14 Octobre 2025 à 08h26

Le 5 octobre dans la nuit, il s'était pris 8 coups de couteaux sous les arcades à Louhans

Le 5 octobre vers minuit, l'heure du crime, un jeune homme a été frappé à coups couteaux sous les arcades à Louhans. 8 coups, 8 plaies. Prenez un centimètre, regardez ce que ça fait, "entre 3 et 4 cm", vous aurez la profondeur des plaies.

 Ce 13 octobre, l'agresseur armé est dans le box des comparutions immédiates. Il est en détention provisoire depuis trois jours. C'est un jeune homme né début 1999 à Izmir en Turquie. Une interprète l’assiste.

Les faits

La présidente rapporte ce qui se trouve à la procédure. Cette nuit-là, la soirée se poursuivait au pub le 157 à Louhans, quand les gendarmes sont appelés. Sur place, un blessé grave. Les pompiers le transportent, la victime sera ensuite héliportée. 8 plaies : au coude, au mamelon gauche, intercostale à gauche, et dans le dos. Quatre blessures dans le dos. Toutes font en gros la même profondeur, "entre 3 et 4 cm". L'attaquant s'est enfui.

« C'est difficile de dire que c'était défensif alors qu'il est blessé dans le dos »

L'instruction est laborieuse. Des coups de couteaux dans le dos, ça fait pas genre du tout. Le prévenu invoque son nez cassé (que rien n'objective en dehors de ses déclarations et celles de sa femme) et du sang qui coule et gêne sa vision. Il a bel et bien néanmoins pris des coups, le médecin qui le verra pendant sa garde à vue, cinq jours plus tard, le constate. La présidente met un terme : « C'est difficile de dire que c'était défensif alors qu'il est blessé dans le dos. »

Des versions qui se bousculent, elles aussi

Le victime, entendue, a dit qu'il avait passé la soirée au pub, sortant souvent pour fumer. Il dit qu'en fin de soirée, un homme attablé seul à l'extérieur, l'a interpellé mais dans une langue qu'il ne comprend pas. Le ton monte, ils se bousculent, il va pour repartir mais sent quelque chose dans son dos. C'est une blessure au couteau. Il s'enfuit. L'homme le rattrape, il se relève, etc. Les caméras en attestent. Il retournera au pub quand il n'est pas suivi. 

ITT provisoire de 30 jours

Les deux hommes ne se connaissaient pas. Selon la présidente, la future victime avait bu et s'était montré "un peu lourde" avec le futur agresseur. Mais bon, on peut tourner ça dans tous les sens, des coups de couteaux restent ce qu'ils sont : une agression horrible. La victime a une ITT "provisoire" de 30 jours.
Le couteau ? Le prévenu dit qu'il l'avait gagné à la foire ce jour même. Mais nul n'en a le souvenir parmi les forains. "Des pumas sont gravés sur le manche, c'est particulier."

Coup de théâtre : l’homme recherché se rend

Après ce fait divers sanglant, il faut identifier l'agresseur. Les gendarmes s'y emploient mais coup de théâtre, le mis en cause se rend de lui-même. Il était rentré chez lui après l'agression, se doutait qu'il aurait "des ennuis". Alors il est parti en Turquie embrasser sa mère "gravement malade", puis il est revenu et s'est livré aux autorités. 

« La barrière de la langue »

Le problème, voire les problèmes, c’est d’abord, comme le plaidera maître Labaune, « la barrière de la langue ». Le prévenu est en France depuis 6 mois environ, il ne parle pas français (il travaille mais tout se passe avec de la famille ou au moins des compatriotes). C’est ensuite ce qui émerge au fil de l’audience, - alourdie par la défense très maladroite du prévenu et les témoignages au dossier qui partent dans tous les sens, « contradictoires » - c’est que la victime l’avait bien enquiquiné toute la soirée.

« Bourré », « insistance lourde » de la victime

Ce qui ressort des débats, c’est presque une forme de harcèlement, à vouloir à tout prix lui offrir une bière de qualité, à sans cesse revenir vers lui malgré les refus du jeune turc, à finir par l’enlacer ! « Bourré », « insistance lourde », faisant fi de « la barrière de la langue ».
La réaction, la réponse - sortir un couteau -, est parfaitement inadmissible et injustifiable mais on peut rêver d’une soirée au cours de laquelle l’homme victime n’aurait pas tant bu et l’aurait ignoré. Il n’y aurait vraisemblablement pas de victime.

« Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? »

C’est en ce sens que maître Labaune plaidera « le contexte ».  « Deux fois » il est allé demander au barman d’expliquer à l’autre « qu’il le laisse tranquille ». 
L’avocate prend la parole après les réquisitions, des réquisitions qui ficellent un récit ne laissant aucune place à la moindre question, or il en subsistera tout de même une : « Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? » Comment on est passé d’un homme venu cuver ses soucis (mère gravement malade, dettes de mariage, une paternité qui arrive bien vite, et puis cette communauté qui au nom du bien a tôt fait de ligoter les siens dans son maillage – on en parle en connaissance de cause, c’est un fait sociologique documenté) en terrasse d’un pub, à cette bête sauvage qui poursuit sa victime déjà blessée ?

« Il est revenu se faire juger »

On n’en saura rien du tout, pourtant l’audience dure plus de 2 heures. La procureur requiert une peine de 5 ans de prison dont 2 ans seraient assortis d’un sursis simple pour cette raison qu’elle demande une interdiction du territoire français à la suite, pour 5 ans. 
«  5 ans ! s’exclame la défense. S’il ne s’était pas rendu, vu le portrait-robot qui avait été établi, je ne suis pas sûre qu’on l’aurait jamais arrêté. Son casier est vierge, il travaille, il est marié, va être père, il paie son loyer, et, il est revenu se faire juger et on lui dit ‘5 ans’ ! On est sur des faits extrêmement graves mais on a un comportement procédural exemplaire. »

Ne pas entrouvrir cette porte 

Las, la balance réclamée par la défense ne verra pas le jour. Entrouvrir la porte à une attaque au couteau avec 4 plaies dans le dos, au motif que la victime s’était montrée harcelante ? Non. Cette porte doit rester fermée. C’est ainsi que le tribunal suit les réquisitions.

3 ans de prison ferme puis ITF pendant 5 ans

L’homme est condamné à la peine de 5 ans de prison dont 2 ans avec sursis. Maintien en détention pour la partie ferme. Interdiction de porter une arme pendant 5 ans, inéligibilité (?) pendant 5 ans, et surtout : interdiction du territoire français pendant 5 ans. 
Le tribunal ferme également la question d’un partage des responsabilités, le déclare « entièrement responsable » des préjudices causés.

Sa vie à elle vient de basculer également

« Vous allez tout de suite exécuter les 3 ans, monsieur, ensuite vous aurez une interdiction de paraître en France pendant 5 ans. Vous pouvez faire appel dans un délai de dix jours si vous le souhaitez. »
Les membres de sa famille et des amis venus en nombre assister le plus calmement du monde à l’audience se lèvent pour partir. Plusieurs femmes sont en pleurs, dont son épouse. Elle est française, elle est enceinte, et c’est elle qui, assistée d’un oncle du prévenu, a convaincu son époux de revenir, de payer pour ce qu’il avait fait puis de reprendre leur vie ici. Sa vie à elle vient de basculer également.

FSA