Chalon sur Saône
Trois ans de prison ferme, pour 200 euros
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 17 Octobre 2025 à 07h30
Le 17 août dernier à 4 heures du matin, la BAC est appelée à se rendre à un hôtel situé à Chalon, mais pas loin de Châtenoy-le-Royal. « Un témoin a vu un homme se faire rouer de coups par deux autres. Ils sont partis en direction de la rue des Poilus d’Orient. »
Le blessé décrit ses agresseurs. Les policiers les cherchent et les trouvent. Les deux hommes sont interpellés, placés en détention provisoire le 18 août. Ils comparaissent le 21 mais un des avocats demande un délai pour préparer sa défense (du moins le fait demander par le prévenu). Ce jeudi 16 octobre, ils sont dans le box, à l’audience des comparutions immédiates.
L’un est né en 2000 à Chalon et y vit. L’autre est né en 2001 à Chalon, il vit à Châtenoy-le-Royal parce qu’il a une interdiction judiciaire de paraître à Chalon. Il ne connait pas son adresse. Les deux hommes doivent répondre d’« extorsion par violence », ils sont tous les deux en état de récidive légale.
Un portugais en déplacement professionnel à Chalon, cherchait de la cocaïne…
La victime est de nationalité portugaise. L’homme était à Chalon pour quelques semaines, en déplacement professionnel. Il logeait à l’hôtel, et que faisait-il dehors à ces heures blêmes de la nuit ? Eh bien, il cherchait de la cocaïne. Il était sorti demander au hasard des rues, où en trouver. On lui indique un kebab, il s’y rend, il n’en trouve pas mais y mange quelque chose. En sortant, il croise deux hommes qui lui demandent s’il a de l’argent sur lui, il leur répond « Non ».
… frappé, il finit par donner sa CB et le code
Là-dessus il prend des baffes. Celui qui les donne lui intime de le regarder pendant qu’il le frappe. Après cette mise en condition on lui demande sa CB avec le code. On est à Boucicaut, au centre commercial. On essaie de retirer 500 euros. Echec. On essaie 200 euros. Succès. Il essaie de filer, on le rattrape pour le frapper. On lui pique sa sacoche.
Les policiers trouvent sur eux les billets de banque, encore bien repassés. Ils sont alcoolisés, ils ont la sacoche dans laquelle il ne manque qu’un paquet de cigarettes.
La victime a une ITT de 21 jours et une fracture du bras (de la tête radiale, exactement).
« La soirée est floue »
Le prévenu le plus âgé (d’un an, certes) dit qu’il ne connaît l’autre que depuis deux semaines. Ce dernier conteste avoir frappé et volé, il met toute la faute sur le plus âgé. Celui-ci, à l’audience, ne fait guère de difficulté : « Je reconnais, ce qui est écrit dans le dossier. » Le président lui demande des précisions. « La soirée est floue, je ne sais pas. »
« Je l’ai pas frappé »
Le plus jeune est plus retors. La procureur le frictionne un peu : il dit que c’est son voisin de box qui a frappé la victime, qu’il lui aurait dit une fois, deux fois, de ne pas le faire, « mais je ne suis pas son père, hein, alors… » Alors il voit un homme se faire frapper et il n’appelle pas la police ? ça ne serait pas parce qu’il lui est interdit de paraître à Chalon ?
L’un ne prend plus un traitement pourtant nécessaire, visiblement
Le plus âgé est père d’un enfant, et il est en train de divorcer. Il fait état d’un diagnostic qui laisse perplexe de « schizophrène bipolaire » qu’il ne traite plus, de toutes façons, trop dégoûté de son retrait de permis en 2023 pour conduite sous l’empire de l’alcool : « Je ne pouvais plus aller chez le psychiatre. » Ben voyons. C’est une juge assesseur, par ailleurs juge de l’application des peines, qui observe que vivre à Chalon et aller consulter à Châtenoy le Royal, ça peut se faire sans voiture. 4 mentions à son casier judiciaire.
L’autre venait de sortir de prison après des années passées enfermé
Le cadet a un profil différent. Un casier plus chargé, 8 mentions pour des faits de violences, d’extorsion, de menaces de mort, d’outrages, de rébellion et une condamnation lourde, par la Cour d’assises des mineurs, pour viol. 7 ans de prison puis 5 ans de suivi socio-judiciaire, avec l’interdiction de mettre les pieds à Chalon. Or, Boucicaut, c’est à Chalon. Le CPIP (conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation) écrit qu’il a « des fragilités psychologiques ». En tout état de cause, l’homme n’est sorti de prison qu’en mars dernier mais en juin il est condamné pour une bagarre avec un facteur, et puis en août il est arrêté.
« Une cible facile »
« Ils ont su que monsieur X (la victime) cherchait de la cocaïne, « ça faisait de lui une cible facile. » Les deux prévenus prennent des produits stupéfiants. La procureur parle des images de vidéosurveillance et de ce qu’elles disent qui lui permet de répartir les charges sur chacun des prévenus. « Les faits sont pleinement caractérisés. » Elle requiert, contre le plus âgé, une peine de 24 mois de prison avec maintien en détention ; contre le plus jeune, celui qui n’a été élargi qu’en mars 2025 (condamnation de 2021, il avait peut-être fait de la détention provisoire avant le procès) , une peine de 3 ans avec maintien en détention et une interdiction de paraître en Saône-et-Loire pendant 5 ans.
Une peine mixte plaidée pour le plus âgé
Maître Duquennoy plaide pour le plus âgé, celui qui se dit « schizophrène bipolaire » : « Je trouve les réquisitions extrêmement sévères. Mon client reconnaît les faits, mais la fracture du bras ne résulte pas des faits qu’il a commis. Je vous demande de réduire le quantum et de prévoir un sursis probatoire, vu ses difficultés (pathologie psychiatrique et addiction). « Je regrette, je suis prêt à tout pour réparer » dira son client.
Une relaxe plaidée pour le plus jeune
« J’ai été long, conclut maître Grebot au terme d’une plaidoirie menée d’un pas lent. J’ai été long et je le serai à chaque fois que je serai en comparution immédiate, je vous le dis. » Bon. L’avocat plaide une relaxe, pour cet homme encore si jeune et déjà un vieux de la vieille en matière carcérale. D’autant que son avocat, qui le connaît depuis des années, revient sur sa grande jeunesse. « Placé en SEGPA », « il a de telles difficultés de compréhension », puis l’expertise psychiatrique qui date de 2019 qui évoquait « un trouble psychiatrique ayant altéré son discernement et entravé le contrôle de ses actes ». « Il est toujours dans cette situation » dit l’avocat qui parle ensuite des violences, y compris sexuelles, perpétrées sur cet homme au cours de sa détention, « alors qu’il est sous la garde de l’administration pénitentiaire ». « Les fées ne se sont pas penchées sur son berceau. » Son client ne dira rien.
Le tribunal dit les deux hommes coupables
Le plus âgé est condamné à la peine de 30 mois de prison dont 12 mois sont assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans, avec obligations de soins en psychiatrie, de travailler, de réparer, et d’intégrer le dispositif AIR (accompagnement individuel renforcé). Interdiction de contact avec le co-auteur, ainsi que de porter une arme pendant 3 ans. Maintien en détention pour la partie ferme.
Le plus jeune est condamné à la peine de 3 ans de détention avec maintien en détention. Le tribunal révoque en outre 1 mois de sursis qui subsistait. Ensuite, interdiction de paraître en Saône-et-Loire pendant 5 ans, interdiction de porter une arme pendant 5 ans, interdiction de contact avec le co-auteur.
Le président explique les peines, en particulier la peine mixte. Celui qui repart pour 3 ans alors qu’il sortait à peine d’une longue incarcération, se balance en passant d’un pied sur l’autre, comme certains animaux le font quand ils sont enfermés et manquent de place et, de liberté*.
FSA
*Une fois encore : s’émouvoir, être touché, par la vision d’un homme qui souffre d’être enfermé, n’enlève rien à la légitimité de sa condamnation pour des faits crapuleux et violents. Les longues peines détruisent, ça se vérifie à chaque fois. Ça n’engage pas qu’il ne faille pas réprimer, mais c’est une réalité qu’on peut reconnaître, cette destruction à petit feu. Cet homme a quelque chose de rétif, on l’a vu quand il a posé son pied sur le rebord du box (immédiatement rappelé à l’ordre par un homme de l’escorte). Son avocat avait peut-être raison, quand il demandait, à la comparution d’août, une nouvelle expertise psychiatrique.
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